Continuons à refaire le monde, il en a bien besoin !

par  M. BERGER
Publication : juin 2017
Mise en ligne : 19 octobre 2017

Bravo pour la boîte de Pandore, l’article de Guy Gourévitch dans la dernière Grande Relève (1186 de mai). Que la société mercantile soit exsangue et qu’elle ne réponde plus au futur du monde, sa démonstration est brillante et on ne peut qu’y souscrire. Mais on peut tenter aussi de revitaliser le reliquat d’espérance qui se morfond dans la boîte de Pandore.

Il faut se faire à cette idée que les richesses matérielles sont de plus en plus produites par le Capital et non par le Travail. Ce n’est pas nouveau et la réduction du temps de travail est inscrite dans l’histoire de nos économies. D’où à mes yeux la nécessité du revenu d’existence sur lequel je reviendrai.

La question démographique est a priori déterminante et catastrophique si on la prend dans sa globalité.

Une analyse un peu plus pointue me semble cependant utile. Je la tiens d’un livre de Pierre-Noël Giraud, L’homme Inutile (aux éditions Odile Jacob). On y trouve à la page 90 un tableau éloquent, établi par les services de l’ONU, sur l’évolution de la population mondiale de 2010 à 2100. On s’aperçoit que la croissance démographique des pays les plus riches, Europe, États-Unis, Chine restera à peu près nulle en ce début du XXIème siècle et qu’elle deviendrait même légèrement négative à partir de 2050. L‘Asie du Sud-Est va croître encore jusqu’en 2050, puis se stabilisera et même diminuera légèrement. Seule la population africaine devrait croître beaucoup. Si notre monde passera de 7 à 10 ou 12 milliards d’individus, cette expansion sera due presque entièrement à celle du continent africain. Si nous étions intelligents, nous mettrions tout en œuvre pour aider celui-ci à émerger, en nous interdisant de ponctionner ses richesses pour notre seul bien-être. En lui laissant aussi appliquer ses connaissances ancestrales, souvent plus judicieuses que les nôtres, de l’exploitation naturelle et écologique du sol. Et aussi en évitant de considérer ses élites comme une clientèle facile pour nos marchés des armes…

Car plus le niveau de vie et d’éducation d’une population s’élève, plus sa croissance démographique est faible, au point que dans les pays les plus riches, en Allemagne par exemple, elle devient négative.

Autre question majeure  : comment nourrir une humanité de 10 à 12 milliards d’individus ? Dans ce même ouvrage j’ai trouvé une réponse encourageante. Elle est issue des travaux d’organismes a priori sérieux, tels que la FAO, selon lesquels on pourrait doubler la production agricole mondiale d’ici 2050, à condition d’utiliser des procédés d’exploitation plus respectueux de la qualité des terres et moins consommateurs d’intrants polluants, dont l’usage irraisonné des dernières décennies à entraîné partout une désertification des sols.

Certes, il faudra compter sur une augmentation de la température moyenne de la terre, sur l’affaiblissement des ressources en eau. De grandes transformations des équilibres mondiaux sont inévitables, mais il semble que l’on puisse s’y adapter.

J’ai trouvé à la page 192 un passage que je ne résiste pas à citer : « Nous n’avons donc aucune contrainte de ressources épuisables. Nous n’avons pas non plus de contraintes globales de ressources renouvelables : utilisées avec les techniques prévisibles, celles-ci suffiraient à faire vivre très correctement 10 milliards d’hommes ».

Pour rester dans la perspective optimiste de cet ouvrage, l’auteur envisage avec sérieux que la population mondiale pourrait diminuer jusqu’à ne compter que 4 milliards d’individus à la fin du XXIIème siècle. La terre serait alors redevenue un paradis où tout le monde vivrait bien, et de plus en plus longtemps.

Il n’est pas interdit de rêver.

