Un nouveau monde de possibles

par  C. DUC-JUVENETON
Publication : janvier 2012
Mise en ligne : 10 mars 2012

À partir de l’exemple particulier des “Indignés” d’Aix-en-Provence, Christiane Juvéneton pose la question : quel sens donner à l’irruption des Indignés dans la vie aixoise et dans le monde entier ?

À Aix, comme ailleurs, on entend depuis des années les vieux militants se plaindre que les jeunes « ne s’intéressent pas à la politique ». Et puis de jeunes “Indignés” ont surgi tout d’un coup au printemps dernier. Bien que défendant tout ce qu’on défendait et souhaitant tout ce qu’on souhaitait, ils n’étaient pas comme on les attendait… renouvelant les formes de l’engagement politique.

 Des Indignés à Aix

À Aix c’est une quinzaine d’étudiants qui, en mai dernier, ont pris l’initiative de former un groupe “d’Indignés”, déployant sa banderole « Démocratie Réelle Maintenant » tous les soirs à partir de 18 h. Tout le monde était invité à s’exprimer et à chercher des idées pour transformer la société. Aujourd’hui le groupe s’est renouvelé, il y a encore des jeunes, mais tous les âges sont représentés. Une dizaine d’entre eux forment un noyau permanent (noyau plus petit quelquefois par mauvais temps...), mais plus nombreux sont les participants épisodiques, allant des simples passants intéressés aux contributeurs réguliers. Vous les trouverez tous les mercredis à partir de 18 h et tous les samedis à partir de 14 h au bas du Cours Mirabeau, toujours autant défenseurs de la “Démocratie Réelle” sous leur banderole déployée.

 Un étonnant succès 

Le succès de ce mouvement essaimant dans de nombreux pays en très peu de temps (de même que le succès incroyable du livre de Stéphane Hessel Indignez-vous !), est surprenant. À quelle attente collective a-t-il répondu pour parvenir à susciter des manifestations dans des villes disséminées dans 82 pays, le 15 octobre, « Journée mondiale » des Indignés ? Même en France, qui n’est pas ici en pointe, ils existent dans de nombreuses villes (information peu relayée par les médias).

 Une alternative au fatalisme

Réfléchissons au contexte dans lequel s’est développé le mouvement. D’un côté, les crises économique, sociale, écologique... sont de plus en plus aiguës, de l’autre, ce système qui ne cesse de détruire les hommes, et la planète elle-même, nous est présenté comme une fatalité irrémédiable. La politique dans ses formes classiques (les élections, la concurrence entre les partis pour accéder au pouvoir, etc.), semble elle-même impuissante à débloquer la situation. Même lorsque les peuples parviennent à faire élire des équipes gouvernementales de gauche, a priori plus critiques envers le libéralisme, la politique destructrice continue, pour l’essentiel, à s’imposer. Les dirigeants socialistes de la Grèce ou de l’Espagne ont imposé à leurs populations des traitements de choc en expliquant qu’il n’y a pas d’alternative. La situation a l’air totalement bloquée et l’exemple de la Grèce nous montre ce qui nous attend.

Il n’en va pas mieux en ce qui concerne notre système de valeurs, intimement lié au libéralisme. Face à un système délirant, qui nous demande de croire d’une façon quasi mystique en un Marché considéré comme le bien absolu, comme la solution magique et incontournable à tous nos problèmes et qui nous entraîne à tout abandonner entre les mains des puissants, aucun humain, aucune valeur humaine ne font le poids. Ce nouveau Dieu n’a aucune vocation à « humaniser l’homme », et ne prétend qu’à avoir la perfection d’une machine, ce qu’il n’a même pas, et qu’on veut quand même nous faire croire à tout prix. Il n’a que faire de nos aspirations, de nos valeurs et même de notre liberté, soi-disant tant défendue par ses califes (même notre Président, d’après les dires de ses proches, a récemment avoué renoncer à sa liberté d’expression par crainte « d’être mal compris par les marchés ». Souvenez-vous !!! ).

