Gustave RODRIGUES, précurseur du distributisme ?

par  D. BLOUD
Publication : décembre 1988
Mise en ligne : 4 juin 2009

C’est en 1935 que Gustave Rodrigues déposa aux
Editions Liberté, 6 bis, rue de l’Abbaye, à Paris, le
manuscrit de son ouvrage intitulé « Le Droit à la
Vie », soustitré « L’unique solution du problème
social ». Ce livre ne semble pas avoir vu le jour mais, grâce
à un ami dont le père connaissait l’auteur, nous avons
pu retrouver cet important témoignage des origines du Distributisme.
A l’époque, Jacques Duboin venait de fonder sa « Ligue pour
le Droit au Travail et le Progrès social », face à
un chômage mondial généralisé (de 30 à
40 millions selon l’estimation de Rodrigues). Mais ce dernier voyait
déjà l’impossibilité de promettre ’du travail à
tous. Il écrit en effet : « Le chômage prolongé
et généralisé a une signification profonde : il
marque le passage chaotique et douloureux de l’ère du travail
à celle des loisirs ». Déjà, il voyait que
 : « Economiquement, l’humanité est dans un cul-de-sac ».
Inéluctablement, le travail tend vers zéro car il est
repris par la machine. « Donner du travail » revient, pour
les gouvrernements à reprendre la vieille idée des ateliers
nationaux de 1848, rien de plus. L’ordre social ne peut donc plus être
fondé sur le travail humain : comme l’a dit Lénine, « le
monde qui reposait hier sur des épaules de chair, repose aujourd’hui
sur des épaules de fer ». L’homme est bien devenu, selon
Claude Bernard, « le contremaître de la création »,
mais par machines interposées, où le’ facteur humain n’est
plus qu’un anachronisme. La richesse collective produit la misère
individuelle. Jamais l’humanité n’a été plus riche
(en 1935, la semaine de 16 heures s’instaurait aux Etats-Unis) tandis
que jamais les hommes n’ont été plus pauvres !
Visionnaire, Rodrigues prévoit alors que « le résultat
le plus certain du chômage, ce sera la fin du capitalisme »,
qui ne peut plus vivre que de rapines, les scandales étant sa
condition d’existence. Il devra sa ruine à ce qu’il se révèle
incapable de distribuer ce qu’il produit.

Les uns crèvent de ne pouvoir vendre, les autres
de ne pouvoir acheter la production des machines, et entre les deux
l’Etat crève aussi de ne plus recevoir la dîme prélevée
sur des transactions qui ne se font plus. Rien ne vaut plus rien, car
nous avons de tout à profusion, tout en demeurant persuadés
qu’il n’y en a pas pour tout le monde ! On est resté à
la loi de la jungle, de Milthus, de Darwin, mais en donnant la priorité
absolue au robot, seul rentable, sur l’être humain. Ce dernier,
qui ne représente en énergie, qu’un millionnième
de turbine de 1935, peut-il prétendre avoir une quelconque valeur
économique ?

« S’il n’y a pas destruction de richesses, il
y a disparition du profit : tout le capitalisme est contenu dans ce
postulat ». Et c’est à l’Etat qu’il incombe de socialiser
les pertes, le coût de la destruction de la production invendable,
au lieu de la distribuer. Ceux qui peuvent encore consommer paient donc
pour que ceux qui le voudraient ne le puissent pas ! Déjà
en 1935 se profilait la concurrence japonaise : « ses montres,
qu’il jette sur le marché à raison de 150F le kilo, sont
en train de tuer l’horlogerie de Neuchâtel et dé la Chaux-de-Fonds ».

