Un humaniste chez les pithécanthropes

par  G. EVRARD
Publication : novembre 2012
Mise en ligne : 16 février 2013

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Roy Lewis, The evolution man, Hutchinson ed., Londres, 1960. Traduit de l’anglais par Vercors et Rita Barisse, Pourquoi j’ai mangé mon père, éd. Actes sud, Babel, 1990.

L’Histoire nous enseigne qu’il n’est jamais bon de vouloir trop précéder son temps. Giordano Bruno (1548-1600) en paya le prix fort, Galilée (1564-1642) se laissa convaincre d’abjurer pour ne pas finir aussi sur le bucher et combien furent persécutés ou du moins tourmentés ?

Il y aurait même eu un pithécanthrope dévoré par les siens, après cuisson, pour avoir voulu trop vite s’hominiser ! C’est cette fiction, publiée par Roy Lewis en 1960, que Guy Evrard commente ici :

On fait souvent remonter les prémices de la civilisation occidentale au néolithique [1], [2], lorsque les hommes commencent à se sédentariser, entre 12.000 et 3.000 ans avant notre ère, selon les régions du monde. Mais ici, en cultivant un solide humour, l’auteur parvient à imaginer dans des temps beaucoup plus anciens, dans une région de volcans en Afrique, les germes de notre société actuelle, son organisation économique et sociale, les tendances idéologiques fondamentales qui la traversent, gauche et droite, progressiste et réactionnaire, la relation ambigüe qu’elle entretient avec son environnement, au moins depuis le 18ème siècle et ses Lumières, sinon dès la sédentarisation. Les temps où nos ancêtres descendaient tout juste des arbres et retournaient s’y réfugier à la moindre alerte. Mais il fallait s’adapter à la savane et s’y tenir debout, la tête au dessus des hautes herbes, car c’est là que se trouvait « la viande sur pattes », celle qui fournirait l’énergie dont notre cerveau en plein développement avait besoin. Mais on entre peut-être déjà dans la fiction avec cette interprétation.

C’était quand ? Le narrateur raconte comment son père, notre humaniste, vient de conquérir le feu. Il se situe donc il y a environ 450.000 ans. Ce dernier assume néanmoins une odyssée qui commença dès la séparation d’avec le chimpanzé, il y a plus de 7 millions d’années (voir la présentation en haut de la page suivante, d’après Hublin et Seytre [3]). Pour lui, c’est comme si c’était hier. Pourtant, on ne vivait pas vieux à cette époque et les avancées étaient lentes, reposant sur une multitude de générations. D’ailleurs, il n’était pas facile de se situer sur l’échelle des temps puisqu’on ne l’avait pas encore inventée. Notre chef de horde essaie cependant de se référer au miocène, au pliocène, pour arriver au pléistocène, dont il signe la fin... Bref, il plonge avec entrain dans l’ère quaternaire et presse déjà l’homo erectus vers l’homo sapiens (voir ci après l’arbre des hominines [3] et l’échelle des temps fossilifères [4] p.5, quelques repères de la préhistoire [5] dans l’encadré de la p.6, ainsi que dans GR1097 [6]). Pour l’essentiel, nous sommes au paléolithique, mais on sent bien que les neurones cherchent les premières connexions qui conduiront, beaucoup plus tard, au néolithique. Dommage, il n’a pas encore conscience de filer vers l’anthropocène... mais le mot a été inventé après Roy Lewis.

L’idée de l’auteur est que nos travers sont consubstantiels de l’hominisation. On ne pourra peut-être jamais l’établir, quoique nos connaissances se soient considérablement enrichies depuis que Roy Lewis imagina cette histoire. Pour Jean-Jacques Rousseau, ils émergent plutôt avec la civilisation [7], mais la socialisation a bien précédé la civilisation telle que nous l’entendons. Alors, profitons au moins de la fiction pour nous observer dans le miroir du temps comme on découvre aujourd’hui dans un télescope les étoiles éteintes depuis des milliards d’années.