Et ce nouveau Dieu crée, depuis les années 80, un homme qui lui est adapté, efficace, compétitif, soucieux de son seul bien matériel et de son seul confort, addict à la consommation au point d’y sacrifier son temps et sa vie « pour gagner plus », mais restant toujours frustré et envieux du bien de l’autre. L’homme en vient à avoir un destin de moins en moins passionnant, celui d’un homme malade de posséder ! Et l’image qui lui est renvoyée de lui-même est dégradante à souhait. Il est tiré vers le bas, continuellement, jamais reconnu pour ce qu’il est. S’il lui arrive de rappeler des valeurs, ses valeurs, on le disqualifie en disant qu’il donne des leçons de morale (combien de fois est-ce arrivé au journaliste Edwy Plenel, qui aime à parler en ces termes et se voit immédiatement ridiculisé par ses confrères journalistes à la solde du système ?)

C’est dans cet environnement que l’action des Indignés prend tout son sens.

Elle est d’abord une stratégie pour débloquer la situation. Si les moyens classiques (institutionnels) de changer une société partant à la dérive ont été rendus inopérants, il faut que les citoyens interviennent plus directement.

En s’installant collectivement sur une place centrale ou un lieu symbolique (Wall Street ...), en affirmant, au vu et au su de tous, qu’il n’est plus question d’accepter les logiques insupportables induites par la financiarisation du monde, qu’il faut reprendre le pouvoir collectif sur la société à la petite caste qui s’en est emparée et qui l’utilise pour ses intérêts propres, en disant qu’il faut le faire maintenant, les Indignés rompent bruyamment avec le fatalisme ambiant. Ils indiquent une voie par laquelle il est possible de sortir du statut de résigné, l’exact contraire ici d’indigné. Et ça leur réussit. Bonne nouvelle.

 Une représentation du peuple

Les Indignés ne sont toutefois pas les seuls aujourd’hui à prétendre qu’un autre monde est possible et à chercher les voies pour y parvenir. Le mouvement altermondialiste, par exemple, s’y emploie depuis plusieurs années. Mais les Indignés ont des traits spécifiques. Ils ne sont pas un groupe doté d’une doctrine, d’experts et de leaders qui la diffusent. Nommez des Indignés célèbres... Ce sont des anonymes, généralement des non professionnels de la politique, qui font nombre. Ils campent comme une foule de Français (ou de Belges, d’Allemands, d’Américains...) ordinaires face au pouvoir.

Nul n’a semblé remarquer que toutes ces caractéristiques font des Indignés une parfaite représentation du peuple, du peuple dans son ensemble. Et effectivement, s’ils parviennent à être si nombreux quelquefois, c’est certainement parce que beaucoup de gens peuvent s’identifier à eux. Toute proportion gardée, ils rééditent un geste collectif qu’on a pu observer à la naissance des révolutions arabes (et des révolutions du type « révolution orange » dans les Pays de l’Est) : figurer une représentation du peuple qui se lève face au pouvoir.

« Leurs revendications sont immenses mais peu concrètes », c’est ce qu’affirme la correspondante de Libération (17 octobre 2011), à Bruxelles, à l’unisson de nombreux observateurs reprochant aux Indignés le flou de leurs positions. La figuration du peuple anonyme se paye-t-elle d’une incapacité à défendre des propositions claires et précises ?

Remarquons que les Indignés, malgré leur dispersion géographique, défendent tous quelques idées qui forment un fond cohérent et sans ambiguïté.

D’abord ils dénoncent une logique économique instaurée depuis les années 80, qui, au nom du libre marché, nous a livrés pieds et poings liés aux puissances financières, détruisant sur son passage les acquis sociaux et les valeurs humaines de base. Ils le disent et le redisent on ne peut plus clairement. Leur lutte est, en priorité, une lutte au nom de valeurs.

