Bilan de nos efforts communs - 3ème partie

par  J. DUBOIN
Publication : mars 1968
Mise en ligne : 22 octobre 2006

Résumé du chapitre I : la première guerre mondiale (14-18) ruina la France dont dix de ses plus riches départements furent dévastés. Nos « experts » expliquèrent qu’un siècle serait nécessaire pour reconstruire nos régions libérées. Or, 10 années suffirent à tout remettre en état et déjà la grande crise mondiale des années 30 éclatait. Les « experts » prétendirent qu’il ne s’agissait que d’une surproduction « généralisée » (sic). Les gouvernements des IIIe, IVe et Ve Républiques « assainissent » depuis lors les marchés pour en retirer les « excédents » invendables. Une campagne de presse favorisa la création du M.F.A. qui dénonce inlassablement l’abominable combat livré à l’Abondance, alors que, même dans notre pays, la misère est loin d’être vaincue.

Le chapitre II reproche aux économistes « officiels » leur hostilité à l’égard de l’économie distributive de l’Abondance. Ils enseignent que notre libéralisme économique est éternel parce qu’il obéirait à des lois naturelles (sic). En conséquence ils ne protestent jamais contre l’assainissement des marchés, ni. même contre la fabrication intensive des armements, laquelle atteint aujourd’hui 168 milliards (anc.fr.) par jour pour l’ensemble des nations dites civilisées. Mais c’est que cette fabrication, pièce maîtresse du « plein emploi » donc du libéralisme, distribue salaires et profits sans rien apporter à vendre sur les. marchés déjà saturés.

Faisons maintenant le bilan de nos efforts communs : est-il positif ou négatif . Avant la deuxième guerre mondiale il eut été largement positif. Mais il est clair que 5 années d’occupation d’abord partielle puis totale, brisèrent l’élan du Mouvement Français pour l’Abondance. Son organe « La Grande Relève » se saborda, beaucoup de camarades se dispersèrent, nos sections s’évanouirent toute réunion étant sévèrement interdite. Après l’armistice, il fallut repartir à zéro, et, ne l’oubliez jamais : l’Abondance avait disparu ! Ici une parenthèse n’êtes vous pas stupéfait de la rapidité avec laquelle elle est revenue ? Trois ou quatre ans à peine après une longue période de pénurie, voilà qu’on se plaint à nouveau de la surproduction !

Quoi qu’il en soit le grain semé par le M.F.A. n’avait pas été complètement perdu. Une partie germa et nous aurions récolté une belle moisson si, comme on l’a rappelé dans le chapitre précédent, les gouvernements des IVe et Ve Républiques n’avaient estimé dangereuse la propagande pour l’Abondance. Ne pouvant décemment la déclarer illicite, ils privèrent le M.F.A. des moyens modernes d’information, la radio et la télévision.

Ceci dit, avons nous lieu d’être satisfaits des résultats obtenus ? Pour le savoir, consultons nos camarades.

Les pessimistes répondent non. Pour eux, les Français sont en pleine décadence. Beaucoup sont en proie à la passion du jeu. Alors que la loterie était autrefois interdite, elle est aujourd’hui élevée à la dignité d’institution nationale. Ayant paru encore insuffisante, on la doubla du tiercé. Les casinos où l’on joue ne furent jamais plus prospères. Sans vergogne l’Etat alimente son budget des produits d’un vice ! La criminalité ne cesse d’augmenter de même que la délinquance juvénile ce qui est beaucoup plus grave. Certes un grand nombre de Français se préoccupent de l’instabilité de leurs moyens d’existence, mais sans jamais prendre la peine d’en démêler les raisons.

Sans nier ces constatations, les optimistes n’en tirent pas d’aussi sombres conclusions. Ils observent en effet qu’une grande préoccupation a surgi : celle des loisirs, c’est-à-dire du temps dont chacun peut disposer en dehors de ses occupations ordinaires. Ne parle-t-on pas constamment de la civilisation des loisirs ? On songe même à les organiser, et, avec beaucoup de suite dans les idées, leurs futurs organisateurs entendent que ces loisirs soient « rentables » pour eux ! Il va de soi que les loisirs entrevus sont ceux dont bénéficient aujourd’hui les gens riches : belles croisières, séjours délicieux dans les plus agréables sites de la planète. Qui sait ! peut être bien la chasse à courre démocratique ? Quoi de plus réjouissant que la vue du cerf aux abois ? Epuisé, il se rend à la meute qui le harcèle, et donne enfin le spectacle de son agonie saluée par la sonnerie des cors !

