Un homme engagé

par  S. MALOBERTI
Publication : avril 2017
Mise en ligne : 13 août 2017

En novembre et décembre derniers François Chatel évoquait dans ces colonnes l’œuvre du philosophe auteur de “L’homme révolté”.

C’est l’engagement d’Albert Camus dans les combats de son temps que Sophie Maloberti rappelle ici, soulignant qu’il n’a pas été seulement un de nos plus grands écrivains  :

“L’homme révolté”, considéré comme l’essai le plus important d’Albert Camus, résulte d’une gestation longue et difficile précédée, entre autres, par la publication en 1945 de Remarque sur la révolte repris pour l’essentiel dans la première partie de l’œuvre. Il en existe trois versions complètes : un manuscrit conservé à la bibliothèque de l’Université de Harvard, un manuscrit revu par René Char (poète et résistant de la première heure avec qui Camus connaîtra une étroite communion de pensée et d’engagement, et nouera une profond amitié jamais démentie), la troisième édition est conservée au fond Camus [1].

L’exergue en tête de l’ouvrage, emprunté à “La mort d’Empédocle” d’Holderlin, illustre la prédilection de Camus pour les présocratiques et sa volonté de « se tenir à l’ici bas : leur évangile disait : notre royaume est de ce monde ». L’allusion à Nietzsche dans les “lettres à un ami allemand : rester fidèle à la terre” témoigne de cette volonté d’être présent au monde. Ecrivain, philosophe, homme de théâtre, journaliste, il fut très tôt ancré dans les problèmes de son temps. La révolte chez Camus, c’est aussi et peut-être surtout, « la violence envers les hommes vulnérables, des forts envers les faibles ».

Jeune reporter dans Alger Républicain, à l’occasion de comptes rendus de procès, il énonce l’imposture foncière de la situation coloniale. En 1939, dans un reportage de terrain “Misère de la Kabylie”, il montre crûment une population abandonnée à elle-même et en proie à la famine. Contrairement à ce que laissait entendre le reporter de l’Echo d’Alger qui venait de visiter la région, « les Kabyles sont les victimes, non les responsables, du sous-développement qui frappe leur région ». Au moment où les discours officiels exaltent l’œuvre séculaire et le bilan civilisateur de la colonisation, Camus dévoile l’envers du décor « La longue violence colonialiste explique celle de la rébellion… Le temps des colonisation est fini, les opprimés ne veulent pas seulement être libérés de leur faim, ils veulent l’être aussi de leur maîtres… Seule, la justice peut empêcher l’irréparable. L’Algérie a droit à la démocratie [2] ».

A Oran en 1941, il enseigne dans un établissement privé destiné à accueillir les élèves juifs exclus des établissements publics. Plus tard, en 1943, Camus devient rédacteur en chef de “Combat”, journal de réflexion, né de la Résistance, rédigé par des hommes libres, ne cédant rien sur le plan de la vérité, de la raison, de la justice, qui appelle à la lutte armée, lutte au cours de laquelle le journal paiera un lourd tribu à la répression [3]. Il prend part à un meeting antifranquiste et en 1952 démissionne de l’Unesco à la suite de l’admission de l’Espagne franquiste.

Toute sa vie Camus s’impliqua avec courage et générosité dans les conflits de son époque pour : « prendre en compte le réel, non pour s’y soumettre mais pour le corriger en connaissance de cause ». Ainsi la révolte doit-elle « respecter la mesure, tandis que révolutionnaires fanatiques et tyrans versent dans la démesure ». C’est la mission de l’homme révolté, celle aussi de « l’artiste, solitaire et solidaire à la fois, capable de créer des valeurs nouvelles et de préparer une renaissance » [4] .

Trop tôt disparu, sa voix nous manque. Elle résonne pourtant, étonnamment présente encore dans notre actualité. « Ce qui sans doute a arrêté beaucoup d’hommes nouveaux devant le parti socialiste, c’est son passé. En bref, nous étions arrêtés par quelques uns de ses hommes et par la plupart de ses méthodes. Dans notre critique du socialisme, il y avait enfin, et il y a, une nostalgie et un regret : celui qui naît à la vue d’une grande idée ramenée à des petites pratiques et au spectacle d’une vocation vécue comme un métier » [5]. À l’été 1955 dans les pages de Témoins, il explique : « Je suis né dans une famille de gauche où je mourrai, mais dont il m’est difficile de ne pas voir la déchéance ».

Camus dénonce, certes sans ambiguïté, l’inacceptable mais ne renonce à rien : « Nous sommes dans un monde impossible. Plus je vieillis et moins je me réjouis de ce que je vois. Pourtant les philosophies du désespoir continuent de m’agacer. J’ai du goût pour le rire, pour l’amitié, pour le soleil. Il faudrait pouvoir tout concilier » [6] .

Et il ajoute en juge impartial : « Je fus placé à mi-distance de la misère et du soleil. La misère m’empêche de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire ; le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout » [7].

L‘œuvre d’Albert Camus est non seulement celle de l’un de nos plus grands écrivains dont la pensée particulièrement féconde et lucide lui valut d’être le plus jeune lauréat français du prix Nobel de littérature en 1957, mais aussi celle d’un homme intellectuellement, moralement et physiquement engagé dans tous les combats de son temps où la justice, la liberté et la dignité de l’homme étaient remises en cause.

Elle révèle une aspiration irrépressible pour la beauté : « J’ai vécu sans mesure de la beauté : pain éternel [8], pour l’amour… Etreindre un corps de femme, c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer » [9] et une indéfectible tendresse pour l’homme et cette terre qui le porte : « Sentir ses liens avec une terre, son amour pour quelques hommes, savoir qu’il est toujours un lieu où le cœur trouvera son accord, voici déjà beaucoup de certitudes pour une seule,vie d’homme ».


[1Maurice Weyembergh, professeur émérite de philosophie à la Vrije Universiteit de Bruxelles.

[2Chroniques algériennes, 1934-1958.

[3Dictionnaire Albert Camus, éd. Robert Laffont.

[4La pensée de Midi.

[5A. Camus, éditorial du 10/11/1944, à l’issue du congrès du PS.

[6De l’absurde à l’amour, Lettre inédite du 17/12/1943 à René Leynaud, éd.Paroles d’Aube.

[7Préface de la réédition de L’Envers et l’Endroit, 1958.

[8Les Carnets II, 1950.

[9Noces à Tipasa, éd. Gallimard, 1939.