L’esclavage, aujourd’hui

par  G.-H. BRISSÉ
Mise en ligne : 17 mai 2006

Alors que l’évolution des idées scientifiques, technologiques, éthiques, religieuses, progresse à pas de géant, des appareils sclérosés maintiennent l’ordre établi, figent et perpétuent des structures aliénantes. La peur du changement vers l’inconnu, et la hantise de perdre les intérêts acquis, engendrent un conservatisme politico-social qui contrarie l’exploitation, au bénéfice de l’humanité, de la révolution technologique. Le réformisme se fourvoie dans un non-conformisme de façade, il ne va pas au fond des choses : il esquive les vrais problèmes en n’appréhendant pas les évènements dans leur globalité et il se résout en une tentative d’adaptation de l’ordre ancien aux nouvelles donnes. Des idéologies, oui, mais pas d’éthique.

Ce qui est offert aux générations montantes c’est le spectacle permanent d’une société d’injustice, de confrontation perpétuelle, de guerre sociale, de violence, fût-elle révolutionnaire. Or l’Homme a besoin simultanément de valeurs sécurisantes et de dépassement. Il doit pouvoir trouver sa voie à travers les pulsions de violence et de puissance, il doit consolider des points d’ancrage pour baliser les frontières entre ses capacités propres et l’action solidaire et responsable.

Que les citoyens soient inégaux en nature, rien n’est plus évident. Que ces inégalités soient systématiquement exploitées à des fins de domination économique, commerciale et partisane, est naturel : le fort l’emporte sur le faible, l’intelligent et le rusé sur le borné et le pleutre. C’est la loi du monde animal, bien que, paraît-il, les bêtes d’une même race ne se dévorent point entre elles. Mais il existe une Déclaration Univeselle des Droits de l’Homme...

 Les droits de l’Homme... à revoir en termes de devoirs.

Cette Déclaration devrait figurer à côté des mirifiques programmes des candidats... Car s’il en était conscient, l’électeur éliminerait d’office les démagogues et autres populistes qui font de la haine, de la division et du racisme leurs thèmes de prédilection.

Mais qui peut encore affirmer que les citoyens sont égaux au regard de l’alimentation, du logement, des soins médicaux, de la maladie, de l’invalidité, du veuvage, de la vieillesse, de la paternité, des moyens de subsistance, de l’éducation, de la culture, qui conditionnent « leur plein épanouissement » ?

Est-ce y contribuer pleinement que de réduire l’indispensable contribution communautaire et solidaire à un acte sélectif de charité publique ou privée ?

Un chômeur n’aurait-il pas le droit de s’adresser au gouvernement et aux responsables politiques pour leur signifier que le droit au travail est inscrit dans notre Constitution ?

- La Déclaration stipule en outre que « toute personne est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l’effort national et à la coopération internationale compte tenu de l’organisation des ressources de chaque pays ». Alors, dans un pays comme la France, où les ressources ne font pas défaut, où l’on s’acharne même à les limiter et à les détruire faute de les consommer, n’est-ce pas leur répartition qu’il faut changer ?

Vos carences, ô princes qui nous gouvernez, sont tout simplement anticonstitutionnelles. En vertu des Droits Universels de l’Homme, les associations de chômeurs et des “sans droit” du monde entier seraient fondées à formuler un recours en justice contre les pouvoirs publics défaillants pour obtenir des dommages et intérêts [1].

 Une société de personnes, ... non d’esclaves

Seule la conscience en éveil peut atténuer, voire araser, par le droit, les inégalités naturelles. Les capacités de l’autre ne se mesurent point, elles s’apprécient en qualité.

La société se mue progressivement, par retouches successives, en communautés de personnes, qui sont complémentaires dans leur milieu de vie naturel ou au sein de ce qu’elles ont en commun : leur travail, leur loisir, leur culture ou leur spiritualité.

Or l’ordre social perpétue, sous l’éphémère vernis du réformisme, des structures de servitude, voire d’esclavage, sans cesse renouvelées, et leur corollaire, l’esprit de soumission. L’être est écrasé sous le paraître. À la coopération nécessaire, à la solidarité communautariste, on substitue des rapports de forces, de confrontation, des hiérarchies bureaucratiques et paternalistes. Ce sont des solutions de facilité, car il est plus aisé de faire faire que de faire, et d’imposer que de dialoguer. Ainsi, le responsable, c’est l’autre : ce qu’il fait ne vaut rien, et moi je détiens seul les clés de l’organisation idéale et exemplaire. Tous les problèmes seront résolus car en écrasant l’autre, je vais obtenir une promotion. Le système de la “fuite en avant” est aussi néfaste que le conservatisme.