Rares sont nos contemporains qui se doutent, que pour jouir de ses loisirs, il faudra d’abord apprendre à les cultiver, sans quoi autant la condamnation à l’ennui à perpétuité. Pourtant dans l’opinion générale lie loisir de demain ne sera plus le loisir de notre chômeur. On sait qu’il consiste à user ses derniers souliers à courir lire à la porte des usines « Pas d’embauche ». Demain, le loisir sera « payé ». On ne sait par qui ni comment. Les moyens financiers tomberont peut-être du ciel ! Mais n’est-ce pas déjà soupçonner, vaguement j’en conviens, que quelque chose de nouveau se dessine à l’horizon : « Le revenu social » ? C’est donc bien la preuve que l’économie de l’abondance a fait des progrès !

Sans doute, admettent honnêtement les pessimistes, mais c’est encore bien confus dans les cervelles moyennes. Croyez nous, la partie ne sera .gagnée que le jour où l’économie de l’Abondance sera assez répandue dans le grand public pour figurer dans le dictionnaire. C’est absurde, mais ce qu’on ne trouve pas dans le dictionnaire est inexistant. Dans l’esprit de beaucoup de gens, c’est irréel, ou n’existe tout au moins que dans l’imagination.

Mais, répartissent les optimistes, l’économie de l’Abondance figure dans le Dictionnaire des Sciences Economiques. L’éminent économiste Alfred Sauvy en a même noirci deux pages aux fins de l’exorciser. En revanche, dans le même dictionnaire (page 1077) Le professeur M. Cépède, réhabilite -l’économie de l’Abondance à l’article « Surproduction ». Je cite textuellement « En même temps qu’on constatait l’existence des « surplus » (excédents des produits invendus) on devait convenir que les besoins n’étaient Pas satisfaits dans la mesure où ils n’étaient pas « solvables », qu’il existait une demande potentielle non effective en période de « surproduction », et que la demande effective pouvait fort bien se trouver réduite par la « surproduction » même : c’est là le phénomène de la misère dans l’Abondance, de la misère par l’Abondance. »

La misère par l’Abondance ! Vous rappelez vous (chapitre ll) les ricanements du professeur Murat, de la Faculté de Droit de Lyon, qui écrit que « l’abondance est un des exemples les plus purs. de l’aberration et de la décadence des esprits dans l’entre-deux guerres. C’est une des plus parfaites poudres de perlinpinpin qui aient ébloui et achevé d’abrutir un peuple oui n’en avait pas besoin (sic). On trouve cet aimable couplet page 118 du livre Renaître, publié avec la collaboration de M. François Perroux. Et M. A. Murat s’intitule, lui-même et très modestement, « docteur » des sciences économiques, alors qu’il n’est guère qu’un économiste sous-développé. Les optimistes ajoutent que l’Economie distributive de l’Abondance est exposée dans le Précis de la classe de Philosophie de MM. Denis Huisman et André Vergès où on lit que « les directives générales de la doctrine : sont fort intéressantes, et l’analyse du libéralisme économique paraît remarquablement lucide et fondée sur une documentation très approfondie. »

De cela les pessimistes conviennent en regrettant que le Dictionnaire des Sciences Economiques ne soit consulté que par les spécialistes, et que les élèves de philo ne représentent qu’une minorité infinitésimale de la population française.

En ce qui concerne les dictionnaires usuels, il faut dissiper une équivoque. Tout le monde sait que le nombre des mots d’une langue n’est pas immuable. De vieux mots tombent en désuétude des mots nouveaux font leur apparition. Ceux- ci sont spontanément créés par le grand public par la seule raison qu’ils lui sont devenus indispensables. Mais comment un mot nouveau fait-il son entrée dans les dictionnaires ? C’est l’Académie française qui en décide. Elle a conquis tacitement ce privilège en créant son propre dictionnaire vers la fin du XVIIe siècle. Plus tard elle devait en donner un petit nombre d’éditions. C’est ainsi que la vieille dame du quai Conti décide si tel mot est français, car, dès qu’elle l’introduit dans son dictionnaire, il entre ipso facto dans tous les autres. Il ne faut pas croire que cela alla tout seul ; les « puristes » de l’époque ayant considéré les nouveaux mots comme d’indésirables intrus. Ils les réunirent même en un petit livre qu’ils baptisèrent « Dictionnaire des Halles » en signe de protestation.

