Vous avez dit « économistes » ?

par  R. MARLIN
Publication : novembre 1989
Mise en ligne : 4 mai 2009

Il me revient par différentes personnes que l’on nous conteste la qualité d’économistes. Le sous-titre de notre publication "Mensuel de réflexion socio-économique..." peut évidemment laisser supposer que nous prétendons être des spécialistes en la matière. Alors que répondre à ces objecteurs ?

Diplômés ?
C’est vrai qu’aucun des rédacteurs habituels de la Grande Relève ne possède un titre universitaire de sciences économiques. D’ailleurs nous contestons que l’économie soit une science, préférant l’appeler économie politique, par exemple. Comme nous le verrons plus loin, cette distinction n’est pas vaine car les économistes reconnus usent et abusent de leur autorité "scientifique" pour imposer des vues qui n’ont rien d’absolu et qui sont souvent gouvernées plus par des modes et des préjugés que par des raisonnements rigoureux et logiques (1). Loin de procéder à l’examen de nos positions, ils nous ignorent superbement et nous méprisent radicalement. Rares sont ceux qui prennent la peine d’étudier nos thèses, ne seraitce que pour les réfuter. Notre fondateur ne manquait pas une occasion de stigmatiser les "économistes distingués" imbus de leur savoir qui enseignaient dans les facultés d’avant-guerre des théories cent fois contredites par les faits et qui refusaient de parler d’économie distributive, car leurs cours étaient polycopiés à l’avance, donc immuables et inaccessibles à la nouveauté.
Nous n’en sommes plus tout à fait là, mais le silence continue à régner dans les universités, sur nos analyses et nos propositions. Au mieux, l’on fait une allusion désagréable déformant notre pensée pour mieux la réfuter et l’on passe (2)...

Nos amis
Mais les réalités sont têtues... Rendons donc hommage à ceux qui acceptent notre analyse de l’histoire économique des soixante dernières années et reconnaissent que nous avons ouvert des pistes vers un système mieux adapté à la brutale mutation des conditions de production survenue depuis 1929. Même si c’est pour critiquer la partie constructive de notre projet dont ils s’éloignent plus ou moins.
C’est le cas de Yoland Bresson (3) et de Philippe Guilhaume (4) qui dans leur livre "Le Participat" (5) citent Duboin parmi les précurseurs les plus inspirés : " La transformation sociale s’annonçait, elle s’imposait, Duboin l’avait perçue... il ne fut même pas entendu et la Guerre vint qui servit de matière au capitalisme triomphant..." concluent-ils sur ce point. Philippe Guilhaume qui vient d’être nommé Président d’Antenne 2 et FR3 nous permettra-t-il de le rappeler à la télévision  ? René Passet, Professeur d’Economie à Paris I Sorbonne, est également parmi les universitaires les plus ouverts à nos analyses (6). Enfin, François Perroux, économiste de grand renom, décédé en 1987, professeur au Collège de France, d’abord réticent à l’égard d’une économie distributive, a fini par admettre sa validité. Aux marges de l’économie et au-delà d’elle, Jacques Robin, médecin, puis chef d’entreprise, créateur du CESTA (Centre d’Etudes des systèmes et des technologies avancées) dirige la Lettre Science et Culture du GRIT (Groupe de réflexion inter et transdisciplinaire) (7). Il ne manque jamais une occasion de signaler l’importance de nos réflexions comme une voie féconde vers un système économique adapté à la grande mutation en cours de la société. Il faut absolument lire son dernier ouvrage "Changer d’ère" (8) dont le titre est significatif et où il préconise une économie distributive pour l’avenir. Il reprend d’autres mesures, ainsi le "deuxième chèque" du revenu technologique (de Guy Aznar) comme degré préliminaire pour l’apprentissage de la nouvelle économie. Jacques Robin prévoit quatre autres orientations dans le même sens :
1. étendre les échanges gratuits et la jouissance des biens libres,
2. favoriser les activités autonomes,
3. enchevêtrer les activités et les savoirs dans des institutions ouvertes et des réseaux décentralisés,
4. encourager le développement local.

Financiers ?
Il faut néanmoins admettre que les économistes reconnus continuent dans leur grande majorité à nous ignorer. Certes, nous ne sommes pas des experts de la bourse et de la finance. Vous ne trouverez pas dans les "Grande Relève" des conseils pour vos placements. Quoiqu’un lecteur assidu aurait pu faire son profit de la lecture de notre numéro d’octobre 1987 paru donc au début du mois, dont la page de couverture s’intitulait : "Vers un nouveau krach ??".
Si l’on se souvient que le krach s’est effectivement produit le 19 octobre, beaucoup de boursiers auraient aimé que leur journal spécialisé ou leur lettre soi-disant confidentielle les alerte comme nous l’avons fait. Mais il est vrai que nous ne jonglons pas ici avec les ratios comme les taux d’investissements des entreprises ou la part de la consommation et de la variation des stocks dans le PIB, sachant fort bien que l’on peut faire dire à ces chiffres tout et le contraire de tout. Ce qui nous intéresse, ce sont les grandes variations du chômage et de la production, ainsi que le niveau de vie des consommateurs en rapport avec l’utilisation des moyens productifs. Le bourgeois ordinaire qui a toujours confondu économie et finance et qui a de tous temps raisonné en francs et non en volume ne nous le pardonne pas. Par contre, nous serons d’accord avec Alain Barrère, doyen honoraire, professeur émérite, Université Paris 1, lorsqu’il cite Keynes : "Quand dans un pays le développement du capital devient le sous-produit de l’activité d’un casino, il risque de s’accomplir en des conditions défectueuses..". (9) Bien qu’à la place de Keynes, nous aurions plutôt écrit "l’activité économique" au lieu du "capital".
Tous les raisonnements économiques basés uniquement sur des considérations financières sont inutilement complexes et recèlent donc de grands dangers d’erreur. Dans une récente chronique du "Monde" (10), Paul Fabra a besoin d’une demi-page du journal pour démontrer que l’exportation correspond à une perte de richesses pour un pays et l’importation à un enrichissement. Affranchi du mercantilisme, une phrase aurait suffi pour le constater. Il n’en a toutefois que plus de mérite à l’avoir fait car les boursiers et ceux qu’ils entrainent, l’oeil fixé sur les comptes du commerce extérieur, sont bien près de croire le contraire.

