Autorité et dépendance

par  M. BERGER
Publication : février 2018
Mise en ligne : 24 juin 2018

La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur
obtienne de ses subordonnés une
obéissance totale et de tous les instants.

(Extrait d’un ancien règlement militaire)

Dans cet extrait du règlement militaire, bible imposée autrefois aux jeunes appelés, et que je cite ici approximativement, de mémoire, trois thèmes voisins  : celui de l’autorité : « la discipline », de la dépendance des uns à l’égard des autres, « l’obéissance » et de la hiérarchie inégalitaire, « le supérieur et le subordonné ». Les trois résument une grande partie des rapports qui fondent nos sociétés humaines.

Mais qui ou quoi les justifie ? Et si justifications il y a, ont-elles été toujours les mêmes, sont- elles en relation avec l’éthique, avec les droits de l’homme  ? Sont elles identiques dans toutes les formes de gouvernement : aristocratique, oligarchique, dictatoriale, démocratique ? Sont elles immuables, ou sujettes à l’évolution des idées, ont-elles un rapport avec l’humanisme dont nous nous prévalons encore ; avec les religions, la politique ou l’économie  ? Sont elles résumées dans le droit ou la législation  ? Les comportements qu’elles induisent se sont-ils modifiés dans le temps  ? Peut-on parler d’un progrès moral dans nos manières de les exercer  ? Et si on parvient à déceler des avancée, peuvent-elle encore progresser, dans quelle direction, et sous quelles influences  ?

Il peut paraître prétentieux d’aborder ces questions dans un article nécessairement bref. Et il faudrait pour être sérieux un solide support intellectuel, une culture minimale où figureraient en bonne place et dans le désordre Socrate, Machiavel, La Boétie, Erasme, Montesquieu, Spinoza, Montaigne, Tocque­ville, Proudhon, Marx et bien d’autres. Je n’ai donc pas la possibilité de répondre aux questions évoquées ci–dessus, mais les poser en tant que simple citoyen avide de comprendre où va le monde, présente je l’espère un certain intérêt. Et “l’amour de la sagesse” est un sentiment trop précieux pour le laisser entre les mains des seuls philosophes.

Et puis les bouleversements du monde s’y prêtent. Aucun des grands penseurs cités plus haut n’en pouvait soupçonner l’existence : Le refus de l’autorité, de la soumission d’un genre à un autre, la croissance démesurée des pratiques managériales, la puissance occulte de la publicité, la laïcité menacée, la nécessaire remise en cause de la distribution des richesses de la terre, la prolifération des systèmes numériques de surveillance. Toutes ces transformations, à peine émergentes dans les esprits et dans les usages il y a quelques dizaines d’années, autorisent ceux qui n’ont qu’un contact superficiel avec la philosophie, l’économie, la politique, l’écologie, à s’emparer avec humilité de ces thèmes, enjeux de survie pour notre humanité.

 Les fondements de l’autorité

Alors commençons par l’autorité. Je me remémore une scène d’une série télévisée : Elle oppose une jeune enseignante et un adolescent en capuche : « D’où es-tu pour me donner des ordres  ? » s’exclamait-il. C’était insolent, impoli et choquant, mais en même temps pertinent. Sur quoi se fonde le droit à l’autorité  ?

On l’attribue par habitude, dans la politique ou l’administration, aux droits acquis d’une caste éduquée pour cela, recrutée sur concours ou justification de diplômes. Dans les milieux entrepreneuriaux, elle est dévolue aux détenteurs du capital, les actionnaires, et aux dirigeants. Les deux, plus ou moins mêlés, reproduisent fidèlement nos structures sociales de plus en plus contestées.

Tout l’édifice se fissure. Un indice révélateur : les textes officiels qui régissent le monde de l’entreprise. Dans la formulation actuelle du Code Civil elle a pour unique rôle le profit, mais des voix s’élèvent pour lui imposer des objectifs supplémentaires, environnementaux et sociaux. Nouvelle écriture qui permettrait des recours devant les tribunaux. En cas par exemple de licenciements non justifiés ou d’atteinte insupportable à l’environnement. Inutile de dire que le MEDEF ne voit pas cette réécriture d’un très bon œil.

Mais si l’on renonce à l’argent, à l’appartenance à une caste pour justifier le droit à l’autorité, sur quoi s’appuyer ?

