Temps et démocratie

par  B. BLAVETTE
Mise en ligne : 30 novembre 2010

La réflexion que suggère ci-dessous Bernard Blavette tombe à pic, car on vient d’observer qu’il a fallu du temps pour que l’opinion découvre la vérité sur la réforme des retraites, alors que celle-ci a été menée tambour battant, par un gouvernement qui, à l’aide de beaux discours officiels, l’a présentée comme à la fois juste, “absolument nécessaire” et “destinée à sauvegarder la retraite par répartition”… !

Le rapport au temps d’une société est un excellent révélateur de son fonctionnement et de ses priorités.

La société capitaliste actuelle est organisée de telle sorte que nous manquions perpétuellement de temps. Alors que les technologies des transports, de la communication et de la production n’ont jamais été aussi efficaces, aussi sophistiquées, nous ne parvenons jamais à faire tout ce qui nous semble nécessaire ! Nous sommes en permanence le “nez sur le guidon”, engagés dans des activités multiples, que ce soit dans le cadre du travail productif ou que nous nous adonnions à ce que nous baptisons les “loisirs”.

Le fait d’être perpétuellement “pressé” est même devenu une façon de signifier que l’on est quelqu’un d’important, engagé dans de multiples activités et ayant de nombreux rendez-vous.

Le philosophe Jacques Bouveresse remarque [1] à ce sujet qu’en absence de telles activités : « l’homme contemporain est un être complètement amorphe et sans consistance, une sorte de ballon qui se vide lorsqu’il cesse d’être gonflé de l’importance que lui confèrent son métier et quelques activités d’amateurs auxquelles, d’ailleurs, il se livre généralement de façon presque aussi méthodique et exclusive. Même ses loisirs ont fini par acquérir largement le caractère fonctionnel et contraignant d’une occupation professionnelle ».

La fuite en avant dans une agitation perpétuelle, qui évoque furieusement celle d’une mouche enfermée dans un bocal, est, tout comme l’accumulation matérielle sans fin, une façon de fuir le sentiment de sa propre finitude, l’absence de sens de nos vies, la gravité de certains problèmes. Combien de fois, lorsque l’on tente d’aborder quelque question cruciale, s’entend-on répondre « je n’ai pas le temps de discuter » ? Comme si des décisions engageant l’avenir de notre société pouvaient être éludées, ou reportées dans un futur indéterminé ! Cette attitude n’est d’ailleurs pas entièrement nouvelle : l’Empereur philosophe Marc Aurèle s’écriait déjà, dans l’une de ses maximes : « Arrête cette agitation de marionnette ! ». Mais le système de domination actuel encourage fortement ces comportements. Il sait que la participation du plus grand nombre au processus démocratique requiert la disponibilité des citoyens pour prendre du recul face aux problèmes, pour comprendre, pour analyser les situations.

Quand il s’agit de décisions contraires à l’intérêt général, les dominants savent bien qu’il leur sera plus facile de les faire adopter “à la sauvette”, après un rapide simulacre de concertation, un débat superficiel avec des individus déjà écrasés par leur charge de travail et par la hantise de l’insécurité sociale. C’est l’une des motivations profondes de l’actuelle campagne d’intoxication, bien organisée, et qui vise à imposer le “travailler plus” en même temps que la précarité se généralise.

Car un débat réellement démocratique demande du temps. Dans son organisation même, afin que chacun puisse s’exprimer. De plus, les questions à traiter sont souvent difficiles, les décisions à prendre peuvent avoir des conséquences multiples, parfois même inattendues. Tout cela demande une réflexion approfondie, des moratoires, parfois sur plusieurs années, pour mesurer l’impact, par exemple, d’une découverte scientifique. Sauf dans des cas tout à fait particuliers, tels qu’une grande catastrophe ou une grave épidémie, urgence et démocratie réelle sont incompatibles.

L’approfondissement démocratique implique nécessairement une société ayant des rythmes plus lents (ce qui ne signifie nullement immobilisme), des citoyens qui disposent du temps nécessaire, et d’un minimum de sécurité matérielle pour pouvoir se consacrer efficacement à la chose publique.

La réduction du temps de travail prend ainsi encore plus de sens. Elle apparaît même indispensable.


Ceux de nos lecteurs qui se donnent du mal pour “faire ” de nouveaux abonnés à la Grande Relève sont confrontés à ce que décrit Bernard Blavette : ils constatent que les difficultés qu’ils rencontrent viennent, précisément, du fait que nous demandons à ceux qui nous lisent de prendre le temps de la réflexion !


[1Jacques Bouveresse De la société ouverte à la société concrète Revue Agone n° 26/27D. 2002.