Mathématiciens ?
Nous ne sommes pas non plus, bien sûr, des économistes mathématiciens qui modélisent et systémisent de savantes élucubrations basées le plus souvent sur des données aléatoires et des postulats incertains. Après avoir introduit dans l’ordinateur ces prémices et syllogismes, ils ne sont pas étonnés que la machine ne leur fournisse que des truismes fonction de ce qu’ils lui ont ingurgité. Peut-être comptent-ils sur l’électronique pour découvrir l’innovation dont ils sont incapables ? Modéliser l’introduction de la monnaie verte dans le système serait sûrement intéressant, mais comme nous ne pouvons pas prévoir à les réactions multiples que cette opération susciterait, il n’est pas sûr que nous puissions en tirer des indications infaillibles. Ne décourageons pas néanmoins le lecteur qui serait volontaire pour le faire.

Philosophes ?
Nous ne nous définissons pas comme des philosophes de l’économie. Sans remonter à Aristote et Platon, mais peut-être à Montesquieu et Michelet et, plus sûrement, à Proudhon, Marx et Engels, les économistes ont souvent été en même temps des écrivains purs littéraires ou philosophes, plus soucieux de bâtir un cadre global de pensée que de s’en tenir aux faits. Sans nous comparer à ces hommes illustres, notre démarche reste plus limitée et plus technique, puisque la trilogie distributive : monnaie non circulante, revenu social, service social, peut être mise en oeuvre dans différents contextes politiques d’organisation de la société.

Sociologues ?
Comme nous travaillons à un changement par la méthode démocratique, il nous faut, même si nous en sommes encore loin, informer le plus grand nombre. C’est pourquoi le langage abscon, ésotérique et abstrait de certains sociologues nous est étranger. Bien que cela puisse paraître vulgaire et primaire, nous nous tiendrons à cette règle sans laquelle nous nous renierions. Peutêtre qu’en plus de mauvais économistes, serons-nous aussi considérés comme de piètres sociologues et même pas sociologues du tout. Qu’importe, des apports essentiels aux arts, aux lettres, à l’histoire, à la médecine ne sont-ils pas dus à des non-spécialistes ? Nous pensons apporter notre contribution modeste à la démarche socio-économique qui devient de plus en plus indispensable.

Socio-économistes ?
Nous citerons pour terminer le petit Larousse encyclopédique sur l’économie politique : " Cette expression a été employée pour la première fois, semble-t-il, par Antoine de Montchrestien, en 1613 ou 1615, pour désigner un ensemble de règles de conduite pratiques, destinées à favoriser l’enrichissement et donc, la puissance du royaume. Plus ou moins tombée en désuètude, elle a retrouvé une faveur nouvelle à la fin du 18e siècle. Les économistes ont récemment substitué à l’expression "économie politique" celle de "science économique",- l’ensemble des comportements des hommes en face des biens et des services qu’ils produisent donne naissance à des phénomènes sociaux qu’étudie la "science économique ". De nombreuses définitions de la science économique ont été proposées, dont aucune n’a rallié l’unanimité ; le désaccord sur les définitions provient du désaccord sur l’objet, l’étendue et les limites des études à entreprendre... ".
On ne saurait mieux dire. Nous avons notre conception de l’économie politique. Nous la défendons de notre mieux ; sans croire que nous détenons la seule vérité possible , à l’écoute des critiques qui nous sont faites, justifiées ou injustifiées. Et sans le secours de l’autorité ou des autorités dites scientifiques.Peu importe la façon dont nous sommes désignés !

"Ce ne sont pas les idées de la science qui engendrent les passions. Ce sont les passions qui utilisent la science pour soutenir leur cause".

François Jacob (Prix Nobel de Médecine 1965)
dans "Le Jeu du Possible"

(1) Nous ne sommes pas les seuls à penser ainsi. Une polémique sur la nature "scientifique" de l’économie et son rapport avec les mathématiques s’est développée dans "Le Monde" depuis quelques mois. Voir aussi sur ce sujet  : "Qu’est-ce que la Science ? Récents développements en philosophie des sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend" par Alan F. Chalmers traduit de l’anglais. Editions la Découverte 1987.
(2) C’est le cas d’Alfred Sauvy, de Pierre Pascallon, professeur agrégé à la Faculté de Clermont-Ferrand. Voir "Sommes-nous Geselliens ? " G.R. N° 868, et d’autres moins connus.
(3) Diplômé de l’INSEE, Docteur en Economie, Agrégé des Facultés de Droit et Sciences Economiques . Professeur à l’Université du Val-de-Marne.
(4) Docteur en Economie et en Histoire, ancien conseiller du Président de l’Assemblée Nationale Jacques Chaban-Delmas.
(5) Chotard et associés éditeurs. 1986.
(6) Lire "L’économique et le Vivant" Ed. Payot 1982.
(7) 1, rue Descartes 75005 Paris. Voir notamment le n° 22 de février 1987.
(8) Editions du Seuil. Janvier 1989.
(9) Extrait de la "Théorie générale" voir "L’économie française reste fragile" dans "Le Monde" du 26 septembre 1989.