Télévision, chômage et censure

par  R. MARLIN
Publication : mars 1987
Mise en ligne : 21 juillet 2009

Cet article n’a pas pour objet d’asséner des vérités toutes plus absurdes ou discutables les unes que les autres comme savent si bien - ou si mal - le faire, à leur corps défendant, une cohorte de soidisant spécialistes économiques à la télévision tels que Philippe Sassier, Emmanuel de la Taille ou François de Closets dont le ton doctoral et la suffisance découlent de l’absence de contradiction dont ils sont assurés, mais d’expliquer pourquoi nous ne pouvons pas faire connaître nos thèses à la télévision.
Le pouvoir actuel a fait désigner une majorité de membres de la Commission Nationale de la Communication et des Libertés (la bien nommée !) aux ordres, puis des directeurs de chaine militants politiques, qui, en particulier sur FR3, ont fait remplacer par des amis politiques les rédacteurs de l’information. Pendant que JeanLouis Guillaud, un proche du premier ministre, accède à la présidence de L’Agence France Presse, TF1 va passer lors de sa privatisation à des gens sûrs. Ce n’est donc pas ce gouvernement qui facilitera notre expression à la télévision.

Tentatives

Il est bon que nos lecteurs sachent que malgré nos efforts et la présentation d’un dossier solide, il nous a été impossible de participer à l’émission de Michel Polac, "Droit de réponse" du 10 janvier 1987 consacrée au chômage. Peut-être ce journaliste dont l’esprit non conformiste et pourtant bien connu n’a-t-il pas cru devoir prendre le risque de laisser exposer nos thèses’ sur l’antenne. Espérons pour lui que cette sagesse inhabituelle le sauvera d’un limogeage toujours menaçant, malgré des sondages qui lui sont favorables. Consolons-nous, cependant : l’émission fut consacrée en partie aux "Restaurants du coeur" et aussi aux grêves dans les entreprises publiques, ce qui n’était pas dans le sujet initialement prévu. Ce n’est qu’ensuite que des témoignages nombreux et d’intérêt variable ont pu être présentés.
La lettre circulaire de Michel Polac par laquelle il répondait négativement à notre demande, en se justifiant par la trop grande abondance des témoins déjà retenus, était acceptable. A noter aussi, ses remerciements, de principe, pour la documentation que nous lui avons fait parvenir, dont il n’a d’ailleurs pas fait mention devant les caméras. Par contre, l’inénarrable Guy Sorman et le professeur Alain Touraine étaient, eux, invités.

Les heureux élus

Alain Touraine (1) a des idées raisonnablement - centristes sur les grèves des services publics : ceux qui revendiquent ne sont pas les plus malheureux mais ceux qui ont la plus forte capacité de contestation ; il faut donner de l’autonomie aux entreprises nationales (mais quelle autonomie ? là est le problème) ; face à la crise chacun croit s’en sortir seul et la société se bloque avec le danger d’une forme de fascisme au bout. Dans un article cité par R. Barre à la télévision (2) et par J. Domenach dans le "Monde", A. Touraine précisait d’ailleurs : "La politique a été enfin déconstruite... Elle n’est plus centrée sur la société, mais sur les gens ; elle ne doit plus avoir le culte du système, mais le respect des acteurs... Nous n’attendons de la politique que le respect de nos chances et de nos libertés. Nous ne voulons plus changer de prince." II parait que ces réflexions sont "éclairantes"  ! En réalité, dans ce style "moderne", où les néologismes remplacent les idées, ici "déconstruites" au lieu de "renouvelées", qui serait plus riche, le professeur découvre le retour à l’individualisme. En cette période de difficultés économiques, le capitalisme a épuisé les autres solutions, y compris la tentative sociale-démocrate. Nous aurions pourtant besoin de solidarité.

Les occasions de travail

Lorsqu’on en vient à l’emploi, A. Touraine ne pense pas que les femmes puissent être renvoyées dans leurs foyers uniquement parce qu’il faut deux salaires pour faire vivre une famille. Mais M. le Directeur d’études n’a pas encore compris que la quantité totale de travail salarié baisse inéluctablement. Il reprend à son compte, sous une forme plus attrayante, ce sophisme  : La croissance ne règle pas tout, mais sans croissance, pas de diminution du chômage. M. Polac lui faisant remarquer que le taux de non-emploi en Europe tourne autour de 11% (3) demande si le fameux volant organique est inévitable.
G. Sorman (4) qui marque son désaccord sur ce point avec A. Touraine pense qu’au contraire, le chômage ne peut augmenter car la croissance restera faible (5).
Mais sa solution, c’est le catéchisme ultra-libéral luttes acharnées pour conquérir les marchés, innovations, entreprises précaires, changement de métiers en fonction de la demande, acceptation du risque à la hausse comme à la baisse... etc. Il cite l’exemple qui lui est cher, celui du Japon. A la question de M. Polac les salariés doivent-ils, lorsque c’est nécessaire, accepter des diminutions de salaires ? G. Sorman répond, bien entendu, par l’affirmative ; mais il ne dit pas ce que les travailleurs deviennent en cas de faillites en chaîne.
L’idéologie libérale, comme d’ailleurs le socialisme sectaire et centralisateur, engendre la catastrophe. La loi de la jungle appliquée à l’homme conduit aux formes extrêmes de la lutte économique  : la guerre intérieure _ civile ou terroriste _ et extérieure, locale, puis générale. Heureusement tous ces doctrinaires intransigeants ne semblent plus pouvoir aller jusqu’à des réalisations intégrales. Même les gouvernements élus "reculent un peu partout devant les pressions populaires lorsqu’ils veulent mettre en pratique des solutions novatrices ou dérangeantes.

