Une chute aux abysses

par  B. BLAVETTE
Publication : décembre 2012
Mise en ligne : 19 mars 2013

Le dernier film du cinéaste Costa-Gavras, Le Capital, sort en ce moment sur les écrans.

Une plongée dans les bas-fonds du capitalisme financier :

  Sommaire  

En 1784, après quelques vicissitudes, la pièce de théâtre de Beaumarchais Le mariage de Figaro est jouée devant le roi et toute la Cour rassemblés à Versailles. Selon des chroniqueurs, la représentation est un franc succès et chacun éclate en applaudissements. Il s’agit pourtant d’une des charges les plus violentes jamais lancées contre l’Ancien Régime agonisant, et dont la fameuse “tirade sur la liberté de la presse” est restée célèbre jusqu’à nos jours, notamment la phrase « sans liberté de blâmer, il n’est point d’éloges flatteurs » qui clouait au pilori des siècles de panégyriques à la gloire des monarques. C’est que la noblesse se pensait assez forte pour résister à l’attaque, elle voulait faire preuve “d’ouverture d’esprit”, de tolérance, montrer qu’elle savait s’adapter aux idées nouvelles. Mais surtout le temps du changement était venu. Les philosophes des Lumières avaient creusé la tombe de l’ancien monde, les “salons” bruissaient dans tout le royaume de débats passionnés, aucun statu quo ou retour en arrière n’était plus possible.

On connaît la suite…

 

Aujourd’hui le capitalisme subit les désordres les plus graves de sa courte histoire et les attaques viennent de toutes parts, de plus en plus sévères, difficiles à réfuter et à censurer. C’est ainsi que le film de Costa-Gavras n’est pas diffusé dans la confidentialité des salles classées “Art et essais”, mais par tous les grands circuits cinématographiques Gaumont, Pathé, UGC, dans les salles des Champs Elysées, sur les grands boulevards… Et pourtant, tout comme la pièce de Beaumarchais en son temps, ce film est une condamnation sans appel des processus de domination d’aujourd’hui, en l’occurrence le capitalisme. Au-delà de la faillite d’un système économique avec ses turpitudes, ses liens avec toutes les mafias, ses combines sordides, son addiction à la drogue, au sexe le plus brutal et le plus imbécile, il s’agit du naufrage d’une civilisation, de l’échec peut-être irrémédiable de l’espèce humaine.

Le film montre la réflexivité qui se développe entre une société et les hommes qui la composent : comme l’avait très bien vu Marx et avant lui Saint-Simon, la société est le produit de l’action réciproque des hommes (coopération ou affrontement), inversement, la société génère le type d’individus qui lui correspond [1]. Ici les “élites” en charge de l’organisation de notre monde sont dans un état de décomposition quasi-pathologique : lutte exacerbée de tous contre tous, choc des ego, addiction à un luxe de pacotille et au bout du compte, fascination pour le vide. Tout comme certains patients atteints de la maladie d’Alzheimer, les détenteurs du pouvoir connaissent pourtant de brèves périodes de lucidité au cours desquelles la conscience de leur aliénation, la possibilité d’une autre réalité, leur apparaissent de manière fugace, mais c’est pour replonger encore plus profondément dans la jouissance de la malfaisance comme pour compenser ces moments de clarté. L’épouse du personnage central, directeur de l’une des plus grandes banques mondiales dont l’aspect physique et le comportement évoquent irrésistiblement l’ancien président Nicolas Sarkozy, finit par s’étonner « Pourquoi veux-tu tout cet argent, tous ces bonus ? » et le financier de répondre « Mais que faire d’autre ? ».

Les enfants, la génération suivante, n’échappent pas non plus à la déréliction générale, fascinés par des jeux vidéo aussi violents qu’ineptes. À cet égard, un seul plan de quelques secondes, montrant une douzaine de jeunes après une distribution de cadeaux de Noël, chacun dans sa petite bulle les yeux rivés à un écran, en dit plus que de longs et savants développements. Le film montre ici clairement que l’omniprésence de l’image fabrique des “copies conformes”, des clones, favorise l’imitation inconsciente, stérilise l’imagination par la passivité qu’elle implique, chaque spectateur absorbant, la bouche ouverte, le message transmis par l’idéologie dominante. Les publicitaires ont bien intégré ces processus qui concentrent leurs campagnes sur les chaînes de télévision [2]. Le livre, par contre, dont il est de bon ton d’annoncer (de souhaiter ?) régulièrement la disparition, laisse une large place à l’imagination qui peut se déployer à l’infini, en lien avec le talent évocateur de l’écrivain.