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Des Hominoïdes aux Hominines (d’après Jean-Jacques Hublin et Bernard Seytre [3]) On désigne par Hominoïdes la superfamille qui regroupe les hommes et les grands singes actuels (Chimpanzé commun, Bonobo, Gorille, Orang-outan, Gibbons, ainsi que le rameau de leurs ancêtres communs) ; par Hominidés la famille incluant l’Homme, le Chimpanzé, le Gorille et l’Orang-outan ; par Homininés la sous-famille incluant l’Homme et le Chimpanzé ; et par Hominines la tribu regroupant l’Homme et le rameau de ses ancêtres et parents depuis la séparation d’avec le Chimpanzé.

 Un chef de horde humaniste

Nous poussons la fiction, ici, jusqu’à voir un humaniste dans celui dont l’obsession est d’échapper aux comportements de l’animalité, entraînant sa horde avec lui, dans le seul intérêt conscient de l’espèce, réfutant toute appropriation privée de ses initiatives. D’autres pourraient y reconnaitre seulement un guide ou un prophète, ou pire un leader. Le cerveau jamais en repos, il observe chaque chose, chaque situation, en même temps qu’il essaie de comprendre les mécanismes de la nature afin d’en tirer avantage. S’obligeant à l’analyse, capable d’expérimentation et de synthèse, il exhorte ses semblables à l’intelligence, plutôt que se laisser aller à la facilité de l’instinct.

Ainsi remettait-il sur ses deux pieds un bébé rampant à quatre pattes, le fessait et rabrouait les filles alentour : « Quand donc comprendrez-vous qu’à deux ans un enfant doit savoir trotter ? Quelle éducation ! Si vous le laissez rétrograder vers sa tendance instinctive à la locomotion quadrupède, si cette habitude ne se perd pas, tout est perdu ! Nos mains, nos cerveaux, tout ! N’allez pas croire que nos progrès depuis le lointain miocène, je les laisse mettre en péril par une poignée de filles paresseuses ! Faites-moi tenir ce garçon sur ses jambes postérieures, mademoiselle, sinon ce sera le vôtre, de postérieur, qui aura du bâton ! » N’omettant pas, au passage, d’enraciner l’autorité patriarcale.

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Fresque des Hominines (d’après Jean-Jacques Hublin et Bernard Seytre [3])

Comme dans La guerre du feu, la maîtrise du feu est au cœur de l’histoire. Le feu permet d’abord d’éloigner les prédateurs, puis de durcir la pointe des épieux pour la chasse, de cuire la viande. Mais si le roman de J.H. Rosny (1911) s’adressait aussi bien aux enfants (notre instituteur nous en faisait la lecture lorsque j’avais 9-10 ans) et si le film de Jean-Jacques Annaud (1981) en donnait parfois des images d’Épinal, celles qui viennent à l’esprit en lisant le livre de Roy Lewis tiennent davantage du journal satyrique. Notre héros se voit ainsi rabroué par l’un de ses congénères, qui vit encore le plus clair de son temps dans les arbres, ce qui ne l’empêche manifestement pas de réfléchir ni de venir opportunément se réchauffer ou goûter quelque viande grillée près du foyer : « Ne me rebats pas les oreilles avec ton évolution (...), ce n’est pas à toi de décider ni si ni comment tu dois continuer d’évoluer. Je vais te dire ce que tu es vraiment en train de faire (...) : des pieds et des mains pour sortir de ta condition. (...) C’est vulgaire, petit-bourgeois, bassement matérialiste, (...) dénaturé, rebelle, outrecuidant et sacrilège. (...) Tu t’imagines être en train d’engendrer une espèce tout à fait nouvelle ? ».