Ces structures économiques et sociales sont porteuses d’instabilité, de précarité, d’appauvrissement pour le plus grand nombre, de chômage, de démarches contraignantes, voire humiliantes, de virus techno-bureaucratique et de pressions aliénantes.

Et la formation et l’éducation sont de plus en plus conçues dans cette démarche vers l’utilitaire : elles ont peu de rapports avec une éducation créatrice de cheminement vers la culture, librement appréhendée et élaborée, qui soit fruit de la connaissance, de l’expérience et de la conscience mêlées.

Dans une civilisation que d’aucuns nomment encore “occidentale et chrétienne”, où chacun peut, en théorie, accéder selon ses mérites aux plus hautes fonctions, les chances sont, en fait, faussées dès le départ. Car l’enfant est tributaire de la famille qui l’a fait naître, l’adolescent l’est de ses parents et l’adulte, de son milieu. Entre le PDG d’une firme multinationale qui dispose d’un service musclé de contentieux, ou l’agent du fisc qui joue au petit dictateur avec un redoutable pouvoir répressif, et le simple citoyen à la merci d’un officier de police, l’écart est parfois aussi grand qu’entre le seigneur et le féal de jadis. Seule a changé la nature du rapport servitude/domination : politico-militaire hier, la féodalité est à présent financière et économique.

Telle est la forme moderne de l’esclavage.

 Intégrer la personne dans le tissu social

Les deux grandes révolutions de l’Histoire ont agi aux extrêmes : celle de 1789 en France a consacré un individu abstrait et absolu, livré à lui-même, une sorte de monstre a-social : elle instaura la liberté, mais c’était aussi la liberté d’exploiter l’autre. À l’opposé, la bolchevique avait conforté la primauté du collectif sur l’individuel, et promu l’homme-pion sur l’échiquier d’une idéologie planificatrice, centralisatrice et bureaucratique.

Il faut maintenant intégrer l’individu dans son milieu social pour que la société devienne l’aboutissement d’un consensus volontariste et communautariste. Dès lors que l’on pose comme prémisse la socialisation, et non pas le “socialisme, il est indispensable que cette démarche ait sa contrepartie concrète dans une définition plus affinée des droits et devoirs des citoyens.

« Tout homme qui vit est un système de contrastes assemblés », écrivait Paul Valery. La société est à l’image de la nature humaine et l’on pourra disserter longtemps encore sur l’éternel combat entre instinct et raison.

Il n’existe point de remède miracle ou à imposer pour parvenir à une harmonisation des rapports sociaux et éliminer à jamais les fléaux de l’humanité. Les tonnes d’ouvrages parus, fruits de réflexions profondes ou bourrés de certitudes dites scientifiques, œuvres de moralistes, de philosophes et de sociologues, n’ont guère contribué à modifier sensiblement les comportements fondamentaux de l’espèce humaine. Et les expériences réalisées au prix de millions de morts, depuis la république jésuite des Guaranis jusqu’à la révolution des Soviets, ne sont pas convaincantes.

Le seul fil d’Ariane, éternel et permanent, est le message fondamental des religions monothéistes, qui propose des règles d’existence, exclut les déviations mutilantes de l’autodestruction ou de l’ascétisme, de l’intégrisme ou du sectarisme, suggère une voie médiane, la plus judicieuse parce qu’elle s’assimile à la Vie, parce que celui qui la transgresse se condamne au cycle infernal. On a beau tourner autour du pot, s’inventer des systèmes qui finissent par tourner en fumée, on en revient toujours là !

On ne peut donc espérer une société plus humaine qu’en instituant la sécurisation inaliénable des personnes et de leurs biens personnels, assurée par un revenu social individuel garanti et par l’impossibilité de toute spéculation financière.

La sécurité de chacun passe par la sécurité de tous, l’individualisme forcené et conquérant doit donc s’effacer derrière les contraintes d’un communautarisme ouvert, librement consenti, bâti et vécu, dans le respect de la diversité des tempéraments et des opinions.


[1C’est ce qu’a fait un conducteur de car Breton, voir GR 1062, p. 2.


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