Violence et pouvoir

par  W. SOUDAN
Mise en ligne : 30 novembre 2010

La violence a toujours existé, partout, mais elle se développe dans nos sociétés urbaines, surtout depuis que la sécurité est devenue un enjeu électoral. Avec tous ces discours répétés sur ce thème et toutes ces lois censées régler le problème, l’insécurité est devenue partie intégrale de l’actualité. Certes, après la dernière guerre mondiale, des meurtriers sévissaient en Europe. Mais la vie était plutôt sereine, la violence avait peu cours dans les écoles, les paysans allaient travailler leurs champs sans fermer leur maison à clef, et les jeunes pouvaient planter leur tente dans une prairie, avec l’assentiment du propriétaire.

Depuis les années 80-90, la situation s’est dégradée. Mais c’est surtout depuis que le pouvoir en place a joué sur le thème de la sécurité pour se faire élire, et qu’il prétend maîtriser la situation à coups de lois répressives, que l’insécurité est devenue un fléau. L’angoisse hante les habitants des cités, les gens se méfient les uns des autres [1], des fêtes conviviales tournent mal… Toute la vie sociale, qui nécessite échanges, confiance, partages, relations conviviales, est perturbée. Dans cette société qui se ferme, où le « chacun pour soi » se généralise, la solidarité disparaît.

Le pouvoir est inspiré par une approche idéologique et non pas raisonnée. Ou il n’y a pas de réflexion approfondie, ou elle est confinée à un cercle restreint dont les citoyens sont exclus. Alors que nous sommes embarqués dans un ensemble de mutations qui affectent toute la société, les travaux des chercheurs en ce domaine se perdent dans un grand silence dont s’inquiète Alain Touraine [2]. On ne règle pas un problème en répondant à la violence par la violence, mais, pour le pouvoir, la répression reste la seule mesure possible, alors que son résultat n’est pas ce qu’il en promet.

 D’où vient la violence ?

La mythologie peut apporter des éclairages. Comme le dit le psychanalyste Jean Bergeret « Un mythe est … un récit imaginaire chargé de représenter, sous forme allégorique, la généralité de telle ou telle situation affective ». La mythologie est en effet une suite de violences extrêmes : parricides, infanticides, etc… Les dieux se battaient entre eux, et les hommes étaient capables des pires horreurs. Ces drames ont été mis en scène par les plus grands dramaturges. Sophocle assimile la rivalité entre parents et enfants, entre les puissants et les faibles, à la rivalité entre les dieux et les hommes. Shakespeare ne cesse de rappeler l’inéluctabilité de la violence. Serait-ce donc un héritage ? Y aurait-il chez tout être humain une violence touchant aux fondations mêmes de la structure de notre personnalité ? … Cette violence primitive est généralement vécue à l’occasion de rivalités. Elle s’intégre à la personnalité surtout vers la fin de l’adolescence. Si elle est bien cadrée, elle peut permettre ensuite de faire face aux situations agressives rencontrées dans l’existence. Malheureusement, cette intégration ne se fait pas toujours harmonieusement et certains “passages à l’acte” trahissent la transposition de fantasmes dans la réalité.

La violence peut être contenue, maîtrisée, par une Loi universelle, dite Loi de l’interdit. Cette Loi, qui s’applique à tous les humains, est supposée cantonnée au cadre du complexe d’Œdipe, à l’interdit de l’inceste. Mais elle est beaucoup plus générale, elle fait la différence entre les humains et les autres mammifères : elle interdit non seulement l’inceste, mais aussi le meurtre et, en fait, tout libre cours laissé à notre violence pulsionnelle. Elle fonctionne comme une Loi symbolique. Si je respecte tel règlement édicté par l’autorité, cela signifie qu’au fond de moi, je respecte l’interdit. Et inversement : si je ne respecte pas ce règlement, c’est que je me soucie peu de la Loi, ou que, pour le moins, j’éprouve le désir de m’en dispenser. L’apprentissage du respect de cette Loi est du ressort de la fonction paternelle d’éducation. L’éducateur, ou le policier dans son rôle bien compris, sont aussi les garants de cette fonction civilisatrice, dont la mission est de « développer l’humain de l’humanité », comme l’explique le théologien Maurice Bellet.

Nous sommes ici au cœur du problème de la violence : dans une démocratie, cette Loi, c’est le respect de l’autre et la justice. Ce qui signifie que toute gouvernance doit être dictée par le souci de l’intérêt des humains qui en font partie, sans oublier l’accueil à réserver aux étrangers. La Loi pourrait donc être formulée de la manière suivante : « Tu n’as pas le droit de tout posséder, chacun a droit à posséder selon ses besoins », ou encore, « pas tout, pas tout de suite, il faut payer le prix ».

