Voyage dans la Chine en 1986

par  A. PRIME
Publication : novembre 1986
Mise en ligne : 7 juillet 2009

Parler de la Chine, même après l’avoir sillonnée sur quelque 6.000 km du Nord au Sud et, assez profondément, d’Est en Ouest - à pied, en bateau, en car, en chemin de fer, mais surtout, hélas, en avion - c’est s’attaquer à un « vaste problème » comme eût dit de Gaulle ! Tout, la géographie, la culture, les cultures, les réalisations de la Chine populaire, la langue et l’écriture, tout invite à la modestie, surtout lorsqu’on n’est pas un « sinologue distingué  ».
Je me contenterai donc, dans un premier temps du moins, d’un survol de ce grand pays.
On peut résumer ainsi la situation de la Chine en 1986 : c’est un pays de plus d’un milliard d’habitants, SOIT 23% DE LA POPULATION MONDIALE, QUI NE DISPOSE QUE DE 7% DES TERRES CULTIVABLES DE LA PLANETE. Et l’on ne peut qu’être admiratif en constatant comment chaque mètre carré est mis en valeur. A titre de comparaison, en France, 32% des terres sont cultivables, contre 14% en Chine, du moins dans l’état actuel des choses.

Les dirigeants chinois ont commis deux erreurs fondamentales : la première, pour mémoire, c’est la révolution culturelle, qui à terme, n’aura que peu de conséquences ; la deuxième, quasi irréversible, c’est de ne pas avoir écouté, au lendemain de la « Libération » (1) ceux qui prônaient déjà la limitation des naissances. Résultat : un doublement de la population en trente ans. En 1949, la population était « estimée » à 450 millions. Or, le recensement terminé en 1953 donna un chiffre de 540 millions. Avec la baisse de la mortalité (2), surtout infantile, la population ne pouvait que croître rapidement. Dès 1970, une véritable course de vitesse s’est engagée pour que l’augmentation de la production dépasse celle de la population. Il était temps : le recensement de 1982 fit apparaître un chiffre de 1,032 milliard d’habitants et ce, malgré les campagnes contraceptives.

Des dispositions drastiques ont été prises : 1 enfant par famille à la ville, 2 à la campagne. Campagne d’affiches, avantages aux familles n’ayant qu’un enfant (attribution d’un logement, par exemple), gratuité des contraceptifs, de l’avortement etc... Malgré cela, la population continue de croître d’environ 13 millions par an : en effet, les villes ne représentent que 20% des habitants et très souvent à la campagne le niveau de 2 enfants se trouve dépassé.

Cependant, les dirigeants se sont fixé 2 objectifs à l’horizon 2000 :
1) une population stabilisée à 1,2 milliard d’individus ;
2) un revenu moyen de 2.300 yuans contre 720 aujourd’hui, soit une multiplication par 3,24.

Il faut savoir-ce qui ne laisse pas d’être inquiétant - que la Chine + l’Inde représentent aujourd’hui 40% de la population mondiale, mais ne totalisent que 3,82% du produit mondial brut, soit moins que la France seule. Il y a donc urgence pour que les dirigeants chinois fassent « décoller » leur pays, s’ils veulent sortir du sous- développement qui pèse sur la plus grande partie du monde.

Voilà donc, planté à grands traits, le « décor » dans lequel se joue le sort de la Chine d’aujourd’hui et de demain ; et, par voie de conséquence, sans doute, le sort du monde.
Et maintenant quelques, aperçus caractéristiques de la Chine de 1986.

" LOGEMENT
La Chine est un immense chantier. Les villes sont truffées d’immeubles en construction, quelquefois en préfabriqué, le plus souvent en briques, matériau national par excellence. Au départ, les immeubles ne comprenaient souvent que 4 ou 5 étages, sans ascenseur. Face à l’augmentation de la population (une ville comme Pékin a vu croître en 30 ans sa population de 2 millions d’habitants, soit l’équivalent de Paris intra-muros), les immeubles atteignent 15 à 18 étages. Les appartements nouveaux, pour un couple avec enfant, comptent 3 pièces pour 30 à 40 m2, ce chiffre ne comprenant pas cuisine et sanitaires.
A la campagne, beaucoup de petites maisons neuves, coquettes, toujours en briques : celles-ci sont faites de matériaux locaux, obtenus dans de nombreux fours à chaux et des fours à briques et à tuiles.
C’est à ce prix que la Chine a pu loger en 3 décennies 500 millions de nouveaux habitants, 10 FOIS LA,, POPULATION DE LA FRANCE.