Il y avait bien des raisons, en fait, à ce que Stéphane Hessel ait connu un tel succès avec son livre Indignez-vous ! L’authentique indignation suppose une prise de position au nom de valeurs fortes chez un humain jouissant de son libre-arbitre. Elle suppose que l’Indigné ne supporte pas que ses valeurs soient à ce point bafouées. À ses yeux une limite a été franchie et cela lui est insupportable. Il lui est important de poser des limites fermes à ce système qui n’en connaît pas et dans lequel on s’habitue à tout, même au plus dégradant. Les Indignés ne supportent pas « la légitimation de l’inacceptable ». Parler comme le font les Indignés, d’un homme qui a des droits et des devoirs, qui a des capacités de solidarité, de justice, de révolte, de singularité, c’est avoir une bien plus haute vision de l’homme et le reconnaître pour ce qu’il est, pour ce dont il est porteur ; c’est le reconnaître pour un humain capable de désir, d’évolution, de création, qui peut surprendre, avoir du respect pour lui-même, donc pour les autres. Ils luttent pour qu’on ne fasse pas le choix de l’humain le plus bas, le plus impuissant, le plus avili, et c’est la base de tout. Les Indignés défendent là, non seulement le citoyen, mais aussi l’Homme. Ils ont compris que rappeler nos valeurs est essentiel dans ce combat pour une image valorisée de l’homme. Ils ne défendent pas un pouvoir d’achat, qui reste dans la même logique, ils défendent les Droits de l’Homme : celui de vivre dans la dignité, donc d’avoir assez pour manger à sa faim, être logé, avoir accès à la culture, le droit à la Justice, au Respect, à la Liberté de choisir son Destin. Ils entendent mettre l’Homme au cœur de leurs préoccupations : ils défendent la planète et l’écologie, le bien commun pour tous : eau, énergie, services publics (ils parlent beaucoup de droit au logement, à la santé…).

Ils ne veulent pas entendre parler de compétition mais de complémentarité, de complicité, de confiance. (Et ces mots-là nous redonnent tout de suite une bouffée d’air pur : Comment ? Cela existerait encore ? Des gens en parleraient à nouveau, de ces mots tabous ?) Ils dénoncent les injustices infligées au peuple, mais ne condamnent personne, ils préfèrent en appeler à la fierté de l’homme, à sa dignité, à sa générosité (voir le dialogue qu’ils engagent avec les forces de l’ordre, à chaque répression). À la différence de ce qu’on voit le plus souvent les Indignés « n’excluent pas, mais incluent ».

Combattre la grave crise des valeurs humanistes que nous traversons demande aussi une stratégie nouvelle, des idées nouvelles. Et là aussi les Indignés sont capables de beaucoup d’originalité et de créativité.

La solidarité est, pour eux, une valeur évidente : chacun a droit à l’assistance de la collectivité et ils dénoncent le qualificatif, honteux à leurs yeux, « d’assistanat ». Une de leurs valeurs essentielles, et également une de leurs grandes qualités, est l’écoute des autres, de leurs différences, de leurs propositions. Ils ont la concurrence en horreur et misent sur la confiance, la découverte de l’autre. Ils affirment que : « on doit faire confiance au potentiel des gens, confiance en l’autre ». Ils soulignent tous le plaisir qu’ils ont à se retrouver, échanger et se découvrir. Ils sont fondamentalement non-violents et persuadés que le succès du mouvement tiendra à sa non-violence : « On n’est pas des agités. On ne hurle pas pour n’importe quoi, on dénonce des choses insupportables, des injustices criminelles ».

Ensuite ils affirment que notre démocratie n’est plus « réelle » parce qu’en définitive un nombre très restreint de personnalités (du monde des affaires, de la sphère politique, médiatique, etc.), détient un pouvoir exorbitant. Rien n’indique ici la réédition de la théorie du complot mondial tentaculaire en vogue sur Internet, il s’agit plutôt d’une critique relevant du souci démocratique telle qu’on la trouve chez Castoriadis et telle qu’elle a été récemment réactualisée par exemple par Hervé Kempf : L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie. Ces auteurs reconnaissent que nos sociétés ne sont pas des dictatures mais, comme les indignés, ils proclament qu’elles ne sont pas non plus véritablement des démocraties. Ce sont des oligarchies, le règne d’un petit groupe, les « 1% qui dirigent 99% » de la population, comme le proclame un des slogans favoris des Indignés. Les critiques de la logique financière et d’une fausse démocratie se réunissent dans l’appellation que se donne le mouvement “Démocratie Réelle”. La démocratie est réelle lorsque les citoyens peuvent choisir leur destin collectif sans être asservis à une logique économique catastrophique prétendument irrémédiable, et lorsqu’ils sont en capacité de reprendre le pouvoir à tous les oligarques qui l’ont confisqué. C’est plutôt clair. Mais, c’est vrai, ce discours n’est pas suivi d’un programme politique en 50 points indiquant ce qu’il faut faire pour réaliser ces objectifs. Ce n’est pas une omission. Visiblement, ils ne considèrent pas que leur rôle est celui d’une avant-garde consciente qui, dès le départ et à elle seule, proposera un plan de société à réaliser. Leur interprétation de l’exigence démocratique les conduit plutôt à créer des espaces où ces questions pourront être débattues par tous et mûries collectivement. Cette institution d’espaces de création démocratique n’a pas suffisamment attiré l’attention des observateurs, elle est pourtant centrale dans le mouvement des Indignés.

