Un ignoble mais fructueux commerce

par  R. JOSPIN
Publication : mars 1987
Mise en ligne : 21 juillet 2009

Voici ce que publie dans " Le Libertaire " de Janvier 1987, notre ami Robert JOSPIN, sous le titre :

Est-il utile de le nommer ? Il s’agit du commerce des armes aussi odieux que le commerce de la drogue, pratiqué par des individus, quand ce n’est pas par les Etats eux-mêmes.
La France qui - en devises - n’occupe que la troisième place , s’installe au premier rang _ compte tenu de sa population _ par tête d’habitant. Glorieux palmarès !
Si, comme le dit une sotte sagesse populaire "l’argent n’a pas d’odeur " il a ici la couleur du sang !
Elargissons le problème. Présentement, à cet égard, un scandale secoue les U.S.A. qui dégénère en crise politique. On en connaît l’objet. L’Amérique, par le truchement d’Israël, a vendu des armes à l’Iran ! Fait un temps contesté, finalement reconnu par le Président Reagan, lequel, à l’origine, prétendait tout ignorer...
Par ailleurs, le bénéfice de cet infâme commerce est versé aux " Contras ", rebelles antisandinistes du Nicaragua, non sans - comme toujours - que quelques poches particulières ne s’emplissent..

Tels sont les faits, brutaux, incontournables.
Ne nous appesantissons pas sur cette crise et ses développements qui ne nous concernent qu’indirectement. Contentons nous d’en tirer l’infernale leçon.
L’immortalité indéniable de l’événement c’est que ce soit l’Etat d’Israël qui, en cet odieux marchandage, sen trouve être l’intermédiaire. Israël, fournissant en armes - fussent-elles américaines - son pire ennemi ! Israël donnant à l’Iran dont il est l’un des principaux "satans" les moyens de sa propre destruction éventuelle ! Israël, menacé dans sa survie d’Etat, quotidiennement dénoncé dans les diatribes de l’imam Khomeiny ! Israël qui risque, demain peut-être, de disparaître en tant qu’ Etat sous l’assaut des Arabes réconciliés !
Ce n’est pas un mauvais rêve qui vous saisit, c’est un cauchemar.
Comble de l’ignominie et de la stupidité !Aveuglement qui confond l’esprit ! Payer de ce prix l’asservissement aux U.S.A. !
Revenons à ce commerce dénoncé.
En plus de vingt lieux du monde la guerre sévit, sanglante , implacable. Des communautés entières sont meurtries ou disparaissent. Où sont les responsables, les acteurs cachés de ces drames ? Ce sont les fournisseurs d’armes. Sur les quelque 170 Etats constitués de la planète, moins de dix fabriquent ces instruments de mort. Qu’ils vendent, alimentant rebellions, guerre et carnages. Sans ces fournitures chèrement acquises, ces pays acheteurs seraient incapables de se battre ou de s’entredéchirer, si on en excepte des conflits locaux ou tribaux, bien limités en étendue dans le temps et aussi en violence !
Ajoutons, des pays souvent pauvres, des populations affamées. Des armes qui ne sont que la parure dérisoire de ceux qui les gouvernent. Triste réalité !
Venons-en aux remarques de nos adversaires bellicistes. Celle-ci, souvent entendue : " Si nous renoncions à ce commerce, d’autres s’empresseraient de se substituer à nous. " Nous l’admettons. Nous n’ignorons pas non plus que ces ventes améliorent notre situation commerciale et financière assez fragile. Mais ne serait- il pas possible de développer d’autres secteurs industriels ? D’autre part, si la France, puissance souveraine reconnue, déclarait solennellement au monde qu’elle renonce à cet odieux trafic, voulant ainsi alléger la souffrance des hommes, mesure-t-on le choc que subirait l’opinion, mieux, la conscience universelle ? Nul n’en peut prévoir les effets.
Autre remarque : ces fabrications d’armes nous fournissent l’occasion d’améliorer, de perfectionner notre propre matériel, de le rendre plus crédible, plus alléchant aussi. Soit, mais qui paie ce "perfectionnement " ? Des peuples innocents et souvent sans défense. Qui sait _ retour de l’Histoire _ nous, nos clients devenant nos agresseurs ?
Et nos adversaires d’ajouter que ce serait une perte de prestige pour la France que ce renoncement à armer ceux qui nous assurent de leur confiance.
Quoi ? Notre prestige, notre rayonnement tiendraient à ce commerce, à la qualité de ces engins de mort proposés ? Triste abaissement de notre rôle en ce monde !
Nous avons l’orgueil de croire que ce qui fait le prestige d’un pays ce sont ses savants, ses penseurs, ses artistes, ses écrivains. Que ce sont aussi les principes - parfois oubliés ! - sur quoi se construit une civilisation, semence indestructible de l’esprit. C’est là, dans l’Histoire incessamment en marche, le seul gage d’efficacité et de durée. De respect aussi.
L’arme menace et tue. L’esprit seul crée la vie.
Eternelle leçon que nous ne devons pas oublier.

(transmis par C. Tourne)