Visage de l’espoir

par  M. DUBOIS
Publication : avril 1982
Mise en ligne : 13 janvier 2009

Un étrange Prix Nobel

DEPUIS plus de 20 ans j’essaye, dans la mesure de mes capacités et des informations dont je dispose, de lutter contre toutes les formes de pollution et surtout de démontrer que le succès de cette lutte passe obligatoirement par l’instauration d’une Economie des Besoins, seule capable de placer les intérêts vitaux des individus avant la sacro-sainte rentabilité financière.
Au cours de toutes ces années, j’ai eu l’occasion de citer des centaines d’articles et d’auteurs. En toute bonne foi, je ne croyais guère possible de trouver d’éléments vraiment nouveaux à verser dans cet énorme dossier.
C’est aujourd’hui chose faite. J’ai découvert récemment un livre de poche édition 1973 et qui devait dormir dans un coin de grenier.
Le nom de son auteur m’a alerté, car c’est un homme dont on a beaucoup parlé ces derniers mois, et qui est en outre directeur du Figaro Magazine : il s’appelle Louis Pauwels.
Le titre de l’ouvrage ? : « Lettre ouverte aux gens heureux et qui ont bien raison de l’être ».
Son sujet ? Dénoncer le pessimisme systématique, le dénigrement généralisé qui ont réussi à diminuer les unes après les autres nos raisons de vivre. La sinistrose de nos sociétés contemporaines est, selon Louis Pauwels, le résultat d’une entreprise de démolition de longue haleine sans aucune issue positive ou constructive possible. L’objectif de nos contestations se limite à « casser la baraque » avec, en toile de fond, un plus ou moins vague retour au rousseauisme, un abandon de toutes les réalisations dues aux progrès techniques des cinquante ou cent dernières années.
Pour étayer sa démonstration, Louis Pauwels a recours à sa méthode habituelle : choquer le lecteur, en prenant le contrepied d’idées largement admises.
Et c’est ainsi qu’arrivé à la page 43 du livre, j’ai failli m’évanouir de surprise en apprenant que Louis Pauwels «  ne croit pas au péril pollution »... Et page 44 : «  La pollution, comme mythe négatif, est une arme de guerre psychologique maniée, contre le monde développé, par des agents. C’est enfin un racket pour divers organismes et groupes de pression. Je donne aux inventeurs de cette psychose le Nobel de l’escroquerie.  »

Ne pas nier l’évidence

Une affirmation aussi péremptoire mérite tout de même d’être étayée, et Louis Pauwels ne se dérobe pas puisqu’il consacre, en annexe à son ouvrage, plus d’une dizaine de pages à ce sujet. Qu’y trouvons-nous ?
« Depuis 1960, nous dit-il, la plupart des problèmes de pollution industrielle avaient été maîtrisés, sur le plan technique (c’est nous qui soulignons). Restait à établir ou à raffermir une législation. »
Restait surtout, hélas, à éliminer l’action des puissants intérêts financiers qui dans tous les domaines s’ingéniaient à tourner les lois pour sauvegarder leurs projets. Nous connaissons les résultats...
Autre citation : « C’est à cette époque que parut le livre de Rachel CARSON. Cette malheureuse, se mourant d’un cancer, était persuadée que sa maladie venait du DDT. L’influence de son ouvrage, « Le Printemps silencieux » fut désastreuse. Au lieu de combattre les insectes, on combattit les insecticides. On sait aujourd’hui que les références et informations tendant à présenter ce produit comme ayant une persistance infinie s’accumulant sans limite dans les tissus humains, étant responsable de la disparition de milliards d’oiseaux et de poissons, et produisant chez l’homme des effets pathogènes et cancérigènes, ne repose sur aucune base scientifique. »
Tiens donc ! Et sur quelle base scientifique s’appuie Louis Pauwels  ? Sur un communiqué de la Chambre syndicale de Phytopharmacie reproduit par le journal Le Monde.
Il est bien évident qu’entre ce communiqué, hautement désintéressé, et les affirmations de dizaines de savants tels M. Jean DORST, par exemple, aucune hésitation n’est possible.
Pourtant M. Louis Pauwels continue :
« Le DDT enfin reconnu inoffensif après 10 ans de panique stupide, on a nourri la psychose avec le mercure. Le DDT contient notamment du chlore. Un des procédés de fabrication du chlore consiste en l’électrolyse d’une solution de sels marins avec une cathode de mercure. Quand on découvrit du mercure dans le lac Sinclair, au Canada, l’affolement fut grand. Les analyses se poursuivant un peu partout, on devait s’apercevoir que certains poissons (comme le thon) contiennent naturellement une petite quantité de mercure et que cela est sans rapport avec la fabrication du DDT. ».
Evidemment, en 1973, M. Louis Pauwels ne pouvait avoir connaissance du livre de Fernand GIGON « Le 400e chat, ou les pollués de Minamata ». Dix mille victimes, dont presque une centaine de morts, c’est tout de même beaucoup pour une inoffensive psychose.
M. Louis Pauwels ne croit pas non plus « à la raréfaction de l’oxygène dans l’air et à notre, prochaine asphyxie générale ». Sans doute n’a-t-il jamais vu les distributeurs d’oxygène installés dans les grandes villes japonaises, et notamment à Tokyo.
Il admet pourtant que « le problème de la pollution par gaz d’échappement des voitures n’est évidemment pas négligeable.  » Mais « la solution a été découverte dans la post-combustion, c’est-à-dire dans la réalisation d’un brûleur supplémentaire détruisant le gaz d’échappement de la voiture. Il est prévu que les automobiles américaines seront ainsi équipées dans les 5 années à venir, en attendant la voiture électrique. »
Nous sommes en 1982, cher Monsieur, où sont les voitures électriques  ? Où sont les brûleurs supplémentaires ? Ils sont nuisibles financièrement et n’ont par conséquent pas vu le jour.
Et les engrais chimiques ? « Il a fallu trente ans de lutte pour anéantir l’idée que les engrais artificiels détruisaient le sol et produisaient des aliments malsains. » Qu’en pensent les agriculteurs, chaque jour plus nombreux, qui se sont ralliés aux méthodes de culture agrobiologiques ?
Et la pollution des océans ? Au diable Cousteau, Bombard et autres prophètes de malheur qui se prétendent bien placés pour tirer les sonnettes d’alarme, sous prétexte qu’ils ont vu et étudié sur place. M. Louis Pauwels, lui, n’est pas inquiet ; il ne redoute ni une crise de l’eau pure, ni l’immersion de déchets radioactifs, mais admet tout de même « qu’il faut surveiller les pétroliers », surveillance particulièrement efficace si l’on s’en réfère aux nombres de marées noires survenues depuis la sortie de son livre.
Avec le recul des années, le démenti des faits devient plus cinglant. Il est toujours dangereux, et parfaitement inutile, de nier l’évidence.

