Surtout pas de panique

par  G. LAFONT
Publication : mai 1980
Mise en ligne : 30 septembre 2008

Vous ne vous y attendiez peutêtre pas mais la voilà revenue. Qui çà ? Mais la sinistrose, puisqu’il faut bien l’appeler par son nom. Vous ne saviez pas ? Pourtant on ne parle que d’elle en ce moment. Et ce coup-ci c’est Raymond Barre lui-même qui nous annonce son retour. Tout fier. Comme s’il y était pour quelque chose. Pas de quoi pavoiser quand même. Alors, si vous n’êtes pas au courant, c’est que vous n’écoutez pas le Premier ministre quand il parle à la Télé - et je vous comprends  -, ou bien que vous ne l’avez pas encore attrapée, la sinistrose... Patience, on va tous y passer.
Ce n’est quand même pas une raison pour s’affoler. Pas de panique. Tout le monde n’en meurt pas. Mais comme me disait mon docteur l’autre jour en prenant ma température : « Ceux qui en guérissent restent souvent idiots ».
Nous voilà donc prévenus du retour en force de ce mal mystérieux des temps modernes et il faut en remercier le Premier ministre, qui a pourtant assez à faire en ce moment avec l’inflation, le chômage, le pétrole et le reste, d’avoir bien voulu prendre quelques minutes de son temps si précieux pour nous en informer. Mais on aurait bien voulu en savoir davantage.
Et d’abord, qu’a-t-on fait jusqu’à ce jour pour combattre ce redoutable fléau des temps modernes, dont la première apparition, sous des vocables divers, remonte à de longues années en arrière ? Rien. Des discours. Du vent. Même pas (mais il n’est peut-être pas trop tard et on y pense sûrement déjà en haut lieu) une journée nationale avec quête sur la voie publique, pour les sinistrés de la sinistrose.
Ah ! Si, j’oubliais, M. Louis Pauwels, du « Figaro Magazine » et de la Nouvelle Droite, en a fait un livre. Depuis, à ce que disent ses amis, il est guéri.
Mais la sinistrose, qui revient périodiquement comme les crises cycliques, la grippe de HongKong, ou la déprime dont il est une forme aggravée, continue à faire des ravages dans tout le pays, au risque de transformer en catastrophe nationale le déficit de la Sécurité Sociale. Manquait plus que ça !
Et, je vous le demande, mais ne répondez pas tous à la fois, quels remèdes a-t-on proposés pour combattre le mal ? Qu’a-ton fait, à part le coup de la participation, que Giscard vient de sortir du fond d’un tiroir en prévision des prochaines élections présidentielles, sinon quelques séances de cirque au Palais Bourbon avec un M. Loyal qui ne l’est guère et quelques clowns de l’opposition, pour regonfler le moral des contribuables et futurs électeurs ?
Cela dit, c’est quoi, au juste, la sinistrose ? Si ça nous pend au nez à tous on aimerait autant savoir. Un trouble du métabolisme basal, une fièvre maligne, un virus filtrant, ou quoi ? Et quels remèdes, remboursés ou pas, par la Sécu, nous conseille- t-on pour prévenir le mal, ou pour le guérir si on l’attrape  ? les barbituriques, les anabolisants, la diète lactée, la cure de Beaujolais ou la douche froide ?
Personnellement, et si je m’en tiens aux quelques cas que j’ai pu observer, à défaut de l’avis autorisé du corps médical encore hésitant, j’inclinerais, en ce qui me concerne du moins, pour la cure de Beaujolais. Surtout s’il n’y a que le ticket modérateur à payer. La douche froide n’étant pas à écarter pour les malades les plus gravement atteints.
Mais avant d’en arriver à cette mesure extrême et d’une efficacité douteuse, on pourrait envisager d’autres thérapeutiques qui, sans faire des miracles, ont déjà donné, ailleurs, des résultats encourageants. Du moins, à ce qu’on dit. Alors, pourquoi hésiter ? Qu’attend-on pour appliquer, de force si nécessaire, le remède qui réussit si bien chez les autres ?
Mais il n’y a pas de temps à perdre si l’on ne veut pas voir la France - et avec elle la Civilisation - sombrer avant l’an 2 000. Parce que, entre nous, des citoyens qui ont la chance de vivre dans une société libérale avancée comme la nôtre, d’avoir le premier économiste du monde pour organiser la pagaille dans laquelle nous pataugeons, un salaire minimum garanti pour se goinfrer quand ils ne sont pas chômeurs, et un minimum vieillesse pour continuer à se les rouler quand ils ne sont plus bons à rien, le tiercé et le loto pour devenir millionnaires, la Télé couleur pour faire de beaux rêves, et qui ont encore le culot de se plaindre. Vous trouvez que ce sont des gens normaux, vous ?
Il y a aussi des hôpitaux psychiatriques en France. Tout est prévu. Et s’il n’y en avait pas en nombre suffisant pour accueillir les contestataires, qu’on en construise d’autres. Ça fera toujours marcher le bâtiment.