Sur la démocratie bien sûr, mais est-elle sans défaut  ? L’avis d’une majorité d’électeurs, fut–elle étroite, sur le choix d’un représentant ou d’une action collective, est-elle une garantie­  ? Il suffit que cette majorité soit mal informée pour que la démocratie vacille. Or l’absence d’informations ou, pire, la dispersion sur un public peu formé de fausses affirmations affaiblit beaucoup la prise de décision.

Il ne faut pas s’en cacher, les partis politiques, de quelque bord qu’ils soient, utilisent, à grand renfort de discours, d’affiches, de tracts, de médias, tous les procédés connus par la publicité pour vendre un programme ou faire élire un candidat. Or il est évident pour tout le monde que les messages publicitaires, même affectés à la politique, sont mensongers par nature. On s’y est habitué, on se croit capable de relativiser. En fait, on tombe dans tous les pièges, ce qui en prouve l’efficacité, et explique l’importance prise par les agences de publicité et les spécialistes de la communication…

Pourquoi n’en serait-t-il pas de même dans l’expression du pouvoir dit “démocratique” ? Dans toute communauté les électeurs les mieux informés sont en général minoritaires, alors que la majorité est abreuvée jusqu’à saturation de messages publicitaires. D’où les résultats très décevants de nombreuses consultations populaires.

L’élection du dernier président des États-Unis confirme en tout point cette crainte…

La clef de la démocratie passe donc par l’information des électeurs, et leur formation à l’esprit critique, mais comment y parvenir  ? Les campagnes électorales sont censées y contribuer, les débats médiatiques aussi. Et il arrive que cela fonctionne, mais dans bien des consultations populaires, la diffusion d’informations complètes et objectives reste à peu près impossible.

Si la connaissance des hommes et des sujets soumis aux choix des électeurs est une des justifications de la démocratie, elle est difficile à partager dès que la population concernée devient diverse et nombreuse. Celui qui “fait autorité” est facile à reconnaître dans les communautés réduites, il est soumis en revanche à l’expression médiatique, avec tous ses défauts, dès que la population concernée est importante.

L’autorité implique une dépendance des individus à l’égard de ceux qui la détiennent. Ce qui suppose, sans la remettre en question, la supériorité des uns sur les autres. D’où l’établissement de hiérarchies que personne ne cherche à remettre en cause. Même les révolutions ne font que déplacer les acteurs mais les structures de pouvoir demeurent, seules les têtes ont changé.

 Il existe des servitudes acceptées

Mais cette dépendance imposée par les habitudes sociales est parfois l’objet d’accommodements qui la rendent supportable à ceux qui en sont les victimes. L’exercice du pouvoir implique des responsabilités souvent inconfortables, que beaucoup refusent. L’obéissance passive a au moins une vertu attrayante  : elle permet en particulier d’échapper aux préoccupations inhérentes à l’exercice du pouvoir.

Car, comme l’a exprimé La Boëtie, la servitude peut être volontaire. Il n’est pas exceptionnel qu’une prise d’otage, manifestation la plus sordide de la dépendance entre la victime son bourreau, se transforme parfois en relation plus ou moins consentie. Le “syndrome de Stockholm” décrit cette sorte de perversion.

Elle n’est pas très différente des rapports entre l’esclave et son maître. Désir de se faire bien voir, obéissance passive, voire reconnaissance à l’égard d’un maître dont on peut tout attendre, en mal le plus souvent, mais parfois aussi en bien, certains esclaves finissent par revendiquer leur statut comme plus avantageux que la liberté.

Dans le même ordre d’idée, beaucoup de femmes musulmanes réclament la liberté de porter le voile, pourtant signe non équivoque de leur dépendance à l’égard des hommes.

On ne peut passer sous silence le rôle éminent des religions dans l’organisation des états de dépendance. Entre un ou des dieux, fruits d’un imaginaire collectif, et le peuple, elle est le plus souvent relayée par une hiérarchie religieuse. Ce n’est pas le lieu ici de traiter du rôle des religions. Citons parmi les innombrables thèses émises sur cette question, celle de René Girard sur le désir mimétique, le rôle des rituels dans l’éradication de la violence, le sacrifice du bouc émissaire.

