Encore le pétrole

par  J. MAILLOT
Publication : décembre 1976
Mise en ligne : 13 mars 2008

« La France fera face » (Le Premier ministre).
En clair : les Français paieront la note, c’est-àdire vous et moi, avec en prime les multiples désagréments de coupures de courant intempestives et prolongées, pouvant dans certains cas être dramatiques (hôpitaux, cliniques, etc...).
La projection à la T.V. du « Jour le plus long » contraignit E.D.F. à imposer en Bretagne, « La nuit la plus noire ». Même attraction la semaine suivante pour une autre région.
Revanche et triomphe des technocrates du Kilowatt !

ENERGIE ET RENTABILITE

« Vous voyez bien qu’on ne peut assurer l’alimentation du réseau français sans la construction et dare-dare de centrales atomiques. On n’a que trop tardé, par la faute de ces farfelus, de ces ignorants qui s’efforcent d’ameuter des sots, car l’atome « pacifique » est sans danger, nous l’affirmons solennellement.  » (le D.G. d’E.D.F. et le directeur du C.E.A.... conjoints !).
Tiens donc ! sauf quand un « accident » se produit (les journaux de France, d’Angleterre, des U.S.A., de Suède, du Canada). Et les déchets ? Qu’en faire ? Immergés ou enterrés, il faudrait enfin réaliser qu’ils restent sur notre planète, et demeurent dangereux pour des milliers d’années. Joli cadeau à faire à nos enfants ! Les vôtres aussi, Messieurs, seront dans le coup !
« Bof ! les journalistes, c’est bien connu, ignorent tout de ce dont ils parlent, de toutes façons, il faut maintenant y passer, alors silence dans les rangs ! ».
Eh bien justement non ! Le citoyen-contribuable est en droit de se poser des questions.
1° Pourquoi les gouvernements successifs ont- ils laissé se développer aussi intensément les centrales à fuel ? Parce que le pétrole était bon marché, répondent-ils. Cette situation était cependant susceptible de changer ! La preuve  ! Gouverner, m’a-ton appris, c’est prévoir. - Non, blablater  !
2° Pourquoi avoir toléré et même encouragé la fermeture des mines, où il y a des centaines de millions de tonnes qui peuvent en être encore extraites ? Et là où ce n’est plus possible, la combustion du charbon dans le sous-sol même, permet la production de gaz. Cela se fait bien en U.R.S.S. Pourquoi ne pas avoir appliqué ce procédé chez nous ?
3° Pourquoi avoir ralenti à l’extrême la construction de centrales hydrauliques ? Pourquoi n’avoir pas, là où c’est possible, accéléré l’installation de micro-centrales automatiques ? Et les usines marémotrices ? C’est fini ? Bien trop chères, répond-on. Et la ligne Maginot, c’était le père Noël ? Et le mur de l’Atlantique, c’était gratuit ?

LES AUTRES SOURCES D’ENERGIE

On pourrait aujourd’hui, sans plus d’efforts, compte tenu des techniques et moyens dont nous disposons, entreprendre enfin le barrage de la baie du Mont Saint-Michel. Ving-cinq milliards de kwh  ! Une paille ! De quoi réduire la facture des importations. Même si cela doit faire de la peine à tous ceux qui, du puits à la pompe, s’engraissent... sans se tacher !
Et pourquoi nos responsables politiques oublient- ils ces deux sources d’énergie, inépuisables autant que gratuites : le vent et le soleil ? Mais on ne s’y intéressera vraiment que le jour où l’on aura trouvé le moyen de faire payer leur utilisation. Tous les espoirs seront alors permis. Imaginons un compteur de calories solaires dans chaque deux-pièces-cuisine. Quelle affaire ! Réussir à faire payer les courants d’air ! Quelle trouvaille ! Quelle source de bénéfice !

ANTICIPATION

Poussant plus loin les recherches, quel pactole serait la mise au point, par les puissants laboratoires de la N.E.Z.A., d’un micro compteur qui permettrait de facturer notre respiration ! Il ne resterait plus qu’à en confier l’exploitation à la tentaculaire I.T.N.B. (International Trou du Nez Business) avec ristourne possible pour ceux qui consentiraient à évacuer dans les réservoirs de la nouvelle géante l’I.T.T.CONS (International Trust and Trouduc Consortium) le méthane s’échappant par l’autre extrémité de la tuyauterie !
Cette prodigieuse source de gaz naturel nous libérerait du chantage

au pétrole. L’humanité serait alors sauvée, et plus important encore, le capitalisme aussi ! Fini le spectre du chômage  ! Que d’emplois créés pour la mise en place. Que de releveurs de compteur, de contrôleurs fiscaux embauchés ! Quelle nouvelle richesse ! Quels magnifiques profits ! L’âge d’or, quoi...
Oui, mais... comment financer ce formidable investissement ? Où trouver tant d’argent ? Elémentaire, cher Watson. Les D.T.S. (Droits de Tirages Spéciaux) dernier cri de la technique monétaire sont tout indiqués. Puisque c’est aussi du vent !

