Tribune des lecteurs

par  G. EVRARD
Publication : avril 2013
Mise en ligne : 15 juillet 2013

Nous adressant la critique suivante, un fidèle lecteur définissait ainsi l’objet de son courriel : « Mariage pour tous » (ou « des enfants pour les homos »). Il réagissait à l’article de Guy Evrard dans la GR 1140 de mars, qui, en réalité, était intitulé : Approfondir l’égalité :

 La Grande Relève se fourvoie

Voilà que la GR se fourvoie, à l’instar du gouvernement dans un sujet délicat. On se demande, à la lecture de ces réflexions si ce gouvernement et son président les avaient assimilées avant de se lancer tête baissée comme ils l’ont fait.

En tous cas le sujet avait-il sa place (et sur 7 pages !) dans la GR ? Je n’en suis pas sûr.

On remarque que les auteurs en profitent pour glisser subrepticement quelques unes de leurs « vérités » :

Guy Evrard :
page 8 : « le couple homme-femme, plus tard rigidifié par le lien du mariage sous la pression religieuse »...
page 10 : « refuser l’Alliance civile que la droite proposait » (alors qu’il n’y a pas qu’elle)...

Je me demande aussi s’il ne fallait pas éviter de reprendre des formules comme celle de F. Héritier page 10 : « l’instauration de la nécessité exogamique et de la valence différentielle des sexes »... Ce genre de vocabulaire n’a rien de lumineux pour éclairer le débat.

Je pense que le fond de la question se trouve simplement dans l’attitude d’une humanité qui prétend ou non pouvoir s’affranchir de ses limites (ici face à la différence sexuelle)... un peu comme elle le fait dans d’autres domaines comme face aux limites environnementales, aveuglée par la « liberté d’entreprendre ».

Puisqu’on y est, ci-joint quelques autres réflexions...qu’il ne me serait pas venu à l’esprit d’envoyer autrement.

Je renouvelle quand même mon abonnement... avec un peu de réticence.

G.G., La Tronche

Les pièces jointes par notre lecteur à son courriel étaient :
• “Mariage homosexuel, homoparentalité et adoption : ce qu’on oublie de dire” par le Grand Rabbin de France,
• une liste de citations de « personnalités de gauche opposées au mariage pour tous »,
• “Le mariage gay ou la dictature de la confusion” par Bertrand Vergely.

N’estimant pas “nous fourvoyer”, nous avons demandé à l’auteur de l’article de répondre, sur le fond, à ce lecteur… Voici sa réponse :

 Non, elle cherche à approfondir la réflexion sur la société humaine

Mon article s’intitulait Approfondir l’égalité et non « Mariage pour tous (ou des enfants pour les homos) » comme vous le désignez sans beaucoup d’élégance. Il s’agissait donc, dans mon esprit, d’un travail de réflexion sur un sujet qui me semblait pouvoir s’inscrire dans le champ de l’émancipation humaine, même s’il est, pour l’heure, objet de controverse. À ce titre, il trouvait toute sa place dans La Grande Relève qui est, rappelons-le, un « mensuel de réflexion socio-économique ... ».

L’implication sociale est évidente.

L’implication économique est un risque lié notamment à une extension sans limite de la procréation médicalement assistée (PMA), tant le néolibéralisme, en crise ou non, est à l’affût de toutes les opportunités d’élargir le domaine marchand. La GR s’est donc d’autant moins fourvoyée que le parti avait été pris de chercher des bases de réflexion, car le sujet est difficile et effectivement inhabituel dans notre journal, plutôt que de délivrer une position sans nuance. La GR ne se fait évidemment pas le porte-voix des mouvements LGBT, qui n’ont pas besoin de notre journal pour exposer leurs positions. Ils pourraient bien d’ailleurs nous reprocher de ne pas défendre la légitimité de leurs revendications. Reconnaissez que je ne me suis pas placé sur ce terrain.

Sur le fond, c’est bien dans le cadre de la lutte pour cette émancipation humaine, à laquelle la GR a la volonté de contribuer depuis sa création, que j’ai proposé d’inscrire la réflexion sur les différentes dimensions du sujet (modes de procréation, filiation, droits des conjoints, droits des enfants...). Justement pour que le lecteur puisse mesurer la légitimité de ces transformations en regard des autres attentes sociales de notre époque.

En approuvant d’ailleurs le fait que les droits de l’enfant doivent dominer en toute circonstance la revendication d’un droit à l’enfant. Des droits de l’enfant dont le périmètre évolue en même temps que la société et qui demandent eux aussi une réflexion et une observation dans la durée.

Je reconnais en effet à l’anthropologie, mais pas à cette seule science, des compétences pour nous éclairer sur la frontière de plus en plus diffuse entre nature et culture, dans la mesure où les prises de position ne sont pas celles d’experts auto proclamés ou désignés, mais résultent de travaux soumis au jugement des pairs de la discipline. J’ai ainsi découvert que notre mode de filiation (dite cognatique) n’était pas majoritaire. On peut évidemment y rester attaché et je n’ai pas vraiment aujourd’hui de point de vue personnel sur cette question essentielle. Mais je récuse ici tout développement inspiré de convictions religieuses comme dans deux références que vous citez.

J’ai lu avec attention l’article de Bertrand Vergely. Ce texte mériterait une analyse détaillée. Mais prendre prétexte des dangers de « la fiction prométhéenne » de « fabriquer un homme nouveau grâce à la Science et au Droit » pour verrouiller toute évolution de la société, fait partie de ces excès de propos qui ont vocation à maintenir l’aliénation des peuples. Il n’empêche que la science et le droit sont deux outils essentiels, à condition d’être manipulés avec le souci d’approfondir sans cesse la démocratie.

Bien sûr, comme vous le dites, que « le fond de la question se trouve simplement dans l’attitude d’une humanité qui prétend ou non pouvoir s’affranchir de ses limites (...) », peut-être pas « simplement », mais c’est bien en s’interrogeant en permanence sur ces limites, qui ne sont pas établies une fois pour toutes, que l’homme trouve peu à peu son chemin. Cependant, et je me répète, il me semble que les bonnes réponses ne se trouvent que si ces questions sont posées avec la volonté permanente d’émancipation, ce à quoi ne nous encourage généralement pas le système politique dominant, sauf peut-être lorsqu’une avancée bien contrôlée ouvre la perspective d’un nouveau domaine marchand !

Guy Evrard