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L’arbre des Hominines (d’après Jean-Jacques Hublin et Bernard Seytre [3])

Chaque apostrophe résonne comme un avertissement sur le sentier toujours escarpé qui mène à plus d’humanité, au progrès. Un appel à la retenue, sinon à la sagesse, à celui qui clame, vers la fin de son épopée : « Le feu fait de nous l’espèce dominante, et une fois pour toutes !

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Vue partielle (ères tertiaires et quaternaires) [4]

Avec le feu et le silex taillé, en avant pour la maîtrise du monde, et notre horde à l’avant-garde ! (...) Leurs enfants [ceux des jeunes femmes ravies à d’autres hordes, premiers pas vers la nécessaire exogamie] naîtront dans un monde meilleur (...) ». Patrick Viveret, dans son dernier livre, La cause humaine [8] (voir GR1135), s’interroge ainsi à bon escient, quatre à cinq cents mille ans plus tard : « Quel est le sens de cette humanité, de cet univers qui l’a fait advenir au terme d’un processus de près de quatorze milliards d’années ? », comptées à partir du big bang (il y a 13,7 109 ans). Faut-il comprendre que l’humaniste est celui qui trouve son chemin entre le réactionnaire indécrottable et le révolutionnaire impétueux ?

 Le risque d’aller de l’avant

Le risque d’aller de l’avant n’est pas seulement philosophique. Jean-Baptiste Fressoz nous rappelle, dans L’Apocalypse joyeuse [9], que « La fin du monde par la science » a été envisagée dès le milieu du 19ème siècle. Bien sûr inhérent à l’évolution, sans doute au progrès, le risque est devenu une marchandise source de profit. Déjà, notre humaniste ne manquait pas « d’honorer les pionniers qui, tout au long de l’âge de pierre, avaient sacrifié leur vie pour découvrir ce qui était comestible et ce qui ne l’était pas, car avec le développement de l’intelligence, l’instinct s’était trop atrophié pour prévenir ». En améliorant l’ordinaire du chasseur-cueilleur par davantage de viande, le pithécanthrope se trouve confronté à de nouvelles expériences qui peuvent se révéler désastreuses ou pénibles, justifiant en tout cas d’approfondir l’évolution. Ainsi, vouloir manger un boa constrictor sans même le couper en morceaux, sous prétexte que celui-ci le faisait bien de ses propres proies, fut fatal à l’expérimentateur avant la fin du repas. Un enfant qui faillit périr aussi en engouffrant un poisson entier comme il l’avait vu faire par un léopard, sans enlever les arêtes, après avoir su l’attraper à force d’observer les oiseaux pêcheurs, se fit sévèrement réprimander par sa mère : « De quel droit vas-tu rôder autour des léopards ? Ce n’est pas de ton âge. Va tailler des silex, sale gosse ! ».

Quelques repères de la préhistoire

(d’après Yves Coppens [5])

• Pré-humains et humains : 10 Ma [*] en Afrique tropicale. Bipédie et encore éventuellement arboricolisme. Accroissement du volume cérébral. Evolution de la denture.

• Sahelanthropus tchadensis (Toumaï) : 7 Ma, le plus ancien fossile pré-humain connu.

• Australopithecus anamensis : 4 Ma. Bipédie exclusive.

• Crise climatique : rafraichissement et sécheresse. L’environnement fait l’homme, dans la vallée de l’Omo, en Afrique tropicale, à la limite de l’Ethiopie, du Soudan et du Kenya.

• Genre Homo : 3-2,5 Ma. Encéphale plus gros, plus compliqué et mieux irrigué, denture omnivore. Apparition de la conscience, premiers objets fabriqués.

• 3 Ma : l’homme se met en marche car sa niche écologique s’élargit pour des raisons climatiques. Pied plus endurant, cerveau plus gros et plus curieux, premiers outils et régime omnivore assurent une plus grande mobilité.

• De l’Afrique, par le Sinaï, vers l’Eurasie. Au Proche-Orient et en Extrême-Orient vers 2,5 Ma. Dans le Massif Central vers 2,2-2,4 Ma. Dmanissi en Géorgie, en Espagne, en Indonésie vers 1,8 Ma. Probablement Homo habilis et non Homo erectus ni Homo ergaster, car le premier est équipé plus tôt (cerveau, pieds, dents, outils).

