Travail ou activité ?

Publication : avril 2014
Mise en ligne : 6 octobre 2014

Le dépassement du salariat, est-ce aussi insoutenable que le fut celui de l’esclavage ? Faudra-t-il encore longtemps entendre affirmer que c’est aussi impensable que le furent le repos hebdomadaire et les congés payés ?

Pour répondre à ces questions, le texte ci-dessous est en partie tiré de notre N° spécial (N°972) La fin de quel travail ? et d’un l’article que Pierre Zarka vient de publier le mois dernier :

Comme on l’a dit précédemment, un des arguments très souvent opposés à l’instauration d’un revenu de base est que les gens ne voudront plus travailler. Est-ce dire que les gens ne feront plus rien, qu’ils resteront passifs et passeront leur temps à regarder la télévision ? La confusion travail-activité est devenue si fréquente qu’il est de plus en plus difficile de distinguer dans le discours des uns et des autres de quoi l’on parle.

Le travail, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’existait même pas chez les Grecs et les Romains qui considéraient les activités, issues de la nécessité, les tâches laborieuses (artisanales, agricoles ou autres) comme dégradantes car, pour eux, la finalité de l’être humain libre devait être l’activité éthique et l’activité politique. Ce travail qui disparaît, c’est un fait, indéniable, nous avons vu pourquoi, comment, à quel rythme accéléré et qui va s’accélérer encore, ce travail est quelque chose de très précis, de très particulier, défini par un modèle de référence qui est récent, comme l’a montré Dominique Méda [1], et dont la généralisation n’a pas toujours été la règle ; il ne s’agit, somme toute, que d’une certaine forme de travail. Cette forme de travail ne correspond qu’à une période de l’Histoire (environ deux cents ans). Avant cette période, l’activité humaine était dominée par l’urgence, la nécessité de tirer de la nature les moyens de survivre, ce qui se faisait surtout en utilisant ses propres forces physiques. La société s’est ensuite organisée en se partageant ces travaux : à chacun son métier.

C’est l’industrialisation, à la fin du XVIIIème siècle, qui, en transformant les processus de production, a substitué l’emploi-salarié au métier de l’artisan. « Le salariat a en effet été pour l’industrie le moyen de répondre aux nécessités d’organisation en vue d’une production de masse. Le moteur de l’activité est devenu l’utilité (réelle ou factice) sur laquelle table le capitalisme pour augmenter ses profits. Ce qui prime, c’est l’organisation, le travail n’étant qu’un rouage parmi tant d’autres de la grande machine économique ; il est devenu une marchandise [2] ».

La société s’est ensuite organisée en se partageant ces travaux.

C’est ainsi qu’a été inventé le “marché du travail”.

L’activité, par contre, n’a aucune limite puisqu’elle englobe, entre autres choses, les tâches d’intérêt collectif, la recherche, la gestion de la cité, la politique, etc. que, dans le système actuel, on nous présente comme non rentables parce que non marchandes. Duboin avait bien fait la différence même s’il désignait les deux concepts par le même mot travail : « On n’aura plus donc à travailler ? Qui dit pareille sottise ? On travaillera autant qu’on le voudra mais gratis pro Deo [3] (puisque, en économie distributive, tout le monde sera assuré de recevoir un revenu).

Comme le rappelle opportunément Pierre Zarka, Marx l’avait bien vu quand il disait « le communisme c’est le dépassement du salariat » [2]. Et Zarka interroge : « Mais faut-il considérer que les seuls moments utiles à la société sont ceux passés dans l’entreprise ?? Seuls les exploiteurs ont intérêt à définir ainsi la production de richesses. Quand des enseignants s’occupent d’enfants, c’est reconnu utile, et quand des parents ou grands-parents s’occupent des mêmes enfants, cela ne le serait plus ?? Faut-il être dans une logique marchande et dans une activité contrainte pour qu’elle soit reconnue ?? La qualification ne peut-elle pas servir d’étalon pour garantir des revenus lors de tous les moments de la vie ?? Utopie ?? Que sont déjà les congés maternité, les congés formation mais aussi les heures syndicales payées, les congés payés ?? Se cultiver, être en bonne santé n’apportent rien à l’économie ?? La lutte pour la retraite ou contre le chômage ne serait-elle pas plus forte si le rapport travail-hors travail était vécu comme producteur de richesse ?? Ces propos sont-ils inaudibles ??

Il n’y a pas de discussion politique sans que la notion de pouvoir ne soit brocardée. Que demandent les salariés qui se mettent en coopérative ?— De ne plus être chapeautés par une autorité autre que la leur. Et les intermittents du spectacle ?? — Le dépassement de la dissociation travail-hors travail. Partir de ce que l’on souhaite pour combattre ce qui est, aborder le présent à partir de ce qui n’est pas encore peut libérer un immense potentiel et changer profondément qui prend l’initiative et de quoi est faite l’actualité » [4].


[1Dominique Méda, Le travail, une valeur en disparition, éd. Aubier, 1995.

[2Paul Loridon Pourquoi le travail ne sera jamais pus comme avant, éd CCSC, 1996.

[3Jacques Duboin, Libération, éd. Grasset, 1937.

[4Pierre Zarka, l’Humanité.fr, 17/03/2014.