1961 - Pourquoi manquons-nous de crédits ?

Mise en ligne : 27 février 2012

Le point sur lequel les lecteurs ont le plus de mal à suivre, est l’analyse du rôle joué par la monnaie, qui paraît à beaucoup instituée par une espèce de loi universelle et naturelle. Pour démystifier le rôle de l’argent, Jacques Duboin publie un ouvrage érudit qui retrace toute l’histoire de la monnaie, du coquillage au billet de banque et à la monnaie scripturale.

NOTRE système monétaire et financier s’est constitué d’expédients qu’imaginèrent les hommes au fur et à mesure que la civilisation a progressé.

Les premiers groupes humains ont eu des monnaies primitives sous forme d’objets facilitant le troc au sein de la tribu. Bien avant J.-C. apparaît la monnaie métallique d’abord : bijou, anneau, puis lingot de bronze, d’argent ou d’or. Le lingot fut ensuite fondu et devint pièce de monnaie. Mais lorsque les pièces furent en quantité insuffisante, la monnaie de papier se glissa en rallonge de la monnaie-or. A l’origine le billet de banque est une créance sur une certaine quantité d’or. Mais cette quantité d’or ne cessa jamais de s’amenuiser. Alors, comme le papillon se libère de sa chrysalide, le billet de banque se libéra subitement de sa créance-or pour se muer en simple monnaie-papier. L’expansion de l’économie exigeant encore plus de moyens de paiement, la monnaie-papier accoucha de la monnaie bancaire en rallonge du billet de banque.

Aujourd’hui nos moyens de paiement n’augmente plus qu’en monnaie bancaire dont le billet ne sera bientôt que la petite monnaie servant aux menues transactions du commerce de détail. Enfin, ne perdons jamais de vue que la monnaie moderne n’a aucune valeur par elle-même ; elle n’a que celle des marchandises et des services qu’elle permet d’acquérir. Si ces marchandises et ces services n’existaient pas, la monnaie ne vaudrait absolument rien.

Quant à la monnaie bancaire, elle n’a que la consistance d’une écriture comptable : le solde créditeur d’un compte sur lequel le titulaire tire des chèques, et c’est même à mesure qu’il en tire que la monnaie bancaire prend naissance. Mais la différence entre le crédit et le débit est une somme qui n’existe pas, ce qu’on enlève à un compte étant versé dans un autre. Rien ne sort de rien ! C’est toujours vrai, mais la monnaie bancaire ne sort plus que d’un encrier, quelquefois d’une machine comptable. Seule la monnaie divisionnaire (pièces de bronze-aluminium et de cupro-nickel) au rebours du sens commun, a conservé une ombre de valeur intrinsèque.

L’effondrement de notre monnaie créerait un grand désordre mais n’appauvrirait pas la France. Le complet anéantissement de, notre système financier ne ferait disparaître aucune de nos richesses :

champs cultivés, cheptel, mines, forêts, usines, stocks de matières premières et de produits fabriqués, villes et villages, routes, canaux, voies ferrées, équipements électriques, ports, navires, aérodromes, etc... tout notre potentiel de production resterait en place.

La monnaie n’est donc plus qu’un titre de créance conférant au porteur le droit de prélever sur les marchandises et les services à vendre, une valeur égale à celle inscrite sur son titre de créance. Evoluant sous la pression irrésistible des faits, la monnaie, simple représentation de richesses et de services existants, n’est plus qu’une abstraction, et, si l’on trafique sur les marchandises, n’est-il pas étrange que l’on trafique sur des abstractions ?

Enfin, enseignent encore les économistes classiques, la monnaie étant l’étalon de mesure des valeurs, est-il admissible que les banques fassent varier l’étalon de cette mesure ?

C’est pourtant ce qu’elles font quand elles augmentent ou diminuent le volume de la monnaie en circulation. Pourquoi ne pas leur permettre d’allonger ou de raccourcir le mètre, étalon de mesure des longueurs ; d’augmenter ou de réduire le volume du litre, étalon de mesure des liquides ?

Cependant la monnaie demeure un rouage indispensable à la production et à la distribution des richesses.

Notre système financier est défectueux, puisqu’il ne permet à la production ni à la consommation de prendre l’expansion que permettent les progrès rapides de nos techniques. Mais lorsque les besoins existent et qu’on possède les moyens de les satisfaire, pourquoi l’argent vient-il limiter la production ?

De quoi manquons-nous ? De crédits, c’est-à-dire de monnaie bancaire. Pourquoi les banques n’en fabriquent-elles pas davantage ? Parce qu’elles ne fabriquent de l’argent que pour en gagner. C’est dans cette seule intention qu’elles le prêtent moyennant intérêts et courtages.

On ne prête qu’aux riches, dit la sagesse des nations. C’est pourquoi les banques ne connaissent que les entreprises « rentables ». Elles orientent nécessairement leur politique du crédit vers les industries dont le prix de revient est le plus faible, car, en général, ce sont les plus « rentables ». Elles consentent un découvert aux industries d’exportation, parce qu’elles bénéficient d’avantages fiscaux, de primes, de dégrèvements sur les tarifs de transport. Elles financent volontiers les industries d’armements dont les bénéfices sont inclus dans la commande.

Les moyens de paiement dont disposent les Français pour produire, acheter, épargner, investir dépendent donc uniquement de la politique du crédit que pratiquent les banques. En supposant qu’un réservoir alimente notre circulation monétaire, ce sont les banques qui en ont la clef : elles le remplissent ou le vident à leur convenance, ou, plus exactement, selon le bénéfice qu’elles y trouvent. Il est donc compréhensible qu’elles maintiennent l’argent « rare » afin de pouvoir le prêter à un taux avantageux.

Si le lecteur n’est pas convaincu, qu’il aille solliciter des crédits pour la construction d’une maison de retraite destinée aux personnes âgées économiquement faibles. Le directeur de la banque s’excusera poliment en disant que la nature de ces opérations n’entre pas dans le cadre d’activité de son établissement. Entreprise commerciale, la banque fait passer la rentabilité avant l’utilité, et nos grands établissements de crédit en font autant ; bien que nationalisés ils continuent à se faire concurrence.

(Extrait de « Pourquoi manquons-nous de crédits ? »)

Brèves

22 décembre 2014 - Archives de la Grande Relève

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