Lutter contre l’insécurité revient donc à se resituer dans le cadre de la Loi universelle, donc à gouverner dans l’intérêt des êtres humains qui composent la société, en respectant les droits de chacun.

 La nouvelle violence

Les changements produits ces dernières années dans le monde expliquent l’insécurité actuelle. Ce fut d’abord le démantèlement des conventions sociales qui respectaient les personnes, veillaient à satisfaire leurs besoins fondamentaux, reconnaissaient l’effort et permettaient que chacun se sente reconnu. La mondialisation néolibérale a permis aux financiers de prendre le pouvoir au mépris, non seulement du respect des citoyens, mais aussi de la simple reconnaissance de toute valeur humaine.

En France, un tel contrat social avait été négocié dans le cadre du Conseil National de la Résistance, qui lui donnait force symbolique. Est arrivé au pouvoir un parti qui, dans son propre intérêt, s’est mis au service des plus riches. Sa démesure s’étale dans tous les domaines : démesure de comportements “people”, démesure des inégalités, démesure de pouvoir, démesure de revenus. Certains possèdent tout, d’autres n’ont même pas le plus strict nécessaire pour vivre.

Tout cela devient insupportable. Cette démesure a fait déborder le vase, elle est ressentie comme la prétention d’un dieu violent et dangereux contre lequel il faut se défendre. La dimension symbolique de la Loi qui doit s’interposer entre l’envie et sa satisfaction disparaissant de notre société, celle-ci retombe dans la violence (Lacan). Et celle-ci éclate dès que d’autres facteurs s’accumulent, tels que des logements exiguës. Dans les quartiers délabrés, où, pour faire des économies, on a supprimé les éducateurs de rue, les jeunes, désœuvrés, humiliés par le sentiment de n’être rien et que leurs parents, qui ne sont rien non plus, ont accepté de se taire, se trouvent soumis à l’influence de “caïds”. Cela touche particulièrement les regroupements de populations “d’étrangers”, véritables entassements où toute intimité est impossible.

 Que faire ?

Les “politiques” ne cherchent qu’à surenchérir, avec des méthodes toujours plus répressives. Les décisions sont prises de façon hâtive, elles sont idéologiques, “musclées”, afin d’impressionner l’électeur.

Traiter la violence c’est d’abord analyser, écouter afin de comprendre ce qui se passe. En général, de nombreuses causes interagissent, s’additionnant pour créer des situations explosives. Paul Virilio [3], architecte et philosophe, évoque cette caractéristique même de notre vie quotidienne : une peur prégnante face à l’accélération des changements. Pour lui, la peur, qui était autrefois circonscrite aux épidémies ou aux conflits, serait devenue notre environnement quotidien dans un monde saturé de virus, de phobies, de prises d’otages, de paniques et de suicides et dans lequel la vitesse est sans cesse accélérée.

On comprend alors que lutter contre la violence, c’est remettre en cause les pratiques qui détruisent les relations entre les gens.

Donc d’abord, pratiquement, mettre ou remettre en place les services indispensables pour répondre aux besoins fondamentaux de la population : droit à la nourriture, au logement, à la santé, à la formation, à la culture. C’est donc former et recruter enseignants et éducateurs au lieu de les supprimer, et aussi développer les MJC, les clubs de prévention et autres associations qui ont prouvé, malgré des conditions infâmes, qu’elles peuvent maintenir la paix et la convivialité dans les quartiers dits “difficiles”. Et bien évidemment, d’autres mesures s’imposent : il faut rétablir le service public au lieu de le détruire : des entreprises comme EDF, la Poste ou la SNCF ont été exemplaires au service de la population.

Mais pour que soient prises les mesures nécessaires à court, moyen et long terme, il faut la volonté de gouverner en vue de faire une société humaine, donc que, pour ceux qui décident, cet objectif humain prime sur le souci du “profit”, de la compétition, de la rentabilité à tout prix. Or, dans la société actuelle génératrice la violence, tout ce qui constitue une possibilité de faire du fric, depuis la naissance jusqu’aux obsèques, est détourné de son objectif humain par la volonté d‘en tirer profit.

La violence à combattre est donc, avant tout, celle des pratiques du pouvoir financier, parce qu’elles sont hors la Loi universelle de l’interdit, évoquée plus haut.

D’après Willy SOUDAN.

[1Ce dont témoignait Guy Evrard dans “Ma France” dans GR 1113, p. 9

[2Alain Touraine, Après la crise, éd.Seuil, 2010.

[3Paul Virilio, L’administrateur de la peur, éd. Textuel, 2010.