 Un espace qui crée des possibles

Un espace de création démocratique est un espace ouvert dans la rue qui n’oblige en rien mais multiplie les possibles. Suivons ici le petit exemple d’Aix. L’espace créé au bas du Cours Mirabeau a d’abord permis de libérer la parole. De nombreuses personnes sont venues inscrire des phrases politiques, poétiques, ou les deux à la fois. Il a aussi permis d’organiser des débats d’où ont surgi des idées scrupuleusement notées. De l’intérieur de cet espace, ont aussi été élaborées des idées d’action sur la ville. Certaines sont déjà réalisées (organiser des discussions publiques dans les quartiers périphériques filmées, diffusées, etc.). D’autres sont en voie de réalisation (devant le Pôle emploi, la CAF). Enfin cet espace est un lieu de réinvention de la vie quotidienne (lancement d’une cuisine autogérée et décision d’organiser un banquet public dans la rue). La relative indétermination doctrinale du mouvement n’empêche pas l’action, dès maintenant, et même l’action coordonnée au niveau du monde entier, comme le prouve la mobilisation mondiale du 15 octobre.

Ce qui frappe dans ce mouvement c’est que, le plus souvent, au lieu de porter le message du groupe à l’extérieur, il propose d’accueillir les gens dans son espace où ils pourront participer eux-mêmes à l’élaboration des projets. Une méthode, parmi d’autres, qui renouvelle les formes de l’action politique.

 L’équilibre entre l’individuel et le collectif

Comme pendant à leur amour du collectif (i !s croient en l’intelligence du collectif, ils ne veulent pas un gouvernement mais une gouvernance, pas un homme, mais un collectif), les Indignés mettent en avant la responsabilité de chacun. Et ils sont tous d’accord là-dessus : « on ne peut compter que sur nous-mêmes ».

À la première question du reporter de Knowledge # : « vous voulez changer quoi ? », un jeune Indigné répond : « Nous-mêmes d’abord. Nous n’avons pas de conseils à donner. Nous sommes, nous faisons. À chacun de faire selon sa conscience » [1] . Il faut « être autonome et essayer de s’émanciper. À chacun ses besoins ».

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Je suis ici avec vous parce que vous êtes ici pour moi

Ils veulent construire « à-côté », « en parallèle ». Ce qui veut dire aussi que chacun essaie de vivre en accord avec les valeurs qu’il défend.

Leur originalité tient beaucoup dans ce subtil équilibre entre individuel et collectif, entre détermination individuelle et écoute de l’autre (prise en compte de tous les autres et pas seulement de ceux qui pensent comme eux), entre ce qu’ils sont et ce qu’ils font : ils veulent ainsi se remettre en cause les premiers, lutter contre cette imprégnation et cette aliénation qu’ils ont subies comme les autres. Ils n’ont aucune propension à prêcher, ils veulent vivre ce qu’ils disent, mettre leurs idées en application, être, à la manière prônée par Gandhi, ce qu’ils souhaitent que ce monde soit.

Ajoutons à cela également l’équilibre entre local et global, auquel ils tiennent prioritairement.

C’est cet équilibre original, inhabituel, entre des éléments très différents et totalement étrangers au système capitaliste qui fait leur force, leur cohérence et leur détermination.

Oui, les Indignés créent un espace des possibles, y compris pour une nouvelle image de l’homme, et pour un nouvel imaginaire de l’humanité.

Rien de tout cela ne produira nécessairement des merveilles, cela dépendra de nous tous.

à nous de prendre notre place et de nous emparer de ce nouvel espace de possibles.


[1Ces propos, de même que ceux qui suivent, sont ceux des Indignés, tirés d’une interview de la radiotélévision knowledge qui reprend les témoignages d’Indignés de Metz, d’Avignon et d’Aix-en-Provence, ainsi que des organisateurs de la “grande marche”.