Travail

par  R. MARLIN
Publication : juillet 1987
Mise en ligne : 17 juillet 2009

Lorsque nous affirmons que la quantité de travail qui permettrait d’assurer à tous un revenu social maximal diminue, nous employons revenu social maximal et travail dans un sens qu’il conviendrait de redéfinir.

Sans même prétendre et de loin épuiser ce seul sujet, nous nous limiterons aujourd’hui au mot travail.

Convenons que. ce terme a pris au cours des siècles des sens si divers et si variés que nous devrions toujours le faire suivre d’au moins un qualificatif en vue de mieux nous expliquer. Ainsi Jacques Duboin avait-il été amené à toujours accoler au mot besoins le qualificatif solvables afin de mieux imposer cette évidence que la production capitaliste est uniquement orientée vers la satisfaction d’une demande bien particulière, celle pourvue de moyens d’achat, à l’exclusion de toutes les autres.

Commençons donc par exclure de notre affirmation liminaire tout ce qui a trait au travail autre que le salarié ou oligé. Toute occupation choisie s’apparente à une distraction, un loisir ou au bricolage, elle n’est pas destinée à satisfaire un besoin vital. Ces occupations ne sont évidemment pas appelées à décroître, mais, au contraire, à occuper une partie de plus en plus grande de notre vie ; quelques-unes sont et seront même en forte augmentation jusqu’à reléguer progressivement le service social, uniquement en temps bien entendu, à un rang équivalent à celui du service militaire actuel. Bien qu’il dépense une certaine énergie et même peut-être beaucoup, bien qu’il emploie souvent les mêmes instruments que ceux de l’ouvrier, de la dactylo, du musicien, du poète, du romancier, du peintre, du joueur de football, etc... l’amateur ne travaille pas, il ne se repose pas non plus, il n’est pas oisif, il satisfait une attirance et quelquefois une passion pour une activité. Le professionnel lui, travaille pour une rétribution.

"Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front" la malédiction dont le créateur aurait accablé Adam et Eve et leurs successeurs en les chassant du paradis terrestre n’est plus admise. Quelques-uns en sont encore tellement imprégnés que dans un temps où, grâce à son ingéniosité, l’homme a réussi à se libérer en grande partie de sa tâche écrasante, ils voudraient faire travailler plus et plus longtemps. En temps d’abondance potentielle, ils prêchent l’austérité (pour les autres). Raymond Barre n’a jamais accepté la retraite à 60 ans dont il n’a pas voulu faire bénéficier les travailleurs. Pour François de Closets, le "toujours plus" ne s’applique pas, comme on pourrait le supposer, aux profiteurs, aux financiers, aux spéculateurs et autres parasites de la société, mais aux salariés qui ont arraché, par la lutte, quelques pauvres avantages. Il incite à travailler davantage (1). Il serait sûrement en accord avec ce dirigeant qui appréciait ainsi l’un de ses subordonnés : "Mauvais agent : prend tout son congé, part à l’heure".

Redoutable pouvoir que celui du supérieur dans le système défendu par de Closets de l’avancement au soi-disant "mérite". Il est sûr que les entreprises françaises seraient plus compétitives si l’on en revenait à la semaine de 72 heures, au travail des enfants, à l’absence de congé annuel, de salaire minimal et de couverture maladie. De Closets et autres de la Taille seraient heureux, sauf si ces mesures s’appliquaient à eux et aux leurs. Ils pourraient ainsi prétendre par un nouveau paradoxe dont lis sont si friands que plus le personnel travaillerait, plus les entreprises pourraient embaucher et créeraient des emplois. C’est ainsi, il est vrai, que les firmes nippones, malaises, de Hong-Kong et de Macao se débarrassent de leur chômage et l’exportent en Europe et en Amérique du Nord. Hélas, Messieurs, il faut croire que cette mentalité ne s’impose plus au Japon, en attendant d’autres pays, puisque le chômage commence à y apparaître.
Heureusement, car la concurrence acharnée qui mène à la guerre économique, puis à la guerre tout court, menacerait notre planète d’un holocauste, définitif celui-là.

A l’inverse, la réduction simultanée du temps de travail dans tous les pays s’est généralisée, progressivement, de fait. Non concertée, c’est dommage, car l’avenir est évidemment à des mesures sociales de cet ordre, aux plans européen et mondial, ce qui rétablirait des conditions équitables de rivalités tant que durera le régime capitaliste.

Même si nous ne discutons que du travail salarié ou obligé, la quantité requise par la production capitaliste en temps de progrès technique ne se déduit pas clairement des statistiques. Les statisticiens comparent des unités variables comme le nombre d’emplois au cours de longues périodes où la durée annuelle du travail a diminué considérablement. Ils manipulent des taux de production comprenant pêle-mêle des biens utiles, inutiles ou nuisibles de toutes sortes exprimés d’ailleurs en monnaies fluctuantes, rendues constantes de manière très discutable. La prétention des économistes à parler de la croissance au dixième pour cent prête à un énorme éclat de rire lorsque l’on sait comment cet indice est obtenu.

Les chronométreurs chargés, dans certains ateliers, de déterminer le temps nécessaire à la fabrication d’une pièce ou à son montage, savent bien qu’il ne faut pas confondre temps passé, activité réelle et efficacité maximale. Les comparaisons imprécises sont erronées, quelquefois volontairement, à l’exemple du nombre d’emplois "perdus" durant le passage au pouvoir de tels politiciens ou partis : avant et après la semaine de 39 heures, la retraite à 60 ans ou la suppression de l’autorisation administrative de licenciement.