• L’Afrique et l’Eurasie (l’ancien monde), jusqu’à une certaine latitude, sont donc déjà peuplées par cette très ancienne humanité il y a 2 Ma, qui évolue vers Homo erectus.

• La Terre entre alors dans une série de cycles successifs froids et tempérés qui durent encore aujourd’hui. Ces peuples se trouvent isolés par les glaces (en Europe, peuplée depuis 2 Ma) ou par la mer (à Java, peuplée depuis 1,8 Ma et à Florès, peuplée depuis 0,8 Ma), ce qui va entrainer des dérives génétiques : néandertalienne en Europe (0,8-0,7 Ma à 30 ma [*]), pithécanthropienne à Java et florésienne à Florès.

• En Asie continentale et en Afrique, Homo erectus devient Homo sapiens (l’homme moderne). Crâne arrondi et plus gros volume cérébral. Pour la majorité des chercheurs, Homo sapiens serait apparu en Afrique et se serait répandu vers l’Eurasie suivant le même chemin qu’Homo habilis 2 Ma d’années plus tôt (Out of Africa). Pour Yves Coppens, il se serait sapientisé sur place (Out of nowhere).

• Quoi qu’il en soit, il y a entre quelques centaines et quelques dizaines de milliers d’années, cohabitaient quatre humanités : Homo sapiens, Homo neandertalensis, Homo soloensis (Java) et Homo floresiensis (Florès).

• Il y a peut-être 50 ma, Homo Sapiens bouge ou continue de bouger. Il va en radeau en Australie (50 ma), à pied en Amérique (15 ma). Il est en Europe, à Java et plus tard à Florès, où il rencontre ses prédécesseurs. En Europe, on l’appelle Cro-Magnon.

• Il y a sans doute eu des accouplements féconds d’Homo sapiens avec les premiers occupants, mais la contribution génétique des prédécesseurs a de toute façon été modeste. Finalement, après quelques milliers d’années, les anciens s’éteignent (il y a 27 ma pour neandertalensis) au profit de sapiens, comme toujours quand deux espèces proches partagent la même niche écologique.

• Puis sapiens débarque au Groenland il y a 5 ma, en Mélanésie il y a 3,5 ma, en Polynésie il y a 2 ma et à Pâques, Hawaï, Madagascar et en Nouvelle-Zélande il y a 1 ma.

Mais le plus éprouvant fut sans doute de mastiquer la viande crue des heures durant avant de l’avaler, parce que la dentition n’était pas encore adaptée : « J’ai calculé, grosso modo, que nous passons un tiers de notre vie à dormir, un tiers à courir derrière la viande et le reste à mastiquer. Où prendre le temps pour méditer ? Ce n’est pas avec cette sorte de remâchage-là que nous ruminerons nos connaissances, assouplirons nos réflexions. (...) Sans un minimum de loisir, pas de travail créateur, (...) pas de culture ni de civilisation ». La découverte de la cuisson fut donc une étape appréciée qui limita les indigestions et les aigreurs d’estomac, en même temps qu’elle offrit la saveur et la convivialité des repas de brochettes, de côtes grillées et de rôtis. Lorsque ces derniers furent présentés cuits juste à point par la maîtresse de caverne, alors l’homme admit la contribution de sa compagne à l’avancée de l’humanité : « Du pur génie. Un pas incalculable pour toute l’espèce. Les possibilités sont prodigieuses ». Tout de même, les orgies de viande imaginées par l’auteur autour du feu laissent quelques doutes sur les affirmations de Jared Diamond, rapportées par Frédéric Joignot dans Le Monde [10] : « Des études paléo-alimentaires montrent que les chasseurs cueilleurs d’avant l’agriculture étaient en meilleure santé et mieux nourris que les cultivateurs. Leur régime était plus varié en protéines et en vitamines, ils disposaient de plus de temps libre et ils dormaient beaucoup ». De la fiction à la science ?