Le dictionnaire usuel est donc le recueil des mots d’une langue à l’exception des termes supra- techniques qui font l’objet de dictionnaires spéciaux. Il range le plus souvent les mots par ordre alphabétique faisant suivre chacun de son orthographe, de sa prononciation, de son origine et de sa signification. Mais de plus, il donne encore les différents sens du mot, beaucoup en ayant plusieurs.

Prenons pour exemple le mot Abondance. Il nous apprend qu’il vient du latin abundantia (ab undare, couler à flot) et qu’il signifie : possession de tout ce dont on a besoin ; que l’abondance diffère de la richesse en ce que celle-ci emporte l’idée de luxe, de superflu, tandis que l’abondance se rapporte plutôt à l’utile, au nécessaire ; elle est une source de bonheur ; on dit que l’abondance règne là où les subsistances affluent.

Ce n’est pas tout : abondance a encore un autre sens : on dit ainsi qu’on parle d’abondance quand on parle facilement, correctement, sans sécheresse ni stérilité. « Parler d’abondance » est donc une acception nouvelle du mot Abondance. Comment a-t-elle pénétré dans le dictionnaire ? Cette fois ce n’est pas le dictionnaire de l’Académie française qui en a pris l’initiative, sa nouvelle édition étant constamment en chantier.

Un exemple : l’abondance a donné récemment naissance à une théorie que des gens de bonne volonté s’efforcent de répandre. Iront-ils solliciter son admission des rédacteurs du dictionnaire ?

Impossible, on ne les connait pas, ils gardent l’anonymat. S’adresseront-ils au directeur de l’entreprise qui édite le dictionnaire ? Ils seraient curieusement reçus !

A la vérité, le nouveau sens d’un mot doit s’imposer. Il faut qu’on en parle couramment, qu’on le lise dans la presse, dans les livres. Bref qu’il appartienne déjà au domaine public. C’est pourquoi je fus agréablement surpris à la nouvelle que la théorie de l’Abondance figurait dans le nouveau petit Larousse illustré. Et un peu inquiet, je l’avoue, sur la définition qu’il en donnait. La voici : Théorie qui considère que les moyens techniques modernes permettent de produire une quantité de biens très supérieure aux moyens d’achat du consommateur et estime que, dans ces conditions, les problèmes économiques se résument en la mise en place de procédés de distribution tenant compte des besoins de chacun. » Pouviez vous imaginer une définition aussi concise, complète et claire ? Pour ma part elle est supérieure à toutes celles qui me sont venues à l’esprit.

Mais nos pessimistes ne se déclareront peutêtre pas encore satisfaits, car ils prétendent que nous ne sortirions pas vainqueurs d’un sondage d’opinion ! Tout le monde ne sait donc pas que le sondage d’opinion est la forme la plus perfectionnée du mensonge politique ?

Et pourtant il peut arriver que, malgré toutes les précautions prises dans le choix des questions posées, les réponses de l’opinion soient diamétralement opposées au désir des organisateurs du sondage. C’est justement ce qui s’est produit lors d’un des derniers concernant l’an 2000. Il s’agissait de savoir comment les « sondés » l’entrevoyaient dans leur petite jugeote. L’une dies questions était celle-ci : le chômage aura-t-il disparu ? Non, ont répondu 72 % des personnes interrogées. Or, si le chômage n’a pas disparu en l’an 2000, c’est que le plein-emploi dont on nous rebat les oreilles n’est qu’une « fumisterie » pour employer le langage châtié de M. Georges Pompidou.

Au reste notre Premier ministre est-il bien convaincu que rien ne doit changer dans notre système économique et social ? A plusieurs reprises il a fait allusion à certaines « mutations » en cours, en précisant même certain jour qu’elles étaient indispensables. Or qu’est-ce qu’une « mutation » ? C’est un des mots de notre langue ayant plusieurs sens que donne le dictionnaire. Celui qui correspond à la pensée de M. Georges Pompidou ne peut être que celui-ci : « modification brusque et héréditaire apparaissant chez les êtres vivants et qui est à l’origine d’une nouvelle race. »

Or les hommes sont des êtres vivants dont l’économie de l’Abondance changera infailliblement le comportement. N’ayant plus à gagner leur vie, ils cesseront d’être des concurrents pour devenir d’excellents copains...