Les répercussions sont difficiles à saisir en raison des interactions de ces mesures l’une sur l’autre et de leurs effets plus ou moins différés. Dans son livre "La machine et le chômage" (2) auquel nous nous sommes déjà référés, Alfred Sauvy prétend rester objectif. Il n’en qualifie pas moins d’optimistes les économistes qui pensent que le progrès technique n’est pas forcément lié à une diminution globale du nombre d’emplois et pessimistes, les autres. Jugement a priori, contraire à toute démarche scientifique. Malgré sa référence, il ne réussit pas pour autant à donner nettement raison aux premiers sauf en France de 1896 à 1926 !
Si la quantité de travail dit manuel (il ne l’est jamais complètement) est difficile à mesurer, que dire du travail intellectuel !  : artistique, littéraire, philosophique, d’étude, etc... Quelques exemples montreront l’étendue immense des acceptions du mot travail et de ses dérivés. Le métal travaille, l’argent travaille, travailler son style, la fièvre travaille le malade, celui-ci est travaillé par le désir, cette femme qui accouche est dans la salle de travail, ce candidat a présenté un travail estimable, je travaille à perte, travailler les esprits, travailler une pâte, c’est un travailleur, un bourreau du travail, le travail au noir, etc... Si l’usage ne les avait point imposés, on souhaiterait que le même terme ne serve pas dans des sens aussi variés et gênants pour ceux qui, comme nous, cherchent à clarifier l’économie. Ce n’est donc, il faut l’admettre, que poussés par une envie de simplification abusive et sous la pression de syndicats archaïques, que les gouvernements ont fixé des règles trop générales sur la durée hebdomadaire du travail et l’âge de la retraite notamment.

L’unité légale. d’énergie, de travail et de quantité de chaleur n’est pas par hasard la même  : le joule. C’est le travail produit par une force de 1 newton : unité de force à 1 kilogramme force sur 9,81 dont le point d’application se déplace de 1 m (unité de longueur) dans la direction de la force.

Selon le principe que tout produit résulte du travail, il est tentant de proposer l’utilisation de cette unité comme monnaie pour les échanges et la mesure de la valeur, cela aurait le mérite de soustraire l’unité aux variations inadmissibles constatées actuellement. Mais il faudrait pour cela sortir du système financier actuel.
Il conviendrait aussi de trouver un équivalent économique entre la matière et l’énergie. En 1827, le baron Dupin avait déjà envisagé de mesurer la puissance des nations suivant le barème curieux : 1 homme = 1 âne, 1 cheval = 7 hommes.

"Vu dans son temps, écrit A. Sauvy à ce sujet (3), ce compte n’est pas plus extravagant que certaines de nos opérations contemporaines de comptabilité nationale. Il a, au moins, le mérite d’échapper aux comptes monétaires et de confirmer l’idée de multiplication du pouvoir de l’homme..." ajoute-t-il, avec notre assentiment.

Il faudrait effectivement noter que la puissance moyenne de l’homme estimée à 75 watts (75 joules par seconde) en l’absence de toute aide, a été multipliée par 2 en 1875, 4 en 1901, 8 en 1914, 80 en 1935 et 460 aujourd’hui dans les pays industrialisés. Ainsi, le rendement du travail humain s’est-il accru suivant une courbe exponentielle grâce aux esclaves automatiques mis à sa disposition en raison de l’apport des sciences et des techniques. Il ne faut pas l’oublier lorsqu’on juge des possibilités d’instauration d’une économie distributive. Ce qui était socialisme utopique du temps de Fourier, de Babeuf et même de Marx est devenu un socialisme réaliste à présent.
Le travail serait-il donc une source de satisfaction ? Oui, pour ceux qui ont un emploi gratifiant, non pour les autres ; oui pour ceux qui le recherchent, non pour ceux qui le subissent et ils sont très nombreux. Il est exact que c’est un "statut social" reconnu comme tel par qui l’a divinisé ; mais s’il l’est, c’est seulement dans la mesure où il reste nécessaire. S’il devient un moyen de domination, il faut le réprouver. Il est vrai que c’est un moyen d’accès aux connaissances et d’expression personnelle, mais le loisir choisi l’est également et même davantage. Pensons aux écrivains, aux médecins, aux chercheurs... mais aussi aux balayeurs, aux éboueurs, aux vidangeurs, etc... La perte de l’emploi est en tout cas une tragédie pour la plupart de ceux qui en sont victimes dans ce régime.
Ce qui fait que la production ne distribue plus le pouvoir d’achat nécessaire à son écoulement avec pour conséquences le chômage, le racisme, la course aux armements classiques et atomiques, le terrorisme, etc... c’est donc bien que la quantité de travail de toutes les sortes, physique ou intellectuel, mais seulement de travail humain obligé ou salarié diminue, à cause de l’assistance automatique dont nous venons de parler. Qu’on ne nous objecte plus que cette constatation est démobilisante, amorale et dangereuse pour l’économie nationale et pour l’individu. C’est une réalité, plutôt réjouissante. Qu’on ne confonde plus le travail obligé avec le travail choisi. L’épuisement et l’abrutissement, la culture et l’enrichissement des facultés peuvent résulter de l’un et de l’autre, mais si le premier est rude et pénible, le travailleur ne peut pas, dans la plupart des cas, s’y soustraire ; alors qu’il devrait pouvoir opter à son gré, ou presque, pour l’agrément de l’autre.

(1) Emissions TV "L’enjeu" TF1, jeudi 14 mai et radio "Ecran total" France Inter du vendredi 15 mai.
(2) Dunod, 1986.
(3) Voir l’ouvrage cité ci-dessus.