Le plus grand risque était quand même d’enflammer le paysage alentour. Ce qui advint et obligea toute la tribu à fuir sa caverne, son territoire de chasse et un niveau de confort qu’elle redoutait de ne pas retrouver ailleurs, comme si son instinct de l’aventure s’était déjà émoussé.

Maîtriser le feu signifiait l’entretenir pour ne plus avoir à grimper en haut d’un volcan récupérer des braises, du moins tant que la fabrique du feu au moyen de silex n’était pas acquise, et aussi de savoir le contenir. Mais la technique progressait : « nos travaux sont en bonne voie et nous pouvons prévoir avec confiance que, dès la fin des expériences en cours, nous serons en mesure d’annoncer... » C’est justement au terme de ces expériences que la catastrophe se produisit : « Nous courrions. (...) Hors des sous-bois jaillissaient céphalophes, antilopes, zèbres, impalas, phacochères, ils se joignirent à nous, les yeux exorbités par la terreur (...) et nous faisaient humblement confiance pour les tirer de là. (...) je vis surgir (...) une jeune lionne avec un lionceau nouveau-né dans ses dents (...) sans un regard pour les gazelles dont elle frôlait les flancs (...). Je grimpais en haut des rochers. J’y trouvai côte à côte, couchés sur le flanc, hors de souffle, des lions, des boucs, des léopards, des hyènes, des antilopes, des cochons, des babouins, contemplant d’un regard dilaté l’horizon en flammes ». Alors que la situation semblait désespérée, notre humaniste, au cerveau plus fébrile que jamais, inventa le contre-feu qui sauva la tribu et l’Arche de Noé : « Et alors, les animaux, nous-mêmes, tous, nous fûmes saisis d’un seul et identique désir, obsédant : aller boire. (...) Personne n’attaquait personne, chacun portait ou guidait ses propres petits et nous titubions vers les abreuvoirs où les crocodiles attendaient. Mais jamais encore ils n’avaient vu un tel rassemblement (...) et, complètement abasourdis, ils prirent le large ».

Par cette fresque, ici bien abrégée, digne du Livre de la jungle [11], l’auteur a-t-il voulu évoquer une coopération plus fertile que la compétition, alors que se rapproche le mur de notre finitude ?

 Un écologiste d’avant ou d’après les Lumières ?

Bien sûr, le pithécanthrope encore arboricole, parent de notre humaniste pompier-pyromane, tomba de son arbre et fut sauvé des flammes dans le grand mouvement précédent. Les évènements venaient cependant de lui donner raison dans son refus obstiné de transgression de la nature, clamé dès avant la catastrophe : « Je suis prêt à admettre (...) qu’il est licite de tailler des cailloux, car c’est rester dans les voies de la nature. Pourvu, toutefois, qu’on ne se mette pas à en dépendre trop : la pierre taillée pour l’homme, non l’homme pour la pierre taillée ! Et qu’on ne veuille pas non plus les affiner plus que nécessaire. Je suis un libéral (...) et j’ai le cœur à gauche. Jusque-là, je peux accepter. (...) Mais le feu, c’est tout différent, et personne ne sait où ça pourra finir. Et (...) ça concerne tout le monde ! (...) Car tu pourrais brûler toute la forêt avec une chose pareille et qu’est-ce je deviendrais ? ». Plus tard, il avait ajouté : « Aucun animal n’a jamais été conçu dans le but de dérober le feu au sommet des montagnes. Tu as transgressé les lois établies par la nature. (..) Tu étais un des éléments de l’ordre établi, (...) un élément du majestueux ensemble formé par la flore et la faune, vivant avec lui en parfaite symbiose, avançant avec lui dans le rythme solennel et infiniment lent des changements naturels. (...) Tu t’es coupé de la nature, de tes racines, de tout vrai sentiment d’appartenance ».