LE GASPILLAGE DE L’ELECTRICITE

Aujourd’hui, étant donné le développement atteint par l’ensemble de nos moyens de production, il est peu probable que notre consommation d’électricité continue à doubler tous les dix ans comme on le prétend. Cela doit ressortir clairement des études de prospective faites par E.D.F.
Tiens ! Une fois encore coïncidence bizarre. C’est peut-être la raison pour laquelle nous assistons depuis quelques années à une campagne publicitaire intense pour le « Tout électrique  ». On vient, provisoirement, par décence, tout de même, d’y mettre une sourdine, mais elle se poursuit de bouche à oreille, des agents d’E.D.F. aux abonnés présents ou futurs. Si au point de vue « confort », c’est l’idéal, au point de vue énergétique c’est parfaitement lamentable !
L’électricité est une forme haute d’énergie. Elle se transporte facilement, se transforme facilement et avec un grand rendement en énergie mécanique. La dégrader en chaleur, forme basse de l’énergie, est un gaspillage éhonté dans les circonstances actuelles. C’est un peu comme si, sous prétexte de confort et d’énergie, on décidait d’importer des Rolls Royce pour transporter les ordures ménagères.
La comparaison est peut-être un peu poussée, mais voyons de plus près. Sur cent calories dégagées par la combustion d’un certain poids de fuel dans la chaudière de votre immeuble ou de votre pavillon, soixante-dix assurent votre chauffage, et trente partent par la cheminée. Rendement d’une telle installation  : 70 %. Dans une centrale électrique, dont les chaudières sont techniquement mieux adaptées et mieux conduites, vingt calories seulement sont perdues. Le reste, quatre-vingts, produit de la vapeur qui actionne une turbine, laquelle entraîne un alternateur, qui débite dans un transformateur lequel alimente une ligne de transport qui alimente un transformateur, puis un ou deux autres qui alimentent enfin votre radiateur, lequel avec un rendement intrinsèque de 100 % ne restitue cependant que trente calories. Rendement de l’ensemble  : 30 %. Voilà un confort qui coûte cher à la Nation. Mais Dieu soit loué, le chiffre d’affaires d’E.D.F. est en augmentation. En son nom, on réussit à nous faire tout avaler. Et en celui du « profit », même et surtout des centrales atomiques. Quel marché en perspective. On était cependant en droit de penser que les responsables d’un service public aussi important auraient un comportement bien différent de celui d’un simple boutiquier. Hélas ! Trois fois hélas comme aimait à le dire « qui vous savez ». Mais peut-être pensait-il, ce disant, à tous ceux sur lesquels il fut obligé de s’appuyer  ?

LE GASPILLAGE DE L’ESSENCE

Autre gaspillage : la consommation d’essence. On a tellement seriné qu’un homme sans automobile n’était pas digne de son époque, ni même de ce nom, que sur cinq voitures, une seule transporte un passager. Pour aller chercher un paquet de cigarettes, on attèle 50 CV. Quant à la limitation de vitesse !! Vous avez déjà essayé, vous ? Ne pas dépasser les 90 km/heure vous donne droit à un coup d’oeil de commisération de la part de tous les autres conducteurs qui vous doublent allègrement. On fait figure de « demeuré ». En ville, la conduite « pied léger » vous vaut cette fois, invectives et « queues de poisson ». Curieusement l’augmentation du prix de l’essence ne fait qu’aggraver les choses (1). Ils veulent avoir du plaisir pour leur argent, les « champions ». Alors on «  écrase le champignon ». On brûle du « coco  ». On grille de la « gomme », on « cire » des embrayages. « C’est la vie çà », «  çà fait marcher les affaires ». Et pour couronner le tout le maître mot est lâché « çà donne du travail » !!

DONNER DU TRAVAIL

En effet dans ce régime, où l’on produit abondamment avec de moins en moins de peine à l’aide de machines et d’automatisures, pour pouvoir consommer, « faut avoir du travail  ». Alors allons-y gaîment :
Fabriquons des autos même s’il y en a tellement qu’on ne peut plus s’en servir.
Fabriquons des engins de mort pour pouvoir vivre.
Construisons des centrales atomiques même si on doit en mourir à terme.
Faisons la guerre, tas d’hurluberlus, c’est ce qui donne encore le plus de travail. Dommage qu’on en crève au comptant.
Les hommes paraissent aujourd’hui mettre un point d’honneur à être sur terre non pour y vivre le mieux possible, mais le plus stupidement possible !

DE QUOI J’AVAIS L’AIR !

J’évoquais toutes ces choses dernièrement devant des personnes réputées sérieuses et de «  bonne société », lorsque m’étant tu, attendant leurs commentaires, je lus sur leurs visages le même étonnement que celui que doit avoir un phoque découvrant une bicyclette dans les glaces du pôle ! Puis un sourire condescendant se dessina sur leurs lèvres pâles, sans un mot. Je réalisais tout d’un coup, comme le chante le cher Brassens « j’avais l’air d’un c.., ma mère » !
Tant il est vrai que : quel que soit le milieu, l’éducation et le niveau d’instruction, la proportion d’imbéciles est une constante.
« En France, on n’a pas de pétrole, mais on a... » la pléthore d’égoïstes bornés qui en dernière analyse se comportent comme des « abrutis ». C’est le beau résultat que la « pub », les « mass media », « l’audio-visuel » et les professeurs d’économie politique ont, après bien des efforts, enfin obtenus.
Mais il reste heureusement une minorité d’esprits ouverts, et c’est à eux que je m’adresse en leur disant : réfléchissez un instant et reconnaissez avec moi que notre système des «  salaires-prix- profits », agonisant, dépasse en ridicule mon « anticipation » et dégage une odeur plus nauséabonde encore.
Concluons donc ensemble : sans financiers ni affairistes de tous poils, les hommes cesseraient enfin de marcher sur les mains, et réaliseraient peut-être qu’elles sont là pour être offertes !

(1) Voici comment se décomposent les F 2,25 d’un litre d’essence, à la pompe : Arabes : F 0,40 ; impôts  : F 1,37 ; raffineurs et pompistes : F 0,48.