" NIVEAU DE VIE
Nous avons déjà vu les objectifs pour la fin du siècle. Pour nous en tenir au présent, constatons qu’entre 1975 et 1984, le revenu national global a doublé. L’accroissement de la consommation par tête est passé d’une moyenne de 7% entre 1979 et 1983 à 11% en 1984. Les salaires sont certes peu élevés : 70 à 150 yuans par mois (un yuan = environ 2 francs). Un ministre touche 250 yuans. Effrayant à première vue, même pour un smicard français. Il faut en réalité traduire en pouvoir d’achat et savoir qu’il n’y a ni retenue sociale, ni impôts. Un loyer coûte de 3 à 5 y. Pour un yuan, on a 3 kg de riz. La Chine n’a pas faim. Les gens sont très correctement vêtus, souvent avec coquetterie, surtout depuis l’abandon, il y a quelques années, du « bleu de chauffe » national, qu’on ne trouve plus guère que dans les campagnes. Une paire de chaussures vaut de 7 à 15y. ; une chemise de 5 à 7 ; un pantalon de 12 à 20.
Bien entendu, certains produits restent chers : un vélo coûte 165 y. (entre 1 à 2 mois de salaire) ; un poste télé en noir, 400 y. ; en couleur, 1000 à 1400y. L’augmentation de la production des postes télé est passée de 10% en 1982 à 46% en 1984 (10 millions d’unités/an).
En ville, 80% des habitants ont la télévision, 50% à la campagne. La télévision couleur se développe. Le Chinois, malgré son faible salaire, est économe (3).

" POLITIQUE ECONOMIQUE NOUVELLE
Après la mort de Mao Zedond (1976), Deng Xiaoping a réussi à donner un nouveau souffle à la production en procédant à une libéralisation prudente, mais efficace. Par exemple, la terre appartient toujours à l’Etat, au « peuple » plus précisément. Mais elle est « confiée » au paysan qui l’exploite à son gré : d’où une nette amélioration en produits divers sur les marchés libres, nombreux. Déjà, dans des conditions moins « motivantes », les récoltes de céréales étaient passées à 161 millions de tonnes en 1952 à 335, 30 ans plus tard. Un pays qui a doublé sa population en 3 décennies et qui a tiré parti de tous les m2 cultivables ne peut survivre que par l’augmentation des rendements.
Un effort colossal a été mené dans tous les domaines. La croissance moyenne industrielle est de 10 %. La production d’acier brut est passée de 1,3 million de tonnes en 1952 à 35 millions en 1981. Le réseau de chemin de fer (60% du frêt total) de 26.000 km à 52.400. Les camions, essentiellement de fabrication chinoise (les taxis et cars étant surtout japonais), assurent une part importante du frêt ; de même les transports par voies d’eau : 40.000 km de fleuves accessibles aux navires modernes, plus 14.000 km de côtes.
L’électrification est réalisée à 950/o, contre 25% en 1949. Nous avons pu voir, tout au long du Yangzi, des lignes desservant les villages et même les maisons les plus isolées. La source principale de production d’électricité reste le charbon, malheureusement de mauvaise qualité. Les hydrocentrales - essentiellement 87.000 petites centrales, souvent sous- produits de contrôle des eaux - fournissent à peine le quart du courant.

