Le fric et la Pologne

par  H. MULLER
Publication : février 1982
Mise en ligne : 22 décembre 2008

Flamberge au vent, jurant leur indéfectible attachement à
la classe ouvrière polonaise en révolte, étaient-ils
courageux, émouvants, ces preux chevaliers réunis au Club
de la Presse, volant dans les plumes de leur collègue communiste
voué aux gémonies !
De deux choses l’une : ou bien le soulèvement polonais revendique
seulement les libertés syndicales, l’autogestion, l’élection
des chefs d’entreprises, toutes choses dénoncées, chez
nous, par ces mêmes journalistes, comme le péché
suprême à l’égard de la libre entreprise ; ou bien
il s’agit d’un mouvement de fond à but politique visant à
changer de société ; changement qui, toujours selon les
mêmes, rallierait la majorité des polonais. Mais alors,
pourquoi tenir un autre langage en ce qui concerne l’alternance décidée
en France par une majorité de Français ?
Les propos que se renvoient la Droite et la Gauche depuis le début
de l’affaire polonaise, ne débouchent que sur des mots, sur des
voeux pieux. Sans doute la question de fond reste-t-elle posée
 : un peuple peut-il demeurer sous le joug d’un Pouvoir qu’il récuse
 ? Plus que l’idéologie et le droit, c’est la géographie,
l’Economie et l’Histoire qui arbitrent en la matière. Pouvoir
politique et pouvoir économique sont deux formes de dictature,
celle de l’argent n’étant guère moindre. Isolée
au coeur de l’Europe, la Pologne n’a cessé d’être démembrée
et remembrée par ses voisins, convoitée pour son sous-
sol, pour la fertilité de ses plaines et depuis quelque temps,
en raison de sa main d’oeuvre qualifiée, docile et peu coûteuse,
qualités appréciées par les multinationales occidentales
pressées d’exploiter un tel filon. Intégré au bloc
capitaliste, ce pays perdrait son attrait, à la fois pour les
Soviétiques et pour les multinationales qui font la loi à
la Maison Blanche. Il faut voir là, probablement, l’un des motifs
de la prudence américaine à l’égard du statu-quo
polonais.
Notons que l’Occident s’est fort bien accommodé du régime
franquiste, du Portugal de Salazar et de la Grèce des Colonels,
de l’écrasement de la rébellion turque, de l’extermination
des Indiens d’Amérique, de l’ère coloniale et les négriers
nantais ont fait de belles fortunes grâce à l’esclavage
noir dans les Etats du Sud. Aujourd’hui, les nations socialistes offrent
de fructueux débouchés aux Economies capitalistes encombrées
de leur abondance et il ne sied guère d’en faire des concurrents.
Il y a ainsi deux langages que tiennent les dirigeants des Etats selon
qu’ils s’adressent à leur électorat nourri d’idéologie
ou qu’ils s’expriment en tant que délégués des
milieux d’affaires pour lesquels l’argent n’a pas d’odeur.
Faisant feu de tout bois, nos politiciens de droite tentent d’utiliser
la révolte des ouvriers polonais de Solidarité pour régler
leur querelle avec le Pouvoir « socialocommuniste ». A les
entendre, il suffirait au Gouvernement français de renvoyer les
quatre ministres communistes pour marquer concrètement sa réprobation
à l’égard de l’Union soviétique qui, toute honte
bue, s’empresserait naturellement de refiler la Pologne, ses richesses
minières et agricoles, au bloc capitaliste, rendant la liberté
aux Polonais.
Quatre ministres contre 40 millions de Polonais ! Qui aurait cru que
nos communistes valaient si cher en terme de troc ?
Radio Free Europe. - Bastion avancé de La Voix de l’Amérique
face aux pays de l’Est qu’elle arrose de sa propagande (écoute
polonaise à 95 % selon J. d’Ormesson ...) , Radio Free Europe,
installé à Munich, avait déjà joué
un rôle important au moment de l’insurrection hongroise de 1956,
jetant à pleines marmites l’huile sur la braise. On la croyait
mise hors d’usage à la suite d’un récent plasticage de
ses installations jugées sans doute intempestives si près
de la poudrière polonaise. La CIA qui n’est pas à 200
milliards de dollars près quand il s’agit d’une bonne cause,
aura mis les bouchées doubles.
Certes tout le monde n’est pas, loin s’en faut, vêtu de lin blanc,
innocent dans le déclenchement du drame polonais encore lourd
d’imprévus. Dans l’ombre grouillent des légions de séides
dont la mission est d’ouvrir le débouché d’une guerre
mondiale dont toutes les économies’ ont un besoin urgent pour
les sortir de leurs crises d’abondance, raffermir les prix, relancer
les profits et l’emploi.
SUEZ - HONGRIE, GOLAN - POLOGNE.- Qui donc disait que l’Histoire ne
repassait pas les plats ?