Au palmarès de la démence

par  M. DIEUDONNÉ
Publication : mars 1968
Mise en ligne : 22 octobre 2006

Ci-dessous quelques extraits de deux articles parus côte à côte dans la « DEPECHE du Midi » du 24 janvier dernier :

1° - Les « six » et le problème du lait

Afin de remédier à la surproduction laitière qui pose un problème à la communauté européenne, M. Sicco Mansholt, vice-président de la commission exécutive, a proposé hier deux mesures importantes :

- Les exploitants agricoles possédant moins de cinq vaches devront renoncer entièrement à la production laitière.

- Le prix du lait sera bloqué à son niveau actuel.

D’autres suggestions ont été faites par la commission : le paiement d’une prime à l’abattage de jeunes animaux (...)

Ces mesures visent à réduire la production de beurre (...)

M. Mansholt a souligné que les stocks de beurre s’élèveraient à 140.000 tonnes en avril prochain et qu’en 1969, si l’on n’y portait pas remède, les produits laitiers coûteraient au Fond agricole du Marché commun 800 millions de dollars (...)

Il convient, dit-il, de rétablir un équilibre entre l’offre et la demande.

2° - Les vieilles pierres

Le Centre de défense des intérêts des personnes âgées nous fait parvenir une lettre adressée à nos dirigeants et parlementaires. En voici quelques extraits :

(...) Nous sommes les ouvriers qui bâtirent jadis la société actuelle (...) Que l’on restaure les vieux édifices, d’accord, mais peut-on refuser en même temps le droit de vivre décemment à ceux qui les construisirent ? (...)

Les vieux ont peiné, épargné. Qu’ont-ils reçu en échange ? Leurs économies ont fondu comme cire au brasier des dévaluations, et la société pour laquelle ils ont, durant toute leur vie, travaillé, leur accorde à peine de quoi ne pas mourir de faim (...)

Monsieur Mansholt, ne mentiriez-vous pas sciemment quand vous appelez « excédents » le beurre que consommeraient avec la plus vive satisfaction les personnes âgées - si elles disposaient d’un revenu suffisant pour se le procurer ?

Votre langage serait certainement différent si vous ne disposiez que d’une indemnité de vieillard de six francs et quelques centimes par jour pour vous nourrir, vous vêtir, vous loger, vous chauffer, vous éclairer et vous distraire ! ...

Les dizaines le millions d’Européens âgés ou économiquement faibles sont des êtres humains qui ont les mêmes besoins physiologiques que vous-même. Vous pouvez satisfaire les vôtres, grâce à l’argent que vous procurent les contribuables européens, mais les premiers n’en ont pas assez pour satisfaire les leurs. Il convient donc do rétablir un équilibre entre l’offre et la demande en leur fournissant les moyens pécuniaires nécessaires pour augmenter la demande.

Ce n’est pas l’avis que vous avez formulé, Monsieur l’expert économique, bien repu et à l’abri du besoin ; vous voulez rétablir cet équilibre en diminuant l’offre, malgré les énormes besoins insatisfaits. Vous affamez les pauvres qui ont besoin d’une aide en ne leur permettant pas de consommer ce que vous appelez, par euphémisme, les « excédents ». Vous êtes sans doute indifférent à la détresse de vos contemporains les plus défavorisés, puisque vous ne tenez pas plus compte d’eux que s’ils n’existaient pas. Vous oubliez que les personnes agées ont, par leur travail effectif, nourri, vêtu, logé, chauffé, éclairé et distrait tous les bavards prétentieux dont la nullité, qui fait peine à voir, est telle qu’ils ne sont même pas capables de répartir les « excédents », dont ils ne savent plus que faire, entre ceux qui en ont le plus urgent besoin.