Le progrès au service de l’homme

D’autant plus que, parmi les défenseurs de la Nature, broyer du noir ne constitue pas toujours le dernier chic, et que nul ne songe sérieusement à nier les acquits positifs de la science et de la technique dans des domaines comme celui de la médecine par exemple, ou de la lutte contre la famine. Nul, même parmi les partisans de la croissance zéro, n’envisage un impossible retour en arrière à la vie du bon sauvage.
Mais nier la pollution est un enfantillage encore plus dangereux. Et le principal avantage d’une économie des Besoins c’est précisément, dans ces problèmes comme dans beaucoup d’autres, de concilier les inconciliables de notre système économique actuel.
Réclamer que les progrès techniques soient mis au service de l’homme est un lieu commun. Préciser comment y parvenir est beaucoup plus difficile.
Prenons un exemple : celui de l’énergie. Parlant des moyens de captage des diverses énergies douces, non polluantes, M. Marcel BOITEUX, Président d’E.D.F., écrit dans Le Figaro du 21 mars : « ce qui importe pour qu’une énergie vaille ou non d’être mobilisée, c’est son coût. »
Oui, mais quel coût ? Dans notre système économique actuel, aucune ambiguité : c’est le coût financier, la rentabilité financière des capitaux investis, avec tous les non sens qui en résultent au niveau des décisions. Sans aller jusqu’à préconiser l’Economie des Besoins, M. Marcel BOITEUX est tout de même conscient du problème puisqu’il écrit un peu plus loin : « Il reste que le calcul économique n’intègre pas toujours, ou pas assez, certaines raretés essentielles, mais encore non marchandes, telles que l’air pur, l’eau propre, ou la terre vierge. Une économique rationnelle de ce type de biens collectifs est encore à faire pour rendre opérationnel un mode de calcul économique qui ferait sa juste place à ces raretés essentielles. »
On croirait lire Philippe de SAINT-MARC. Oui, cette économie reste à faire, et c’est pour cela que nous ne devons pas désespérer de l’avenir. Nous voulons bien, comme M. Pauwels, être optimistes, mais pas en nous bandant les yeux. Et nous ne sommes pas seuls, si j’en crois la conclusion d’un article de M. Henri GUITTON, Président de l’Institut, dans le même Figaro du 21 mars dernier.
« Derrière le visible de type kafkaien, je vois aussi se profiler un invisible ouvrant une voie nouvelle. La fin d’un monde peut être le début d’un monde nouveau. Le chômage, qui croît, annonce en effet une mutation profonde dans le monde salarial. Lorsqu’il aura atteint ce chiffre de deux millions qui nous fait peur, l’heure aura sonné de reclasser autrement que dans des grandes usines, ces jeunes, ces femmes qui ont grossi le volume des demandeurs d’emploi mal trouvable. Il ne faut pas s’attrister indéfiniment de la substitution des machines, soit aux muscles, soit à l’intelligence de l’homme. Cette substitution fera surgir des emplois hors du monde salarial de la dépendance, dans un ensemble artisanal rénové. L’ère des micro-ordinateurs n’est pas encore commencée.
Oserai-je dire encore que derrière un renouveau technique, dans un invisible encore plus souterrain, une résurgence des valeurs morales est en train de s’opérer ? Après une décadence évidente de ces valeurs qui nous afflige tant, puisqu’elle a conduit au désarroi, à la violence, aux destructions stupides, ne sentezvous pas venir pour demain une remontée chez les tout jeunes ? Après la contestation, un certain dégoût se fait jour. Ne serait-il pas comme pré. curseur de ce supplément d’âme que nous attendons depuis si longtemps ? Les générations montantes sont encore silencieuses. Par-delà les agressions des minorités extrémistes, ce silence me paraît prometteur.
Les invisibles de longue durée entretiennent pour moi l’espérance.  »
Qu’ajouter à ce texte sinon que, depuis plusieurs décades, les invisibles porteurs d’espérance ont pour nous le visage de l’Economie des Besoins.