Et Fukushima était encore loin.

Notre humaniste, devançant les penseurs du siècle des Lumières, fortifiait cependant son credo : « La nature est avec l’espèce qui possède sur les autres une avancée technologique ». Mais aussi, dans un délire que lui inspirait la loi de la jungle à laquelle il voulait que l’homme en gestation échappe et survive, préfigurant les plus grandes folies de l’histoire humaine à venir, il déclarait : « Nous nous appliquerons à exterminer toutes les espèces qui nous ravagent, à n’épargner que celles qui se soumettront. À toutes nous proclamerons (...) : ou bien vous serez nos esclaves, ou bien vous disparaitrez ! Car nous serons vos maîtres par notre supériorité en tout : (...) par la super pensée, de super ruses, un super peuplement, une super évolution ! ».

Toujours offensif, mais plus synthétique et peut-être moins guerrier : « En avant vers plus d’humanité, plus d’histoire, plus de civilisation ! ».

L’auteur, en 1960, n’avait pas prévu que nous rendrions hommage à Jean-Jacques Rousseau [7] cette année, mais on ne peut s’empêcher de songer à nouveau au philosophe à la lecture de tels échanges : un pithécanthrope rousseauiste dans ses rapports avec la nature et loin de faire confiance au progrès des techniques, et son congénère adepte et artisan des Lumières avant l’heure, mais qui laisse prévoir en même temps certaines conséquences dramatiques d’une philosophie convaincue que la sagesse naîtrait des Lumières, ce à quoi Jean-Jacques Rousseau ne croyait guère. On sait néanmoins que la pensée du philosophe ne fut pas en tous points éclairée et il n’aurait sans doute pas désapprouvé cette avancée : « À mesure que nos chasses gagnaient en efficacité, les femmes pouvaient passer plus de temps aux travaux de ménage [dans la grotte], au lieu d’être obligées de suivre les chasseurs pour avoir leur part de butin ».

Ces deux là, on le voit, au-delà du débat simpliste réactionnaire contre progressiste, concentrent donc les ambiguïtés du questionnement de ces dernières décennies, sans toutefois atteindre, c’était trop tôt en 1960, les contradictions majeures d’aujourd’hui : les hommes réalisent qu’ils font toujours partie de la nature, en craignant de la perdre ; pourtant, certains prétendent la protéger en la transformant en marchandise [12], quand d’autres imaginent un trans-humanisme.

 “La guerre du feu” et le premier réflexe (néo)libéral, ou pourquoi j’ai tué et mangé mon père

À ceux de la horde qui se plaignaient d’avoir dû abandonner leur caverne confortable et leur Eden de chasse à la suite de l’accident technologique, notre héros rétorque, retrouvant la détermination des défricheurs : « Moi, je construis l’avenir (...) pour que chaque horde puisse avoir son chez-soi, du feu à domicile, une broche sur son feu, du bison sur sa broche, et qu’elles puissent s’inviter les unes les autres à partager leur hospitalité ». Là, les choses se gâtent lorsque le narrateur, fils de notre humaniste, après avoir reproché à son père d’avoir déjà donné du feu à d’autres hordes, découvre que celui-ci envisage maintenant d’en communiquer le mode de fabrication : « je m’oppose absolument à toute divulgation de secrets intéressant notre sécurité au profit d’une horde étrangère. (...) Mon intention (...), c’est que la horde garde pour elle le feu artificiel. (...) Les autres hordes devront admettre que nous sommes, tu l’as dit, la puissance dominante. Il faut, si elles veulent mettre un feu en route, qu’elles soient obligées d’en passer par nous et par nos conditions ». Au père qui se fâche et répond qu’il fera ce qu’il voudra de son invention, le fils déploie des arguments que nous connaissons tout aussi bien : « Moi je pense aux enfants. À leur carrière future, et non à des rêves romanesques. Et je déclare que, pour des utopies, tu ne gâcheras pas les chances de nos fils de s’établir comme des pyrotechniciens professionnels ». À l’interrogation sur le pourquoi de la gratuité à « tous ces salopards », l’inventeur répond par une analyse définitive : « Pour le bien de la subhumanité (...). Pour le salut de l’espèce. Pour l’accroissement des forces évolutionnaires. (...) Je considère que les résultats de la recherche individuelle sont la propriété de la subhumanité dans son ensemble, et qu’ils doivent être mis à la disposition de tous ceux qui (...) explorent où que ce soit les phénomènes de la nature ».