Pour diminuer l’offre et sauvegarder le profit, Monsieur l’affameur, vos congénères, Messieurs Sauvy, Fourastié, Rueff, Pisani, Jeanneney. Debré, Drancourt, Sélillot, etc. ont fait payer aux contribuables les dizaines de milliards d’anciens francs afin de retirer du marché cent millions de kilos de beurre (ce qui représente 16 plaquettes de 125 grammes pour chacun des 50 millions de Français !...) De sorte que les contribuables paient le beurre qu’ils ne consomment pas, afin que celui qu’ils consomment leur soit vendu à un prix élevé et « rentable », dans un marché « assaini » par ces démentiels organisateurs de la rareté.

Peut-être pensez-vous, Monsieur Mansholt, que tous ces diplômés ès sciences économiques ont perdu la raison, puisque vous ne voulez pas les imiter en faisant payer aux consommateurs européens 800 millions de dollars pour soutenir le cours des produits laitiers en 1969. Mais vous voulez quand même sauvegarder les profits et cette détermination vous fait perdre également la raison, car il faut l’avoir perdue pour raréfier la producion de lait, de beurre, de fromage - au milieu d’une Europe où tant de personnes sont privées lu nécessaire et dans un monde ou les 2/3 de l’humanité meurent littéralement de faim !...

Mes sieurs les économistes affameurs, vos méthodes barbares vous donnent mauvaise conscience, vous n’êtes pas fiers de votre inhumaine gestion des affaires économiques ; et si vous qualifiez « d’excédentaires » des aliments indispensables aux hommes, c’est pour tenter de justifier l’imbécile raréfaction de ces aliments, délibérément et systématiquement organisée par vous.

Si vous manquez de coeur, hélas ! ce n’est pas non plus l’intelligence et l’imagination qui vous étouffent !... En effet, l’interdiction faite aux petits exploitants de produire du lait les inciterait à se grouper et à créer des coopératives de production, ce qui aurait pour effet d’augmenter la production laitière au lieu de la diminuer !...

Quant au blocage des prix du lait à son niveau actuel, dans une conjoncture de hausse permanente des prix - traditionnelle et inévitable dans notre économie du profit - c’est une plaisanterie de mauvais goût qui conduirait fatalement les exploitants agricoles à l’émeute et à la révolte... à défaut le pouvoir produire plus pour conserver leur niveau de vie !...

Ainsi, vos inutiles efforts pour juguler l’abondance portent préjudice à tous, aussi bien aux personnes âgées qu’aux exploitants agricoles, tant aux consommateurs qu’aux producteurs !...

Messieurs les professeurs d’économie politique, une expérience de près de 40 ans montre que l’abondance renaît toujours de ses cendres, plus éclatante que jamais. Votre entêtement à la combattre, au lieu d’en faire bénéficier vos contemporains comme vous en bénéficiez vous-même, fait de vous des pitres inhumains et sinistres. Mais en dépit de tous vos forfaits, l’abondance continue à se manifester est à se développer, offrant aux hommes la possibilité toujours plus grande de les enrichir tous - tout en supprimant, il faut en prendre son parti, des occasions de réaliser un profit.

Ne serait-il donc pas plus sage de remplacer ce profit, inexorablement condamné, par un revenu social qui permettrait à tous de consommer l’abondante production moderne, au lieu de la combattre sans trêve ni répit ?

Dans l’affirmative, il conviendrait le ne plus nous laisser appauvrir et manoeuvrer par des égoïstes qui infligent contre toute raison à leurs contemporains des conditions qu’ils ne voudraient pas pour eux-mêmes, ni peut-être même pour leurs chiens ! Par des déments qui luttent contre l’abondance de lait, le beurre, de fromage, de céréales, de légumes, de viande, de fruits, etc. au milieu le la multitude des humains sous-alimentés ou affamés ! Par des faibles d’esprit incapables de répartir les « excédents » de toute nature à ceux qui en ont le plus impérieux besoin ! Par des aveugles, enfin, qui entretiennent la confusion, le désordre, la haine et qui poussent le monde vers de nouveaux conflits économiques, sociaux et internationaux.


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.