Tous dans le même bateau !

par  J.-P. MON
Publication : novembre 2017
Mise en ligne : 7 février 2018

Le film intitulé Dans le Même Bateau est une analyse artistique et sophistiquée des effets de la mondialisation. Bien que traitant d’un sujet aussi capital que le futur de l’humanité, le film avec ses images spectaculaires et la musique variée qui les accompagne, est rafraîchissant et exaltant. Il a été projeté le 14 novembre dernier par la chaîne de télévision espagnole TV3. ”Piloté” par le grand philosophe et sociologue anglo-polonais Zymunt Bauman, avec pour “équipage” l’acteur et écrivain Alex Brendemühl, le cinéaste Nick Hanauer, l’économiste apôtre de la décroissance Serge Latouche, Pepe Mujica, ancien président de la République uruguayenne et quelques autres, le “navire” navigue sur les mers du globe et nous rapporte les idées de ses peuples sur le travail, le bonheur, l’environnement et l‘économie. Il change notre vision du monde moderne. Bauman et son “équipage” y expliquent notamment que « le modèle actuel de l’emploi est dans une impasse ».

Ce film élargit le débat politique actuel qui, au lieu de s’ouvrir largement à la formidable révolution numérique à laquelle nous assistons, préfère se focaliser sur l’octroi d’avantages financiers aux entreprises afin qu’elles créent le plus d’emplois possibles. « C’est, explique Bauman, une façon de penser conforme au paradigme de la seconde moitié du 20ème siècle, dans laquelle le plein emploi était la norme sociale et dans laquelle être sans emploi n’était donc pas normal. Mais dans le nouveau monde technologique dans lequel nous vivons, les “recettes“ du passé ne fonctionnent plus et les solutions pour résoudre le problème du chômage de masse n’ont pas encore été trouvées. Nous ne sommes plus dans la “modernité solide” mais dans la “modernité liquide“ ».

Dans Le Même Bateau est destiné à faire entendre les voix qui invoquent un nouveau paradigme. Le message qu’il porte est l’antithèse totale du fameux slogan de Margaret Thatcher “TINA”, proclamant qu’il n’y a pas d’alternative à la libéralisation totale de la société car c’est la seule façon de garantir la protection sociale… Bauman propose, lui, de changer le cap du “bateau” dans lequel se trouvent tous les habitants de la planète. Il pense que le nouveau paradigme du 21ème siècle doit pour cela couper tous les liens entre le revenu et l’emploi. « Nous devons, dit-il, abandonner l’idée de travailler pour vivre. Nous ne pouvons pas conditionner le droit de vivre aux intérêts de l’entreprise pour laquelle nous travaillons ». D’autant plus que, comme le démontre magistralement Mariana Maz­zucato en prenant l’exemple des États-Unis, l’idée selon laquelle le secteur privé serait bien plus efficace que le secteur public n’est qu’un mythe : « ce n’est pas le secteur privé qui innove, c’est l’Etat ». « L’innovation, explique-t-elle, dépend aussi d’un effort collectif et c’est un héritage des découvertes du passé ». Elle en donne, entre autres, l’exemple du “smartphone” (le téléphone portable moderne) et de ses nombreuses applications qui sont l’héritage de découvertes du passé (batterie, Internet, algorithmes mathématiques, GPS, écran-touches…) qui ne sont pas des inventions individuelles ou d’entreprises privées, mais le résutat d’un effort de la société dans son ensemble, à l’aide de programmes de recherches sur fonds publics. Pourquoi, se demande Mariana Mazzucato, les bénéfices de cet héritage technologique ne reviendraient-ils qu’à une minorité privilégiée ? Comment peut-on justifier que le coût et les risques de la recherche soient supportés par le secteur public et que ses bénéfices soient privatisés  ? Si les progrès technologiques dus aux efforts de nombreuses générations nous permettent de faire travailler les machines à notre place, pourquoi la société dans son ensemble n’en serait-elle pas l’héritière  ? Selon Bauman, pour assurer une distribution équitable de la richesse, il faut mettre en place un revenu de base universel qu’il ne faut pas considérer comme une aumône faite aux pauvres mais comme un dividende technologique, un droit universel… autrement dit le revenu social de Jacques Duboin  !

Enfin, si nous ne savons pas comment reprendre le contrôle de notre système économique c’est parce qu’il est devenu mondial  : « d’un seul clic d’ordinateur, dit Bauman, une entreprise peut décider le transfert de 100.000 emplois d’un point de la planète à un autre où les conditions d’emplois sont plus “intéressantes“. C’est d’autant plus facile que capital et finance peuvent se déplacer sans aucune contrainte, alors que l’emploi ne le peut pas ». Les citoyens qui cherchent une solution se tournent vers la classe politique qui, en fait, n’a aucun pouvoir pour changer les processus de décision économiques. Son domaine d’action n’est en effet que local  : il s’exerce au niveau de l’État-nation, alors que le pouvoir économique est organisé au niveau mondial et échappe à tout contrôle politique. « Ce divorce entre pouvoir et politique est, dit Bauman, l’essence même du problème de nos sociétés en mutation. C’est aux citoyens qu’il appartient de réconcilier les deux ».