 Le rêve du plein emploi

Continuons donc de rêver pour contester ce que nous ressassons depuis des décennies, droite et gauche confondues, à savoir la lutte contre le chômage. Pourquoi n’y est-on jamais parvenu ? On invoque la croissance insuffisante, tout en sachant qu’elle ne peut augmenter sans limite. D’où pourraient provenir les emplois nouveaux  ? Car le système concurrentiel gaspille beaucoup de travail. Les actions commerciales, et surtout la publicité, ne font qu’orienter la consommation d’un secteur vers un autre, ou d’une firme vers une autre. Mais jamais la publicité n’a engendré une quelconque augmentation du pouvoir d’achat. En fait, les publicitaires travaillent les uns contre les autres sans rien produire d’utile.

Alors certes on peut compter sur la transition écologique pour créer des emplois, mais les financer par le secteur privé entraînera en contrepartie une perte du pouvoir d’achat des ménages sur les biens traditionnels. Elle se reportera alors sur d’autres, avec un risque de perte d’emplois. Rien ne permet d’affirmer que le bilan sera positif.

Ce report d’un secteur d’activité sur d’autres risque, dans un régime de marché concurrentiel, d’augmenter les inégalités de revenus comme de patrimoine. Ces inégalités sont-elles ou non un frein pour l’économie ? A priori le transfert d’un secteur dans un autre ne devrait pas avoir d’influence sur les emplois. Le secteur du luxe sera privilégié par les riches et celui des biens de consommation, par les moins aisés. Rien ne permet de dire si le bilan sera ou non positif. Les économistes diront que les riches consomment proportionnellement moins, par rapport à leurs revenus, mais qu’ils investissent davantage, donc favorisent le développement de l’économie. Cela conduit certains à penser que les inégalités seraient favorables à sa vitalité. C’est négliger un facteur pour moi important  : la vitesse de circulation de la monnaie. Plus elle est grande, plus les échanges sont nombreux. Dans une économie de marché, plus la monnaie circule vite, plus l’économie est prospère, et c’est l’inverse si elle est thésaurisée.

Or les riches ont de multiples moyens de thésauriser. Dans les paradis fiscaux en premier, mais aussi dans la spéculation sur les biens patrimoniaux, immobiliers, œuvres d’art et surtout sur les valeurs mobilières. En quelques dizaines d’années la valeur marchande d’un tableau de Van Gogh peut passer de quelques euros à plusieurs millions. Ceci au cours de multiples échanges qui n’ont rien changé à la valeur artistique de l’œuvre. La spéculation est équivalente à la thésaurisation sur le ralentissement de l’économie. C’est donc aux plus-values qu’il faut s’attaquer et en particulier à celles qui portent sur les mouvements boursiers. Ils drainent, sans apporter aucune richesse, des masses monétaires considérables.

On imagine ce que la taxation des transactions spéculatives apporterait au budget de l’État, et à l’intérêt de nos concitoyens. Ce n’est pas le moment de baisser les bras car il semble que cette proposition ait été écartée sine die par notre nouveau président.

 Le revenu universel

Le nombre d’emplois se réduit, au profit soit du chômage d’une partie des actifs, comme en France, soit de la généralisation des emplois partiels, comme en Allemagne. Diminution d’emplois ne signifie pas réduction de production des richesses, le PIB par tête ne diminue pas, mais comment les répartir si le travail ne peut plus être le seul critère ? Le droit d ‘en profiter doit être alors déconnecté du travail nécessaire pour les produire. D’où mon attachement au revenu universel, seul moyen de ne pas laisser au bord de la route une part croissante de la population dont le travail n’est plus indispensable. Entendons-nous bien  : il ne s’agit pas de supprimer le travail, mais de mieux le répartir en acceptant qu’il diminue, à la limite le plus possible, au profit d’activités qui n’entrent pas dans système concurrentiel du marché, celles des associations, du bénévolat et de l’épanouissement individuel.

Le revenu d’existence serait un moyen de redonner à tous une place sur la terre, place qui n’est plus assurée à celui qui ne possède ni revenu fixe, ni patrimoine.