Le destin de notre humaniste est scellé lorsque, quelque temps plus tard, il négocie habilement le feu contre l’occupation de nouvelles cavernes « exposées plein sud » et de terrains de chasse giboyeux, avec une autre horde moins avancée, qui les surprit, affaiblis, dans leur longue pérégrination à la recherche de nouveaux territoires après l’incendie, et les fit prisonniers.

C’en était trop pour la génération de ses fils. L’invention suivante, celle de l’arc, lui fut fatale. Alors qu’il guidait la mise au point finale et leur apprentissage du tir, une flèche se détourna... Il y eut un banquet célébrant la « patriphagie » et au cours du discours prononcé par le tireur... parricide, on comprit qu’il fallait « tempérer le progrès par une sage prudence ».

Une sage prudence qui allait organiser la propriété. L’hominisation prit alors les tournures qui dominent aujourd’hui.

 

C’est Théodore Monod, l’homme de science, infatigable marcheur du désert, qui convainquit Vercors de lire et de traduire le livre de Roy Lewis : « Je ris, et tu riras, c’est le livre le plus drôle de toutes ces années, mais ce n’en est pas moins l’ouvrage le plus documenté sur l’homme à ses origines ».

À lire, même si les connaissances ont continué de progresser depuis, alors que la sagesse des hommes, elle, se fait toujours attendre.


[1Jean-Paul Demoule, La révolution néolithique, éd. Le Pommier, Cité des sciences et de l’industrie, Paris, 2008.

[2Jean Guilaine, Caïn, Abel, Ötzi, L’héritage néolithique, éd. Gallimard, 2011.

[3Jean-Jacques Hublin, avec Bernard Seytre, Quand d’autres hommes peuplaient la Terre. Nouveaux regards sur nos origines, éd. Flammarion, Paris, 2008.

[4Aux sources de la Terre, exposition au Jardin des Plantes, à Paris, du 30 avril au 30 novembre 2008.

[5Yves Coppens, Histoire de l’homme et changements climatiques, Collège de France, éd. Fayard, 2006.

[6Guy Evrard, I. Quels équilibres démographiques sur notre planète ?, GR 1097 (avril 2009), pp. 12-14.

[7Guy Evrard, Jean-Jacques Rousseau à la Grande Relève !, GR 1134 (août-septembre 2012), pp. 8-13. Marie-Louise Duboin, ...avec un bémol, même GR, pp. 14-15.

[8Patrick Viveret, La cause humaine. Du bon usage de la fin d’un monde, éd. LLL Les liens qui libèrent, mai 2012.

[9J-B Fressoz, L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, éd. Seuil, L’Univers historique, février 2012.

[*Ma = millions d’années _ma = milliers d’années

[10Frédéric Joignot, L’homme, cet animal suicidaire peint par Jared Diamond, Le Monde Culture et Idées, lemonde.fr, le 27.09.2012. D’après Jared Diamond, Le troisième chimpanzé (1992), De l’inégalité parmi les sociétés (1998) et Effondrement (2005).

[11Rudyard Kipling, 1894, et les adaptations de Walt Disney.

[12Guy Evrard, I et II. La nature marchandise jusqu’à l’absurde, GR 1102 (octobre 2009) pp. 6-9 et GR 1110 (novembre 2009) pp. 9-13.


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