Les dernières images présentent un Conseil d’Administration hilare, une bande de potaches qui viennent de réussir un bon tour : licencier plus de 10.000 personnes dans le monde avec la complicité tacite des gouvernements et des syndicats. On ne peut s’empêcher de se remémorer ces mots de la Bible « Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Tous les signes de l’effondrement des capacités cognitives de notre espèce apparaissent ainsi clairement. Car des esprits investissant leur capacité d’attention exclusivement vers des activités aliénantes, comme la recherche de l’argent et du pouvoir, n’ont plus la possibilité de se tourner vers la pensée rationnelle, l’éthique ou la connaissance de soi. L’atmosphère crépusculaire rappelle le chef d’œuvre de Luchino Visconti Les damnés qui décrit la montée du nazisme en Allemagne avec la perte des valeurs, l’abrutissement général qui l’accompagnent…

 

Au début de ce texte, nous avons fait un parallèle entre la pièce de Beaumarchais et le film de Costa-Gavras. Cette démarche a pourtant ses limites, et on ne peut en déduire automatiquement que la révolution et l’effondrement du capitalisme sont pour demain. Car il ne s’agit pas, comme en 1789, d’abattre un régime donné, dans un pays précis, mais d’avoir raison d’une idéologie et d’un système qui prévalent dans le monde entier et qui ont profondément pénétré les esprits [3].

L’histoire nous a abondamment montré que le capitalisme aux abois est capable du pire, au-delà même du prévisible et de l’imaginable. De plus, son effondrement ne signifierait pas forcément la fin de l’aliénation et l’avènement d’une réelle prise de conscience. La véritable catastrophe réside dans le fait que nous nous trouvons à un tournant crucial de l’histoire humaine où notre influence grandissante sur l’univers qui nous entoure [4] implique inéluctablement un surcroît de responsabilité et de sagesse. Ce “saut qualitatif”, nous le recherchons depuis toujours, depuis que les penseurs de la Grèce antique ont inventé la philosophie, et probablement même avant. Nous l’avons cherché sous des formes et des appellations les plus diverses : l’illumination du Bouddha, les croyances en des religions révélées, l’action politique et révolutionnaire avec “Le grand soir”, “La lutte finale”, et même les scientifiques qui poursuivent aujourd’hui la quête de cette “théorie de grande unification” qui pourrait rendre compte de l’ensemble des forces qui gouvernent notre univers, depuis les particules élémentaires jusqu’aux galaxies les plus lointaines.

À ce jour, tous nos efforts ont été vains et l’on peut se demander si ce niveau supérieur de conscience n’excède pas les capacités de notre espèce. Nous aurions pu espérer que ce nouveau millénaire inaugurerait l’entrée dans la réalité de ces utopies qui nous hantent et nous fascinent depuis la nuit des temps, au lieu de cela, ne nous berçons pas d’illusions, l’ère qui s’annonce sera fort probablement celle de toutes les incertitudes, de tous les dangers…


[1Voir le dernier ouvrage des sociologues Pierre Dardot et Christian Laval, Marx, prénom Karl, p. 45 à 47. NRF essais – Ed. Gallimard (2012).

[2Les sondages montrent que chaque Français passe en moyenne entre 3 et 4 heures par jour devant son poste de télévision et ceci n’inclut pas le temps consacré à l’ordinateur.

[3Voir notamment La nostalgie de l’Occupation par le sociologue Bertrand Méheust. éd. La Découverte (2011) et Bernard Blavette La révolution est–elle encore possible ? – GR 1131 – mai 2012.

[4Pour de nombreux penseurs, nous sommes aujourd’hui entrés dans l’anthropocène, l’ère de l’homme et de son pouvoir sur son environnement. Voir Bernard Blavette, L’ère des catastrophes, GR 1122 – (juillet 2011).