Une bouffée d’air frais

par  M.-L. DUBOIN
Publication : mars 1989
Mise en ligne : 15 mai 2009

« Une économie au service du développement des hommes, au lieu de les asservir à sa propre croissance ; une démocratie en marche pour civiliser notre monde d’injustice ; un infléchissement de nos comportements agressif ; et la pratique pour chacun d’une éthique qui l’ouvrirait aux intérêts d’autrui et aux comptes de la nature... »
Ce résumé des propositions contenues dans le livre que vient de publier Jacques Robin, intitulé
« changer d’ère » (*) ne pourra que séduire les lecteurs de la Grande Relève, puisque ceci résume bien l’idéal pour lequel ils militent depuis plus d’un demi-siècle.
Reprenant l’idée de J. Duboin que l’espèce humaine est en train de vivre une véritable mutation, J. Robin place l’origine de cette mutation dans le changement dans la nature même des technologies récemment mises au point. J. Duboin parlait de la relève des hommes par la machine, J. Robin montre le pouvoir nouveau que l’homme vient de s’attribuer celui de modifier la nature, celui de véritablement créer ce que la nature n’avait pas inventé. Ce pouvoir va donc bien au-delà de l’économie de l’énergie humaine dans la production des biens de consommation. Car l’homme vient, il y a peu, de percer le secret des codes de la nature. Et le médecin de formation qu’est J. Robin est frappé par les conséquences incalculables de découvertes de cette envergure : il s’agit d’une révolution sans précédent non seulement dans le domaine industriel, par la possibilité de fabriquer de nouveaux matériaux sur mesure, aux qualités adaptées, avec précision, aux besoins ; dans la production agro-alimentaire, qui devient à coup sûr potentiellement capable d’écarter tout risque de pénurie ; dans la production pharmaceutique, qui en mettant au point de nouveaux médicaments et de nouveaux vaccins, ouvre de grands espoirs. Mais J. Robin n’est pas un médecin enfermé dans sa spécialité. C’est un homme qui réfléchit et il interroge : en acquérant l’exorbitant pouvoir de programmer du vivant, l’homme est en passe de devenir le promoteur de l’évolution sur la terre, mais au nom de quoi, comment, dans quel but utilisera-t-il son pouvoir d’intervenir sur son propre patrimoine héréditaire ? C’est cette réflexion qui est sans doute à l’origine du gros travail que J. Robin nous présente. Car l’ambiguité entre la puissance que l’homme a sû acquérir et l’inconscience avec laquelle il risque de l’utiliser est son souci majeur, sous-jacent tout au long de son livre. Quiconque sentant que notre époque est à un tournant de l’histoire, ne peut échapper au besoin de s’appuyer sur une rétrospective, pour faire le point J. Robin met à profit son étonnante érudition pour tracer l’histoire du vivant sous un jour nouveau : celui des trois facteurs qui déterminent l’évolution : depuis l’apparition d’une auto-régulation des premières cellules jusqu’aux vertébrés un seul joue un rôle : le savoir-faire biologique. Puis la culture, au sens le plus large du terme, et enfin la technique sont les deux autres facteurs qui ont contribué à l’évolution vers l’Homo sapiens. A ce stade apparait un déséquilibre : en ce sens que le facteur biologique joue un rôle beaucoup moins important que la culture et la technique. On lira avec intérêt les arguments sur lesquels J. Robin s’appuie pour étayer sa thèse. Son analyse mène à une interprétation originale mais convaincante de « ce qu’on appelle la crise » (pour reprendre ici un titre connu des distributistes). Pour lui, la crise actuelle de l’Occident, depuis, chiffre-t-il, les années 70, c’est le résultat de la rupture d’un équilibre millénaire entre les rôles joués respectivement par la biologie, la culture et la technique. Et ceci va très loin, car c’est la culture qui est en danger, au bénéfice d’une « techno-science  » (une « science sans conscience ») qui serait même capable d’asservir la biologie. Tel est bien le risque majeur de notre époque, alors, précisément, que les physiciens, les astro physiciens plus précisément, viennent de montrer que l’univers n’a pas un destin pré établi. A l’heure où nous venons d’acquérir la maitrise de l’avenir de notre planète, allons-nous perdre conscience de la responsabilité que cette maitrise nous confère ? Le livre de J. Robin est d’une telle richesse qu’il est impossible d’en signaler seulement toutes les pistes de réflexion qu’il ouvre. C’est un livre que liront avec enthousiasme tous les distributistes. Ils en seront récompensés par la joie de voir qu’une si profonde réflexion amène son auteur à leurs propres conclusions : Trois scénarios sont aujourd’hui possibles. 1. Laisser faire, continuer sur la voie tracée par l’idéologie dominante, c’est la catastrophe à court terme. 2. Essayer de pallier aux dangers les plus évidents, les plus immédiats. C’est reculer un peu l’échéance de la catastrophe. 3. Redresser la barre pour « sortir du néolithique  » dit J. Robin. Pour cela, quatre impératifs d’abord rendre à la fonction économique son véritable rôle  : être au service des besoins des êtres humains à terme ; l’économie distributive, comme le dit clairement J. Robin. Puis changer les comportements pour en réduire l’agressivité, inventer une véritable démocratie et enfin créer des instances éthiques auxquelles les applications techniques des sciences devraient être soumises.
Mais comment y arriver ? J. Robin répond : en donnant la parole aux minorités, en favorisant l’émergence de groupes sociaux originaux, en donnant des moyens à des associations, à des fondations, à des O.N.G., en motivant les citoyens pour qu’ils « participent ». L’auteur ajoute « il serait facile de se donner, grâce aux technologies informationnelles, de nouvelles règles du jeu » en matière de décision. «  Deux... propositions pourraient en une petite décennie transformer la situation » : « permettre à un nombre croissant de citoyens bien informés de participer aux grands choix de société » et « faire éclater la classe fermée des décideurs « , en particulier en s’opposant à la délégation prolongée de leurs pouvoirs, et en favorisant les contre-pouvoirs de la société civile.

En France, il faudrait, par exemple, rendre aux instances telles que le Commissariat général au Plan et le Conseil économique et social la possibilité de jouer le rôle pour lequel elles ont été créées... « Il faudra bien » insiste J. Robin « qu’elles se transforment non seulement dans leurs modes de fonctionnement, mais dans leurs façons mêmes de se penser ».
Il faudrait, il faudra bien... Voeux pieux que nous ne pouvons qu’approuver. « Mais », dit J. Robin sans suffisamment insister, « ce sont les puissances économiques du système actuel qui prennent en main les opérations ». Et c’est là que le bât blesse et on reste sur sa faim. J. Robin assimile la techno-science à ceux qui pour en profiter imposent des règles économico-financières parfaitement arbitraires mais tabous : personne n’en parle, pas même J. Robin. Il faut une éthique sur mesure à notre société en grand danger. Mais les princes qui la gouvernent n’ont aucune éthique, ils obéissent à des lois dites économiques dont ils ne connaissent ni l’origine, ni le sens, et qui les obligent à ne jamais les remettre en cause... Comment J. Robin fera-t-il pour mobiliser un nombre suffisant de citoyens conscients pour mettre en cause ce système aberrant ? Reussira-t-il à faire adopter par l’Europe un véritable projet de civilisation ?
Nous ferons, en tout cas, tout ce que nous pourrons pour l’y aider...

(*) Aux editions du Seuil.