Tout est tellement abondant que le signe mesurant la
rareté, la monnaie, tend lui-même à disparaitre
aussi. C’est la fin du régime des prix et la renaissance du troc,
plus rentable car supposant deux désirs sans valeur marchande
fixe, pouvant donc se passer de monnaie, de prix fixe pour tout le monde.
C’est finalement ce qui se passe dans les opérations de compensation
bancaire, d’enchères, de mise à prix et de négociations
directes. Avec une monnaie dépréciée, instable,
commercer n’est plus un échange, c’est spéculer. Posséder
de l’argent n’est pas plus sûr que détenir une marchandise
quelconque. Le but est donc d’augmenter, non pas la masse monétaire,
mais sa vitesse de circulation (idée proudhonienne) jusqu’à
supprimer l’argent le jour où il devient obstacle aux trocs,
aux échanges. Ni inflation, ni déflation : circulation.
Ce n’est pas parce que l’argent ne circule pas qu’il y a crise, mais
c’est parce qu’il y a crise de consommation que l’argent ne peut plus
circuler et devient parasitaire.
Pour Rodrigues, ce qui fait obstacle à la distribution généralisée,
c’est l’attachement à la propriété individuelle,
sur laquelle est fondée le capitalisme : « Alors qu’en règle
générale les différents droits reconnus légalement
à l’homme sont à base d’égalité, seul le
droit de propriété est à base d’inégalité,
car il n’est pis accessible à tous au départ, l’héritage
commun étant confisqué par certains. Cela malgré
le fait que la propriété n’apporte plus la sécurité
car les patrons demandent à être salariés ».
Les scandales et la violence sont dus à cette hypertrophie monstrueuse
d’une richesse accaparée non répartie. « Nous sommes
bien revenus à l’époque d’une nouvelle féodalité,
plus féroce parce que plus systématique et plus rationnellement
organisée que celle du Moyen-Age ». « L’esclave antique
était propriété du patron, qui devait en assurer
l’entretien ». L’esclave moderne n’est plus objet de localisation
de services, donc réduit à une notion abstraite de « prestateur
de service », placé sur le même plan que la machine
quant à son utilité pour le capital.
Mais ce même esclave est censé, non seulement fournir les
services qu’on lui demande, quand on en a besoin, mais consommer la
production selon les besoins qui sont créés par le profit.
Le détenteur de l’outil de production touche donc un profit des
deux mains car « comme travailleur, je produis 10 mais touche 8,
et comme consommateur je paie 12 et reçois 10 ». Ce n’est
pas le vol que dénonce Proudhon, mais une forme subtile d’usure.
Le vol proprement dit atteint toute sa dimension avec le capitalisme
bancaire. A ce propos, Gustave Rodrigues constate que la banque, en
tant qu’intermédiaire, ne produit rien. Il oublie son rôle
de créatrice de monnaie scripturale, constituant actuellement
les trois quarts de la masse monétaire de transaction.
Mais lorsqu’il écrit : « la banque mène le monde »
et que « les banquiers sont rois », qu’ils détiennent,
« sans rien produire et précisement parce qu’ils ne produisent
pas, tous les postes de commande de la production », Rodrigues
rejoint finalement l’analyse de Jacques Duboin, pour lequel la pseudo-production
d’argent par les banques (« créations ex nihilo » selon
les termes de Jacques Riboud) n’est qu’un profit supplémentaire
qu’elles se procurent, par des jeux d’écritures comptables. « Le
capitalisme aboutissant à l’omnipotence des banques n’a-t-il
pas signé sa propre condamnation » ?

Condamner le capitalisme, c’est finalement condamner,
sinon toute propriété individuelle, du moins celle des
moyens de production. Pour Rodrigues, la propriété est
un « crime social » qu’il faut supprimer avant qu’elle se
supprime ellemême dans une crise terrible (dont on voyait déjà
les premières convulsions en 1935 et qui allait éclater
de manière effroyable par la guerre mondiale). Le capitalisme,
dans son genre se veut distributisme dans la mesure où il répartit,
non pas les profits, mais les pertes et les destructions de richesses,
où il supprime, finalement les objets de propriété
lorsqu’ils sont trop nombreux pour que son profit puisse se maintenir.
La guerre n’est qu’un avatar logique des assainissements de marché
et autres gels de terres que l’on connaît bien. « Le capitalisme,
qui n’est possible que par la rareté, génératrice
du profit, cherche à tuer l’abondance qui le fait disparaître ».
On détruit d’abord les produits puis, si ce traitement ne suffit
pas, on détruit leur cause : les moyens de production. Tout cela
à titre onéreux bien entendu, payé par la société
solvable. Au Sénat français, le rapporteur de la Commission
des Finances, Marcel Régnier, demande candidement : « Est-ce
le moment de pousser à des recherches scientifiques qui ne pourront
peut-être que nous gêner ? », recueillant l’assentiment
général... « Et M. Jacques Duboin d’insister avec
force les besoins comme tels ne comptent pas économiquement,
mais seuls parmi eux les « besoins solvables ».
Lorsqu’il y a abondance (« surproduction » en termes capitalistes),
il n’y a plus à échanger, il n’y a qu’à distribuer.
Le passage du rare à l’abondant entraîne logiquement celui
du payant au gratuit. La non participation de l’abondance réelle
conduit à des aberrations telles que cette affirmation solennelle
de la C.G.T. en 1934 : « Le droit au travail se confond pour nous
avec le droit à la vie ». Rodrigues est ici en avance sur
son temps lorsqu’il dénonce l’imposture du plein emploi et même
sa contradiction intrinsèque car le propre du progrès
social est de réduire, et à terme de supprimer, le travail
humain : « le loisir doit devenir la règle et le travail
l’exception ». « Déshonorons le travail » s’écriait
alors un autre visionnaire, Joseph Dubois. Personne ne revendique le
droit au service militaire ou à l’impôt, qui sont des charges.
Je n’ai pas droit au service de travail pour la société,
mais à la sécurité vitale qu’un tel service doit
me garantir, d’une manière ou d’une autre. C’est ainsi que Rodrigues
parvient naturellement à la notion de « service civil »
minimal, que Jacques Duboin appellera « service social ».
Dans cette humanité régénérée et
enrichie par la science, nous n’avons plus le choix qu’entre une politique
de destruction et une politique de distribution« . L’on sait quel
choix a été fait cette année après que ces
lignes furent écrites... Cette notion de redistribution de la
production des machines entraine naturellement celle de l’allocation
d’une monnaie de consommation, sous forme de « bons de consommation »
et de « monnaie à court terme ». Mais pour cela, la
transition ne peut être que révolutionnaire. Rodrigues
salue d’ailleurs, à ce propos, Jacques Duboin qui n’a pas hésité
à intituler un de ses ouvrages : « La Grande Révolution
qui vient », considérant le régime capitaliste comme
définitivement condamné. Car il lui faut être totalitaire,
dictatorial, pour pouvoir conserver son système de profits antisociaux,
s’il ne veut pas refaire appel à la méthode - trop coûteuse
sans doute à ses yeux - de la guerre mondiale. Ne pouvant plus
vivre de profits, il en est réduit aux rapines (prédateurs,
O.P.A., raids, etc.) exactement comme la féodalité du
Moyen-Age. Rodrigues refuse donc l’idée de Jacques Duboin de
jeter « un pont entre le passé et l’avenir » car « cette
distribution du travail que préconise Jacques Duboin, le capitalisme
la refuse ». Cela serait trop dangereux pour son existence. Mais
il faut viser à cet ordre nouveau, tout de suite, sans trait
d’union avec ce qui est déjà mort.
Il faut exiger la maximisation du bonheur pour le plus grand nombre
possible, non pas au moyen d’un minimum vital mais de ce que Rodrigues
appelle un « minimum maximum, porté aussi haut que le permettront
les possibilités de l’heure », fonction à la fois
de la dignité de la personne et du rendement de la production.