Les vraies questions

M. Polac a promis à la fin de l’émission un débat de fond sur le même sujet. Espérons que, cette fois, nous pourrons nous y exprimer et stigmatiser comme il convient le socialisme velléitaire des uns et l’ultra-libéralisme des autres. Il est également essentiel qu’à une discussion de ce genre puissent participer les organisations de chômeurs évidemment intéressées.
Ces deux associations en viennent, on le sait, à soutenir des idées proches des nôtres. Signalons dans le numéro de décembre de "Partage" le compte rendu d’un débat entre André Gorz (6), Peter Glotz et Tilman Fichter (7), ainsi que la traduction complète de D. Macarov sur l’adaptation nécessaire de la société à une diminution inéluctable du temps de travail (8).
Les hommes ont été tellement conditionnés qu’ils en seraient sur le point de se tuer et même de disparaître en tant qu’espèce pour accaparer le travail du voisin, de l’habitant de l’autre ville, province, nation, ou continent !
Dans cette lutte absurde que d’aucuns, par une dramatisation concertée, n’hésitent pas à assimiler à une guerre, nous sommes évidemment les objecteurs de conscience, les démoralisateurs des commandos-suicides de la concurrence exacerbée. On nous accuse en secret de démotiver les demandeurs d’emploi. Constater que le chômage est inéluctable, c’est évidemment décourager les chômeurs de chercher un travail.
Cela revient à faire baisser la pression qui permet aux employeurs de trouver des candidats pour des travaux mal rémunérés, d’intérêt faible ou médiocre et repoussant. Les profiteurs et tous ceux qui sont à leurs ordres sont contre nous.
Même des penseurs ou de simples citoyens honnêtes croient que nos idées sont néfastes et aboutiraient à favoriser toutes les fainéantises. D’autres estiment que le pays qui accepterait le premier la thèse que l’homme n’est plus réduit à gagner sa vie à la sueur de son front se condamnerait à l’échec et au déclin. Nous serions donc des laxistes et des traites.

L’hypocrisie ambiante

Nos détracteurs seraient prêts à reconnaître que nous avons raison mais nous reprochent de le dire "Taisez-vous, méfiez-vous, des oreilles ennemies vous écoutent." (9). Nous répondrons que la vérité éclate toujours et que dans ce cas, le plus tôt sera le mieux. Leur argument qui sert aussi à empêcher tout progrès social (diminution du temps légal de travail hebdomadaire, amélioration de la protection sociale, etc...), s’il peut être justifié sur l’instant, se révèle bien vite dépassé par le progrès qui se poursuit aussi... ailleurs. Ainsi les syndicats allemands de la métallurgie en sontils à réclamer la semaine de 35 heures ; notre pays n’est que le sixième en Europe pour la part du P.I.B. consacré à la protection sociale (10), etc... Les syndicats devraient enfin reconnaître que le cadre normal de leurs revendications doit désormais être européen (au moins) plutôt que national.

Le moral des troupes

L’état actuel de la production et du chômage tend à prouver que ce ne sont pas les envies de travailler pour un salaire ou un revenu qui manquent, mais les occasions. Quant au besoin de connaissance, d’accomplissement, voire de domination par le travail, - il est assez puissant pour assurer des titulaires à tous les emplois encore nécessaires. Nous avons vu plus haut qu’il l’était même trop et nous pensons qu’il le serait encore assez en cas d’égalité économique.

M. Seguin jette un pavé dans la mare lorsqu’il admet un taux de chômage incompressible, mais il recule bien vite. M. Touraine le conteste et G. Sorman, s’il le reconnaît, choisit la fuite en avant comme solution. Voilà pourquoi ils peuvent s’exprimer et pas nous.
Mais comme disait notre camarade Galilée "Et pourtant elle tourne !".

(1) Professeur à l’Université de Nanterre (Paris X), Directeur d’Etudes à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et journaliste au Monde, au Nouvel Observateur et au Matin.
(2) L’Heure de Vérité, A2,7.1.87
(3) 10,6% en moyenne dans la Communauté Economique Européenne avec des variations entre 30,2% en Andalousie et 2,5% au Luxembourg (Le Monde du 13 janvier 1987)
(4) Auteur de l’Etat minimum - voir la Grande Relève de mars 1986
(5) C’est mathématique, (on a honte de devoir le rappeler) si l’augmentation de la productivité est supérieure à la croissance. Ce qui est le cas et l’on ne voit pas cette conjoncture changer...
(6) Ancien journaliste au NouvelObservateur, auteur de nombreux ouvrages dont "Stratégie ouvrière et néocapitalisme", "Adieux au prolétariat"’, "Les chemins du Paradis".
(7) Respectivement Secrétaire général et secrétaire du SPD, Parti Social Démocrate allemand.
(8) La Grande Relève, Janvier 1986.
(9) Slogan patriotique diffusé par affiches pendant la guerre 1914-1918
(10) Pays-Bas 34 % - Belgique 31,9 % - Danemark 30,2 % - Luxembourg - 29,3 % - RFA 28,9 % - France 28,8 % - Italie 27,3 % - Irlande 24,6  % - Royaume Uni 23,7 % - (Source Eurostat).


Nous sommes les objecteurs de conscience de la guerre économique