Un homme politique s’est exprimé beaucoup plus nettement que notre Premier ministre, c’est M. André Malraux. Rappelons que dans une séance de l’Assemblée nationale (9 novembre dernier) il a déclaré : « Notre civilisation implique la rupture avec le passé la plus brutale que le monde ait jamais connue. Il y a déjà eu de grandes ruptures et en particulier la chute de Rome. Mais jamais elles ne se sont produites en une seule génération... Nous sommes, nous, la génération oui aura vu le monde se transformer au cours d’une vie humaine. »

Au cours d’une vie humaine ! Comme on estime en général sa durée à 30 années, reste à savoir à quel moment la rupture a commencé : est-ce à partir du jour où le M.F.A. l’a signalée, ou du jour où M. André Malraux s’en est rendu compte ? Qu’importe, car la suite du discours mérite d’être souligné : « Pour la première fois, nous assistons à un développement autonome de la machine. Il repose sur un fait très simple : la machine et ses dépendances sont d’une telle importance que statistiquement tout ce qui est argent se dirige inévitablement vers elle. Lorsqu’une grande entreprise réalise des bénéfices énormes, que peut- elle en faire ? Quel qu’il soit le luxe déployé est sans commune mesure avec la grandeur des bénéfices des entreprises modernes : on n’achète pas des châteaux tous les matins. En conséquence, ou bien l’entreprise se développe, c’est-à-dire que la maison Peugeot, par exemple, qui a réussi dans le cycle, fait de l’automobile et que, si elle réussit dans l’automobile, elle fera de l’avion ; ou alors ces bénéfices vont à la banque, laquelle banque investit dans les machines l’argent dont elle dispose. »

« C’est pourquoi nous voyons le machinisme prendre cette puissance extraordinaire et les investissements atteindre des proportions colossales et se diriger exclusivement vers les industries de pointe, contraignant tous les pays à se soumettre à la loi de la civilisation machiniste. »

« Or, pour la première fois, cette civilisation ne sait pas quelle est sa raison d’être. Celles qui nous ont précédées savaient ce qu’elles étaient, et le savaient si bien - je l’ai déjà dit - qu’une conversation entre un pharaon et Napoléon était parfaitement concevable ; c’était le temps des grandes civilisations agraires. Mais déjà une conversation entre Napoléon et un chef d’Etat moderne ne serait plus possible parce que les données ont complètement changé. » Qu’une conversation entre Napoléon et un chef d’Etat moderne ne soit pas possible, c’est l’évidence même, mais que les chefs d’Etat modernes ne s’accordent que pour préparer la guerre est vraiment affligeant.

Comment les députés accueillirent-ils le discours de M. Malraux ? Ne venait-il pas de donner le sens exact de la « mutation » annoncée par son chef de file ? Quelques membres de la majorité manifestèrent leur satisfaction comme si, grâce à eux, la « mutation » était déjà réalisée. Consistait-elle donc à « muter » l’U.N.R, pour en faire l’U.D.V ?

Quoi qu’il en soit et tout compte fait, les « abondancistes » n’ont pas lieu d’être mécontents. Aujourd’hui les faits se précipitent dans la voie qu’ils avaient prévue. Le chômage augmente en France, en Angleterre, en Allemagne fédérale, en Italie... même en Espagne !

En vue de l’ouverture prochaine du Marché commun de nouvelles concentrations d’entreprises provoqueront de nouveaux licenciements, et lorsque le Marché commun s’ouvrira en juillet, que de grosses surprises !

Est-ce tout ? Non, on découvre enfin que les jeunes n’ont plus d’avenir, à l’exception du petit nombre dont le bagage scientifique sera très lourd. Que fera-t-on des autres ?

Et les mythes se volatilisent, le défi américain de J.-J. Servan-Schreiber n’est plus à relever, les Américains étant condamnés à l’austérité. Et le dollar se trouve mal... Et le nazisme reparaît en Bavière...

Enfin les techniques de la production progressent à une allure ahurissante !

L’Abondance est en marche, seule une guerre nucléaire pourrait l’arrêter !

(Fin)


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12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.