Au fil des jours

par  M.-L. DUBOIN
Publication : août 2004
Mise en ligne : 5 novembre 2006

 OBÉSITÉ ET LOBBYING

L’obésité, et surtout celle des enfants, est un problème de plus en plus grave dans les populations riches. L’Agence française de sécurité sanitaire des aliments s’en inquiète, et constate que la courbe du poids moyen des enfant suit celle des publicités télévisées les incitant à se gaver de gâteaux et de boissons sucrés. Le danger est tel que l’Assemblée nationale a voté en avril un texte de loi sur la santé publique contenant deux articles anti-obésité, dont un visait à interdire les distributeurs de cette “mal-bouffe” dans les lycées et les collèges. Des distributeurs gratuits d’eau fraîche sont évidemment plus sains. Mais voter cette loi c’était, de la part des députés, compter sans le “lobbying” dont sont capables les entreprises qui font fortune en plaçant ces distributeurs automatiques à la portée des enfants. La santé de leurs clients n’étant pas leur problème, ils se sont vite mobilisés pour empêcher que la loi soit adoptée par le Sénat en deuxième lecture. La “Chambre syndicale nationale de vente et services automatiques” a aussitôt lancé sa contreattaque (selon un plan qui est décrit sur internet) : recrutement d’un cabinet de lobbying politique, conseils mis à la disposition des distributeurs pour qu’ils sachent comment s’y prendre pour faire pression sur les élus et argumentaire envoyé au ministère de l’éducation nationale.

Et ce jeu d’influence a marché [1]. Le ministère de la santé qui s’était inquiété en constatant : « l’obésité et le surpoids des enfants ont triplé en France en 20 ans », défend maintenant ces distributeurs automatiques ! « Ce type d’équipement participe de la mission éducative de l’établissement scolaire » a osé dire le rapporteur de la commission des affaires sociales du Sénat, qui, avec le soutien du gouvernement, a remanié les deux articles anti-obésité : il n’est plus question d’interdire les distributeurs automatiques dans les collèges et lycées.

Quant à la publicité à la télé pour des « boissons avec ajout de sucres, de sel ou d’édulcorants de synthèse et de produits alimentaires manufacturés », elle devra simplement contenir une information sanitaire…mais les annonceurs pourront même déroger à cette obligation, il leur suffira pour cela de verser une contribution au financement d’une campagne télévisée d’éducation à la santé !! « C’était abusif de vouloir imposer aux industriels de dénoncer leurs produits. Il faut des messages de santé publique mais aussi responsabiliser les parents et les enseignants » a d’ailleurs renchéri le lobby des chaînes de télévision, inquiet de voir baisser ses recettes publicitaires de la part des industries alimentaires.

 UN AVEU SANS DÉTOUR

D’ailleurs, quel est le rôle de la télévision ? — Le PDG de la première chaîne, Patrick Le Lay, répond lui-même [2] en ces termes sans équivoque « …soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit ». Et il va même jusqu’à préciser : « pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont [donc] pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. Rien n’est plus difficile, ajoute-t- il sans ambage, que d’obtenir cette disponibilité ». Il n’y a donc pas de mystère : ce sont bien des esprits creux que forme la télévision. Rien d’étonnant à ce qu’ils ne lisent pas ensuite La Grande Relève !

 OÙ SE SITUE LE COURAGE ?

La pub de nos dirigeants, après avoir voulu faire croire à l’absolue nécessité de certains bouleversements sociaux (retraites, santé, etc), invite l’opinion à admirer le “courage” de ce gouvernement. Mais imposer ces “réformes” au mépris de toutes les manifestations légales de la désapprobation des électeurs n’est pas du courage, c’est tout simplement laisser voir qu’on s’est fait élire pour défendre certains intérêts et qu’on se fiche bien de la “fracture sociale”. Si ces pressions occultes des lobbies se multiplient en France, comme depuis longtemps aux États-Unis et à Bruxelles, c’est parce que nos élus manifestent un penchant évident pour ces intérêts particuliers et qu’ils sont leurs alliés “objectifs” (certains y étant liés financièrement, plus ou moins directement).

La réaction primaire à cette attitude est celle du “Tous pourris !” des abstentionnistes et de l’extrême droite. La réaction autrement plus responsable consiste à expliquer, à dénoncer ces procédés, tout en cherchant comment les empêcher. Nous ne sommes pas seuls à l’avoir adoptée, puisque c’est la vocation que s’est donnée l’association Attac. Même si celle-ci est débordée par la profusion des luttes qu’elle engage tous azimuts, et que beaucoup de ses adhérents s’en désespèrent, il semblerait que son Président vienne [3] de faire preuve à la fois de courage et d’inspiration au point de “secouer” un colloque UMP auquel il avait été convié. Il y a en effet osé dire : « La politique de la France ne se fait pas à la corbeille, avait dit le général De Gaulle. Or, désormais, elle s’y fait entièrement ». Il a même été jusqu’à parler de renationalisation des banques, « des entreprises comme les autres » ! Jusqu’où ira son courage ?


[1La grande presse, en règle générale, ne dénonce jamais ces manœuvres. Fait exceptionnel, le quotidien Le Monde en a parlé dans son édition du 10/07/04. Recommencera-t-il ? Car le président de la commisssion des affaires sociales du Sénat le lui a immédiatement reproché (voir Le Monde des 11-12/07/04).

[2Dans un livre intitulé Les dirigeants face au changement aux éditions du Huitième jour.

[3Nicolas Weill : “Le président d’Attac secous l’assistance d’un colloque UMP” Le Monde du 3/7/4, page 8.


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.