Mais on ne peut évoquer les états de dépendance entre les hommes sans parler de la soumission à des croyances religieuses. Il est difficile de les aborder, tant elles font appel à des sentiments profonds, ensevelis dans la conscience de chacun d’entre nous. Spinoza a écrit sur ce sujet des textes, qui sont encore éclairants plusieurs siècles après leur parution.

 La dépendance est-elle dans la nature de nos sociétés  ?

Bien des rapports de soumission sont inscrits dans l’inconscient collectif. Toutes les formes de dépendance ont pour caractère commun d’apparaître intangibles, inamovibles, éternelles et, pour tout dire, parties prenantes naturelles du fonctionnement de nos sociétés.

Quelques exemples  : le colonialisme et sa forme la plus odieuse, l’esclavage. Ils furent longtemps acceptés comme justifiés par la domination, considérée comme naturelle, d’une race sur une autre. Il y avait d’un côté les “civilisés” dont le rôle était d’apporter la civilisation aux “sauvages” auxquels on n’attribuait même, parfois, qu’une existence purement animale. On se souvient de la “controverse de Valladolid” au cours de laquelle la légitimité de l’asservissement des populations indiennes s’est posée au sein de l’Église espagnole.

Plus ancienne encore, et plus prégnante, la domination des hommes sur les femmes est loin d’être éradiquée. Elle apparaît même dans la Bible dès l’origine de l’humanité. La femme est issue de l’homme, créé en premier… Cette distinction a couru pendant des siècles. La femme est restée dévolue au service et au plaisir de l’homme, elle était : le “repos du guerrier”. Rappelons qu’en France, pays des droits de l’Homme, de l’humanisme, les femmes n’ont obtenu le droit de vote qu’au milieu du XXème siècle, et elles ne pouvaient alors ouvrir un compte bancaire qu’avec l’autorisation de leur mari…

Ne parlons pas de la domination sexuelle, acceptée depuis longtemps dans la plupart des civilisations, il a fallu quelques évènements récents pour faire prendre conscience à la fois de la fréquence et de l ‘agressivité des relations subies par les femmes.

Il y a probablement encore bien des formes de dépendances qui nous semblent parfaitement naturelles et que nous ne remettons pas en cause. Par exemple, nos comportements avec les animaux dont nous admettons avec désinvolture que nous avons sur eux tous les droits. En particulier celui de les mettre à mort après les avoir traités au cours de leur brève existence avec une inexcusable sauvagerie. Si quelques voix, encore timides, s’élèvent contre ces pratiques, l’opinion publique s’en inquiète peu. Il n’est pas impossible que dans quelques années les générations qui nous succèderont porteront sur la nôtre, dans ce domaine, un regard sévère.

Bien des formes de dépendance ont été progressivement éradiquées de nos comportements, en tout ou partie, avec de rares régressions. Mais dans la majorité des cas, elles ont été récusées de manière à peu près définitive et ne sont plus acceptées dans la plupart des pays du monde.

C’est le cas par exemple de l’esclavage : s’il existe encore, ici ou là, de manière sporadique, il est officiellement banni à peu près partout. Mais il faut se rappeler qu’il a été un mode de dépendance parfaitement admis pendant des siècles. Les victoires militaires s’accompagnaient de la prédation des biens matériels, du viol des femmes et de la mise en esclavage des hommes. Or cet esclavage, objet de transactions économiques dont nous conservons les traces même dans les grands ports français, était encore accepté dans certains pays, jusqu’à la fin du XIXème siècle. Sa justification était simple  : on y voyait le seul moyen d’obtenir une main d’œuvre bon marché, la seule qui soit compatible avec les exploitations agricoles de l’époque.

Quant aux rapports de domination entre colons et “indigènes” dans nos ex-colonies, ils ont perduré jusqu’aux accords d’indépendance de la fin du XXème siècle. Il suffit de revoir les magazines des premières années de ce siècle pour constater la mise en dépendance des populations colonisées. Il était admis que l’indigène devait le respect aux colons qui avaient en revanche tous les droits de sévir. Punitions sous forme de sévices physiques allant parfois jusqu’à la mort. N’oublions pas non plus les épisodes de la guerre de 1914 au cours desquels les régiments issus de nos colonies ont été systématiquement mis en avant dans les situations les plus risquées.

