La majorité silencieuse …

par  M.-L. DUBOIN
Mise en ligne : 31 mai 2008

Commémorant mai 68, on a beaucoup entendu, ces temps-ci, les grands médias utiliser le terme de “majorité silencieuse” pour rappeler comment la réaction est venue à bout d’un vaste mouvement mondial de révolte, d’ailleurs bien trop spontané pour pouvoir durer. Quarante ans après, il semble que la droite soit partout bien installée : les conservateurs ont repris le pouvoir à Londres et sont en passe de le prendre dans l’ensemble du Royaume-Uni, en Italie, c’est même l’extême droite qui vient de le reprendre, et le gouvernement que la France a élu il y a un an continue, imperturbablement, à copier la politique de l’Administration conservatrice des États-Unis, en démolissant systématiquement tous les acquis sociaux obtenus dans l’enthousiasme de la Libération, quand la victoire contre le nazisme avait fait espérer la paix et le progrès social dans le monde “libre”.

Serait-ce “la fin de l’histoire” ? À écouter les informations, la rivalité permanente de tous contre tous pour “s’enrichir” serait définitivement et universellement installée. Et si vous osez avancer qu’un monde basé sur la solidarité et la coopération serait bien plus vivable, vous craignez de passer pour ringards…

Et pourtant...

Et pourtant la nouvelle “majorité silencieuse” est en préparation, et elle est perceptible. Elle est encore silencieuse surtout parce que les grands médias ne parlent pas d’elle, et elle ne sera vraiment assurée de sa majorité que lorsqu’elle aura un projet de société, ce que la “gauche classique” ne proposera pas.

J’ai senti qu’elle est en train de naître en rencontrant beaucoup de gens qui cherchent autre chose que ces réformes entreprises sous prétexte de modernisation… ce dont ils ne sont pas convaincus, ni satisfaits.

… je crois l’avoir rencontrée

En effet, j’ai eu la chance d’être invitée à venir parler de mon dernier livre par diverses associations, dans plusieurs coins de France, ce qui m’a donné l’occasion de découvrir qu’il existe tout un monde de citoyens ordinaires, actifs et curieux, qui, par leurs propres moyens, et ils sont modestes, s’organisent pour multiplier les occasions de se rencontrer, de débattre ensemble, d’échanger leurs réflexions, de s’informer indépendamment des partis et des médias, qui, réciproquement, ne leur accordent pas la moindre importance. Quand l’un d’eux lit un bouquin qui lui paraît intéressant, ils invitent son auteur à venir leur en parler directement et à répondre à leurs questions. Ainsi, à Clermont-Ferrand, un ancien libraire, qui a dû fermer sa librairie pour des raisons économiques, a fondé une association qui compte plusieurs centaines de personnes… pour lesquelles il organise au moins une conférence par semaine. J’ai sous les yeux les titres des interventions qui précédaient la mienne du 10 avril : le 5 mars, à Vichy, « La part obscure de nous-mêmes » par E.Roudinesco ; le 6 mars à Clermont, « Les nouvelles solitudes », par la psychiatre M-F Hirigoyen ; le 13 mars, « Néo-libéralisme version française » par l’historien et sociologue F. Denord ; le 20 mars, « Imaginaires de l’eau. Imaginaires du monde » par le physicien L.Bougerra ; le 27 mars, « La globalisation de la surveillance. Genèse de l’ordre sécuritaire » par le Professeur A.Mattelart de l’Université Paris VIII ; le 3 avril, « Travailler peut nuire gravement à la santé », par A. Thébaud-Mony, Directrice de Recherches à l’INSERM, spécialiste des cancers professionnels. L’adhésion annuelle à cette association (10 euros) permet, outre de ne payer qu’un euro l’entrée aux conférences, de recevoir 6 numéros par an d’un petit journal d’information.

La façon dont ces réunions sont organisées est remarquable, qu’on en juge : l’animateur de l’association, A.Bellerose, ayant tissé des liens amicaux avec le proviseur du lycée, avec des journalistes de la presse écrite et de la télévision locale, j’ai été accueillie à la gare par le proviseur du lycée, qui m’a amenée déjeuner avec un pofesseur d’économie et deux élèves, puis faire un cours d’environ deux heures à une classe. Après quoi A. Bellerose a pris le relais, il m’a conduite au siège du quotidien La Montagne pour une interview d’une heure, puis dans les locaux de France 3 pour une autre interview d’une heure, en direct, et, après dîner, pour faire un exposé dans une grande et belle salle, devant environ 80 personnes, très intéressées et qui ont posé ensuite de nombreuses et pertinentes questions.

Certes, l’animateur de cette association est particulièrement compétent et dynamique. Mais j’ai été reçue de même par d’autres associations, dans de plus petites villes et j’y ai trouvé la même curiosité, le même intérêt pour toutes sortes de sujets, le même désir de s’informer, de la part de citoyens simplement soucieux de comprendre un sujet d’actualité ou un autre, d’en discuter librement, mais pas de façon aussi passive que devant leur poste de télévision. Partout, en parlant avec eux, j’ai ressenti le même besoin d’entendre autre chose que les discours officiels, le même désir de ne pas croire tout ce qui leur est présenté par les grands médias, sans doute plus brillamment que ce que des invités comme moi peuvent faire. Et surtout, on sentait, latente, la volonté profonde et solide de chercher autre chose que ce que la politique actuelle leur présente comme une obligation (travailler plus), une fatalité (retarder l’âge de la retraite), une loi universelle (l’État doit gérer son budget comme un père de famille) ou la nécessité de se moderniser parce que les autres pays le font.

C’est pour cela que j’ai eu l’impression que c’est la nouvelle majorité silencieuse que je rencontrais alors que les élus ne l’entendent pas. Mais réelle et sérieuse, elle cherche autre chose que ce qu’ils lui offrent.

Et je pense qu’elle a la bonne méthode pour trouver.

Une méthode à copier, sans modération.


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.