Rodrigues distingue les besoins fondamentaux, incompressibles,
pour lesquels seraient distribués des bons de consommation nominatifs
et personnels afin d’éviter toute spéculation, ainsi que
des redistributions en nature ; et les besoins plus spirituels, accessibles
au moyen d’une monnaie gratuitement distribuée mais à
court terme « non thésaurisable », permettant des choix
et des initiatives personnelles. Ceux qui refuseraient le « service
civil de travail » recevraient des « bons de consommation
de moindre valeur ». La monnaie de compte à court terme
servirait à procurer « un supplément de jouissance,
mais non pas à vous conférer une puissance ». On
sera donc en devoir de la dépenser dans un temps très
court, « pour tuer en vous un souci d’épargne qui n’aura
plus aucune raison d’être ». Les grosses entreprises seraient
socialisées mais les petites unités de production individuelles
seraient respectées. Rodrigues esquisse alors tout un plan de
transmission des richesses au pays : transports, commerce, banque. Celle-ci
serait remplacée par un « Institut National unique »
à succursales, facilitant la transmission des richesses. « La
banque de l’avenir sera presque une banque de troc : produits contre
produits, services contre services. »
Pour conclure, Rodrigues développe son thème essentiel,
le Droit à la Vie, par opposition au « droit au travail »
et autres revendications mal comprises. « Le danger pour l’humanité,
c’est de ne pas se mettre assez vite à la page. Car si les circonstances
sont révolutionnaires, les esprits ne le sont pas. Ils continuent
à voir l’avenir à travers le prisme du passé. Ils
réclament du travail, de l’argent, tout ce qui est en voie de
disparition rapide, tout ce qui n’est qu’une survivance et qui est en
train de perdre sa raison d’être. Ils sont effarés quand
ils nous entendent tenir le langage contraire : loisir et gratuité. »
« On ne veut, ni ne peut comprendre qu’il faut en effet s’installer
dans le chômage et l’aménager ». Contrairement au
positivisme d’Auguste Comte qui divinise la société (le
Grand-Etre), Rodrigues estime que celle-ci n’est qu’un moyen au service
de l’individu. Pas de « religion de l’humanité » donc,
même si Rodrigues n’évite pas tout à fait le piège
de la « religion et de l’individu » et de l’anthropocentrisme
polluant qu’elle suppose. Mais au moins, on ne saurait le taxer de collectiviste
ou de communiste ! Ses jugements sont très actuels, à 53
ans de distance : « L’indigence de pensée, le manque d’imagination,
la puérilité des conceptions de ceux qui nous dirigent
est quelque chose de proprement effarant. En toute sincérité,
ils nous promettent « la fin de la crise » et « la reprise
des affaires » ! Ces hommes, fossilisés dans des formules
anciennes, entrent dans l’histoire à reculons. « Le résultat
d’un tel délire, c’est qu’ils nous proposent comme idéal,
une vie diminuée, étriquée, ratatinée. Leur
programme se résume en un mot. Tout ce qu’ils ont à nous
offrir, c’est le Droit à la Mort ». Ou leur formule, ou
la nôtre. Ou la bourse, ou la vie !
L’ouvrage de Rodrigues se termine par une « Déclaration
du Droit à la Vie » qui mériterait d’être rappelée
dans « La Grande Relève », ainsi que par un plan précis
de réorganisation économique selon les principes ci-dessus
exposés. En conclusion, Gustave Rodrigues peut à bon droit
être considéré comme un des pères fondateurs
de l’Economie Distributive, dont le flambeau allait être repris
de main de maître par Jacques Duboin et transmis à ses
continuateurs actuels. Le message reste le même, l’unité
de pensée converge vers le même objectif, qu’il nous appartient
maintenant de réaliser, si le temps en est bien venu.