De telles pratiques ne seraient plus admises de nos jours, au moins dans les pays qui se disent démocratiques.

Si les dépendances tombent les unes après les autres cela signifie-t-il que nos comportements font l’objet d’un réel progrès moral  ? On pourrait alors se flatter des refus de l’esclavage, de la domination des hommes sur les femmes, de la dépendance imposée par des hiérarchies religieuses au profit d’une laïcité libératrice des consciences. Et d’autres murailles commencent à se fissurer, comme le salariat, encore modèle dominant du travail collectif. Je me suis déjà exprimé avec d’autres dans des articles récents de La Grande Relève sur ce sujet crucial.

 L’éradication des formes de dépendance traditionnelles ne s’accompagne-t-elle pas de l’émergence de nouvelles  ?

De ces conquêtes évidentes dans l’éradication des dépendances, peut-on inférer une amélioration durable de nos comportements sociaux ?

Ce serait vrai si nous étions certains que la disparition de formes de dépendance devenues inacceptables dans nos consciences collectives ne s’accompagnait pas de l’émergence de bien d’autres, dont nous n’avons encore qu’une connaissance très incertaine.

Ce pourrait être le cas des techniques publicitaires qui nous envahissent, de plus en plus ciblées. Elles nous plongent dans un monde où nos libertés d’action se trouvent inexorablement modifiées au profit de certains intérêts. Libertés contrôlées par l’oligarchie en place, nouvelle dépendance, mieux dissimulée, mais peut-être encore plus contraignante.

La récupération de tous nos messages personnels, la mise à disposition des agents économiques de toutes nos particularités physiques, mentales, sociales, mettent chacun d’entre nous à la disposition des grands manipulateurs des circuits numériques.

Mais il y a plus grave  : l’émergence des “neuro-sciences” donnera à ceux qui les maîtrisent un pouvoir sur les autres, dont nous n’avons encore qu’une idée très limitée. L’existence des “réseaux sociaux”, encore inconnus il y a deux ou trois décennies, et la place qu’ils ont prise dans nos habitudes quotidiennes, montrent que la dépendance subit des transformations radicales. Plus insidieuse, elle n’en est que plus dangereuse.

Déjà émerge dans les débats la possibilité d’une mutation de l’humanité en faveur d’un “homme augmenté” qui profiterait de prothèses cérébrales et physiques pour faire émerger une forme nouvelle d’humanité.

Nous serons alors confrontés à un dilemme moral effroyable. Si le “transhumanisme” devenait possible, serait-il implicitement limité à une petite partie des êtres humains ? Ou bien déciderons nous de l’étendre à toute l’humanité  ? Toutes les mutations des espèces vivantes, expliquées par le darwinisme, montrent que la première hypothèse est la plus vraisemblable. La plupart des formes nouvelles d’êtres vivants n’ont pas fait disparaître celles dont elles sont issues.

On aura ainsi institué une forme de domination irréversible, qui s’accompagnera d’une disparition partielle mais considérable d’une grande partie de l’humanité telle que nous la connaissons.

Les phénomènes migratoires, qui n’en sont encore qu’à leurs débuts, ne sont peut-être que les prémices de la fin d’une partie d’entre nous, condamnée par le réchauffement d’une terre devenue par endroits inhabitable, et par son exploitation sans limite au profit des plus riches.

Si nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde, acceptons alors la honte d’appartenir à la partie dite “supérieure” d’une humanité à deux vitesses que nous aurons contribué à instaurer.

Il est difficile de trancher dans le débat sur le “transhumanisme”, dont beaucoup récusent d’ailleurs l’éventualité, mais peut-être utile d’en poser les termes. Car l’harmonie du monde ne dépend pas seulement de notre capacité à en partager équitablement les ressources, mais aussi de notre volonté à supprimer les états de dépendance entre tous les êtres vivants.


Bibliographie :
Élisée Reclus, Examen religieux et philosophique du principe d’autorité, Thèse défendue à la faculté de théologie de Strasbourg, 1851
René Girard, La violence et le sacré, éd. Grasset, 1972 ; Des choses cachées depuis le commencement du monde, éd.Grasset, 1989.
Georges Balandier, Contribution à une sociologie de la dépendance, Cahiers internationaux de sociologie n° XII p 47-69
JMG Le Clezio, Alma, éd. Galimard, 2017.