La Chine est en manque chronique d’électricité malgré des efforts continus : d’où un déphasage avec la croissance industrielle. Mais de grands projets sont à l’étude. Déjà, en 1981, sur le Yangzi, à Gézouba, a été réalisé un grand barrage de 2,5 km de long, 40 m. de haut, que nous avons franchi dans une écluse en 8 minutes. Ce barrage a permis, outre la production d’électricité, de régulariser le Yangzi dont les inondations étaient catastrophiques (20 millions de victimes, 140.000 morts, par exemple, en 1935). Il faut savoir qu’avec son apport limoneux, le fleuve, bien souvent, ne « tient » que par ses digues, le lit se situant au-dessus du niveau des terres.
Les risques ne doivent être définitivement conjurés qu’avec l’édification d’un autre très grand barrage (150 m de haut), 40 km en amont du barrage de Gezouba. En outre, sa production d’électricité atteindra -dans 10/15 ans - 40 à 50 milliards de kWh, soit l’équivalent de ce qui manque à la Chine en 1986 et on pourra irriguer 4 millions d’hectares, soit 20% des terres cultivables de la France.
Pour mémoire, rappelons que la France a conclu avec la Chine un marché pour la construction d’une centrale nucléaire près de Canton.
Nous ne voudrions pas terminer sans évoquer en quelques lignes le voyage proprement dit que nous avons fait et qui pourrait intéresser des lecteurs (4).
Donc Paris-Pékin : 12 000 km. 4 jours à Pékin, dont un réservé à la visite de la Grande Muraille : 6.000 km. Pékin -Xian, pour la visite des célèbres découvertes archéologiques (1974) : 6000 fantassins et cavaliers debout, grandeur nature, réalisés 2 siècles avant J.C.
Puis Xian-Chongging : de là, 300 km en car au milieu des rizières en terrasses. Travail de fourmis, où le buffle reste l’élément « moteur » numéro un.
De Chongging, deux jours de descente en bateau sur le Yangzi ; le deuxième jour, par grand soleil heureusement, nous avons navigué dans les 3 célèbres gorges. Après 250 km en car, au milieu de cultures variées, dans la plaine du fleuve, envol pour Shangai (11 millions d’habitants), ville née avec les Occidentaux (guerre de l’opium) qui interdisaient leurs quartiers « aux chiens et aux Chinois », et où opéraient 60.000 prostituées entre les fumeries d’opium et les maisons de jeux.
Mais le « clou » sans conteste, sur le plan paysage, c’est Guilin et sa merveilleuse rivière Li. On comprend que Guilin ait été le lieu de prédilection des poètes et des peintres lorsqu’on remonte en bateau la rivière au milieu de merveilleux « pains de sucre ». C’est féérique. En ce qui me concerne, c’est ce que j’ai vu de plus beau au monde ; il est vrai que le soleil était de la partie.
Enfin, Canton. Et, pour terminer, deux jours à Hong-Kong. Un autre monde, bien sûr, assez délirant, mais qu’il faut voir, aussi bien du haut du Pic Victoria que dans les rues, notamment le soir.
Pour conclure, disons que, s’il est difficile de supporter la cuisine chinoise pendant trois semaines (bien que le petit déjeuner soit, heureusement, européen depuis quelques années), on ne se lasse pas d’apprécier la gentillesse des Chinois, leur joie de vivre, leur volonté de vaincre des obstacles qui sont de véritables montagnes. Oui, vraiment, un très grand peuple... d’un milliard d’individus.

(1) Pour les Chinois, la « Révolution  » concerne l’année 1912 lorsque la République de Sun Yat Sen mit fin au règne des empereurs. L’année 1949 est l’année de la « Libération » : proclamation de la République Populaire de Chine.
(2) La mortalité est passée de 25 % en 1950 à 6,36  % en 1981.
(3) Une anecdote vaut d’être racontée. A Shangai, nous sommes entrés par hasard à la Caisse d’Epargne. Un simple comptoir, sans protection, à hauteur de table : derrière, une centaine de machines modernes comptant les billets. Imaginez cela en pays occidental, « hautement civilisé » immédiatement, un hold up.
(4) Il y aurait bien d’autres sujets à aborder. Nous y reviendrons sans doute. Pour le moment, nous en resterons là : les lecteurs de la G.R. peuvent écrire pour apporter des précisions. poser des questions etc... On peut envisager à Paris une conférence-projection (500 photos + films).