Travailler plus ou travailler moins ?

par  R. POQUET
Publication : juillet 2010
Mise en ligne : 1er septembre 2010

Ayant posé, dans la GR 1109, une dizaine de questions essentielles, auxquelles nos élus sont incapables de répondre, Roland Poquet aborde ici la seconde, celle du plein emploi :

  Sommaire  

« Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. »

(la Genèse)

« Pourquoi une gouttelette ne suffirait-elle pas ? »

(Jacques Duboin)

En assimilant le travail à un instrument de torture (tripalium) les grecs anciens affirmaient la primauté du temps disponible sur le temps contraint, les tâches serviles étant dévolues à leurs nombreux esclaves.

Contrairement à une opinion largement répandue, Karl Marx n’a jamais, dans ses écrits, glorifié le travail ; c’est sans aucun doute son obstination à souligner la place et le rôle du travail dans la société industrielle de son temps qui a enraciné cette croyance : mieux que quiconque il était persuadé que les progrès techniques rendraient le travail de moins en moins nécessaire et que la vraie richesse était le temps disponible. Ce n’est pas par hasard qu’il cite dans ses superbes Grundrisse (1857 – 1858) un écrit anonyme de 1821, intitulé The Source and Remedy : « Une nation est véritablement riche si, au lieu de 12 heures, on en travaille 6. La richesse est le temps disponible en plus du temps nécessité dans la production immédiate ». Aussi imagine-t-on le sourire du philosophe allemand à la lecture du Droit à la paresse, pamphlet dans lequel Paul Lafargue, son gendre, réclame avec enthousiasme trois heures de travail par jour. L’un comme l’autre pressentaient que les progrès de la technique, et ses applications conjuguées dans les domaines de l’énergie, de l’agriculture et de l’industrie allaient entraîner la réduction conséquente de la durée du travail. Et ils n’auraient pas été surpris si un devin leur avait prédit qu’au cours du tout proche vingtième siècle, le temps de travail diminuerait de moitié, passant par paliers de 72 heures par semaine (6 jours de 12 heures) à 35 heures (5 jours de 7 heures), tandis que dans le même temps la production serait multipliée par dix !

 

Il n’aura donc fallu à l’homo sapiens que quelques dizaines de siècles pour, brutalement, grâce à son ingéniosité, être en mesure de sortir de la misère matérielle une partie de l’humanité. Révolution technique, révolution technologique, révolution informationnelle …tout est en place pour alléger la tâche sociale de l’homme et lui permettre de se livrer à des activités plus personnelles et plus enrichissantes.

Or, ce grand rêve de l’humanité – réalisable, palpable – tourne au cauchemar : les portes du paradis se ferment, tandis que des cerbères y affichent de mystérieux hiéroglyphes que le commun des mortels peine à comprendre : surproduction/misère – progrès/décadence – travail/chômage – paix/guerre – consommation/destruction – besoins réels/besoins factices.

Menacée par des poches de surproduction, un rétrécissement des marchés étrangers et une spéculation éhontée, la machine économique s’enraye. Qu’à cela ne tienne ! Lançons une opération “gaspillage” de grande envergure. Créons de nouveaux produits, toujours plus sophistiqués, à l’emballage onéreux, et excitons le désir du consommateur par une publicité omniprésente. En accord avec les concurrents, réduisons les durées d’usage afin que ces mêmes produits soient rapidement remplacés. Jetons sur le marché des biens inutiles, voire nuisibles (la France tient le troisième rang mondial pour la vente d’armements). Tout est bon pour relancer la machine économique : ainsi l’emploi sera dynamisé, les salaires distribués, les profits dégagés. Il s’agit avant toutes choses de « sauver le soldat Ryan », à savoir l’emploi, pierre de touche de tout l’édifice. Tous les moyens sont utilisés pour y parvenir, y compris le recul de l’âge de la retraite !

Sommes-nous désormais condamnés aux travaux forcés à perpétuité ?

 

Oui, le rêve tourne au cauchemar. Malgré toutes ces contorsions, peut-on espérer que l’emploi sera sauvé, le chômage éradiqué, la misère supprimée ? Le progrès matériel aurait-il servi à rien, sinon à satisfaire le désir de pouvoir de quelques-uns par un enrichissement scandaleux ?

Bref. Alors que toutes les conditions semblent réunies pour une diminution du temps de travail, ceux qui nous gouvernent nous demandent de travailler plus. Il nous faudra revenir sur ce paradoxe.