Alors que tous les êtres humains en disposaient dans les époques primitives où l’espace et les ressources étaient accessibles à tous. Avant que la propriété privée ne les ait confisqués en faveur d’une “élite”, ou plutôt des privilégiés qui en profitent sans mesurer ce qu’elle représente en termes de confort et de sécurité.

J’attache de l’importance à distribuer ce revenu universel à tous et non seulement aux plus pauvres. Car distinguer entre pauvres et riches transforme les uns en « assistés » et les autres en « ponctionnés », au prix d’une fracture sociale qui conduit à la dévalorisation des premiers et à la vindicte des autres qui s’estiment lésés.

 Quel système de production dans l’avenir ?

Lorsque tous les biens matériels seront produits exclusivement par des robots, qui les achètera  ? Ford et Keynes avaient déjà été confrontés à cette situation mais, à l’époque, la main d’œuvre était encore nécessaire et l’augmentation des salaires restait une solution.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui et les actionnaires des grands complexes industriels ne sont pas assez nombreux pour consommer tout ce que produisent les robots dont ils sont les seuls propriétaires

Pour ma part je ne vois que deux modes convenables d’organisation de la production et de la distribution des richesses pour suppléer à la structure capitaliste, devenue inefficace.

En premier ce serait le service public, qui n’est pas nécessairement gratuit, et qui pourrait mettre à la disposition de tous des systèmes de production polyvalents. Bien sûr, on me dira que l’État est incapable de gérer convenablement des activités industrielles ou de services. Mais je suis convaincu que c’est un argument peu défendable et qu’un effort d’organisation permettrait de pallier cette difficulté. Mais l’état ne peut tout faire et je m’appuierais sur les Coopératives Ouvrières de production dont un des avantages majeurs consiste à supprimer la traditionnelle dépendance des salariés vis à vis du capital, puisqu’ils en sont les propriétaires.

Je rêve d’usines, devenues des services publics, réparties sur le territoire, capables de fabriquer à la demande aussi bien des voitures, des réfrigérateurs que des tracteurs agricoles, et bien d’autres objets… Ces services ne seraient pas gratuits et généreraient des revenus au profit de l’État.

Les procédés industriels de fabrication sont en plein bouleversement. Jusqu’à présent, on partait de matière brute, dont on soustrayait le superflu par creusage, tournage, fraisage, etc. pour arriver à l’objet fini. Avec l’arrivé des procédés improprement appelés imprimantes 3D on procède, non plus par soustraction, mais par addition de matière. Ce qui engendre économies de matériaux, d’énergie, de transports et polyvalence des outils.

Notre modèle de production de richesses est en train de changer, aux dépens de la vision traditionnelle chère à J.-L. Mélanchon pour qui « seul le travail produit de la richesse ». Au lieu de déplorer sa disparition et de courir à perdre haleine après le plein emploi, il serait plus efficace de chercher où le travail est encore nécessaire et utile. Tout en acceptant que sa nécessité continue de s’estomper, et que le lien social dont on lui attribue le mérite puisse se retrouver dans une multiplicité d’activités personnelles, créatives ou associatives.

À l’heure où la France se lance dans un renouveau inattendu, il n’est pas inutile d’envisager l’avenir avec une bonne dose d’utopie qui devra concerner non seulement l’idée que nous avons de la production de richesses, mais aussi le principe de la monnaie, le secteur bancaire, l’énergie. Sans oublier la qualité de vie, la sauvegarde des paysages, la multiplicité du vivant, l’organisation urbaine. Et bien sûr le fonctionnement d’un monde devenu de plus en plus solidaire.

Nous sommes à un moment de l’histoire où tout peut basculer vers le meilleur si nous savons être vigilant, ou vers le pire si le bouleversement que nous observons avec étonnement n’est qu’une des manifestations d’un Capitalisme toujours soucieux d’assurer sa survie.