Les élections... et après

par  M.-L. DUBOIN
Publication : mars 1978
Mise en ligne : 28 août 2008

Voie sans issue
Les 12 et 19 mars : LE PEUPLE EST SOUVERAIN...
Mais dès le 20 mars : LE CAPITAL REPREND LE POUVOIR

VOUS n’en avez pas par-dessus la tête de la
campagne électorale ? Jamais on ne nous en aura autant saturés
 ! Pas un bulletin de radio, pas une information télévisée
qui ne cite de nouvelles (?) déclarations politiques...
Mais en est-on mieux informé pour autant ? Pas du tout, et 70
 % des Français, d’après un sondage, pensent que les politiciens
ne leur disent pas la vérité. Ce qui vient confirmer le
témoignage fait récemment à la télévision
par un ancien ministre, Françoise Giroud, selon laquelle le Président
de la République estime qu’il est des vérités à
ne pas dévoiler au peuple de France, jugé apparemment
incapable de les comprendre...
Et avez-vous remarqué à quel point ce sont toujours les
mêmes qu’on nous passe ? Quelles que soient les réunions
qui se tiennent partout en ce moment, ce sont toujours les mêmes
dix ou douze « leaders » des grands partis qu’on cite. Et
s’il se disait quelque chose d’intéressant dans une petite réunion
 ? Tant pis. Elle ne nous sera rapportée que si un immense déploiement
de moyens publicitaires et tapageurs a réussi à attirer
l’attention des journalistes. Et si c’est le Président de la
République lui-même qui se lance dans l’arène pour
indiquer quel est son choix personnel, qu’il qualifie donc de bon choix,
tous les moyens nationaux sont mis à sa disposition, camions,
cars pleins de CRS, aviation, police et jusqu’aux Ponts et Chaussées
mobilisés pour refaire la chaussée sous ses pas.
Autre constatation : il existe aujourd’hui un langage officiel, celui
qui est propre aux meneurs politiques et aux journalistes de télévision.
Si bien que pour se faire entendre, il semble nécessaire d’avoir
passé son langage dans un certain moule, sans doute fabriqué
à l’E.N.A., définissant les formes, les phrases, les mots
à employer. Pourtant l’immense majorité des Français
parle une langue très différente. Ainsi la télévision
et la radio ne sont l’expression que d’une infime minorité de
Français. Et le public est à tel point conditionné
que si un ouvrier ou un paysan a, par hasard quelques secondes la parole,
c’est son langage qui surprend : il parait incongru. L’apparence, à
la télévision compte tellement plus que le fond que nombreux
sont les Francaises-Francais qui ont élu pour Président
celui des candidats qui « passait » le mieux la rampe.

*

Ras le bol ou non, très nombreux sont nos lecteurs
qui nous ont demandé un numéro spécial pour les
élections, contenant l’essentiel de nos thèses, des références,
des questions à poser aux candidats. Ils veulent participer aux
discussions qui vont avoir lieu un peu partout pour y faire réfléchir
sur nos propositions. Nous ne pouvons que les aider et les encourager
en souhaitant que leur exemple soit suivi par tous nos lecteurs.

CE QU’ON NOUS PROPOSE

NOUS ne nourrissons aucune illusion quant aux possibilités
de changement par le renouvellement d’une Assemblée législative
qui, d’ailleurs, ne détient pas le pouvoir.
Pour nous, quelle que soit l’issue du scrutin, l’absurdité du
régime économique continuera ses ravages puisqu’aucun
des partis en présence ne propose vraiment d’y remédier.
Il n’y a aucune raison de penser que si la majorité actuelle
l’emporte, elle entreprendra de changer une situation qu’elle détient
depuis vingt ans. Nous savons d’expérience comment ses belles
paroles et ses promesses de démocratie ou de justice se transforment
dans les faits. Même s’ils voulaient réagir, les tenants
de ce régime sont liés par les intérêts qui
les ont mis en place.
Il est donc normal que beaucoup d’espoirs convergent vers la gauche,
par opposition. L’échec des négociations pour actualiser
le programme commun a déçu certains. D’autres l’ont interprété
comme la preuve d’une conviction sincère dépourvue d’électoralisme
chez les négociateurs. Pour nous. il a été la confirmation
qu’il n’est pas possible d’établir un programme de gouvernement
satisfaisant des aspirations sociales sans changer le système
des prix-salaires-profits. Nous appuyons la lutte fort légitime
des travailleurs contre l’emprise du grand capital, mais nous ne pouvons
pas suivre lorsqu’il s’agit, pour sauvegarder des emplois, de maintenir
coûte que coûte n’importe quelle usine, n’importe quelle
fabrication inutile ou nuisible, avions de prestige et armes nucléaires
compris.
Entre l’injustice et le gâchis, une troisième voie s’est
fait jour. Sous l’étiquette d’écologistes se regroupent
ou votent tous ceux qui veulent qu’on pense avant tout à l’homme,
à la qualité de sa vie, à son épanouissement.
Mais cette attitude. parce nu’ elle a pour mobile une réaction
contre l’absurdité environnante et ses dangers, n’a pas atteint
le stade constructif de proposition d’une nouvelle société.
Etre contre les pollutions du corps et de l’esprit c’est bien, mais
prêcher pour cela le renouveau de la moralité ou le renoncement
aux progrès techniques... Autant dire à un alcoolique
invétéré : « Sois raisonnable, cesse de boire
 ! ».

CHERCHER LA CAUSE...

NOUS aussi, et depuis plus de 40 ans, nous dénonçons
tous les gâchis et toutes les absurdités qui nous environnent.
Mais nous en cherchons objectivement la cause profonde, pour en déduire
la façon de l’éliminer en adaptant notre système
social aux conditions économiques du XXE siècle.
On a toujours tendance, en France surtout, à imputer tous nos
malheurs à ceux de nos compatriotes qui ne partagent pas nos
opinions. On dénonce l’avidité du patronat, l’âpreté
au gain des paysans, l’incompréhension des bureaucrates, la faiblesse
des gouvernements, la démagogie des partis politiques, la disparition
de la moralité, l’égoïsme des jeunes, etc... Tous
ces reproches que les hommes s’adressent mutuellement sont sans doute
en partie fondés. Mais les tares ainsi dénoncées
ne sont que les conséquences d’un régime économique
et social périmé.
Lorsqu’on fait l’analyse de ce qui ne va pas, on aboutit à dénoncer
une effarante disparité des moyens dont disposent les êtres
humains pour vivre. Pour ne parler que de ce qui se passe en France,
on constate que des êtres qui placent la fraternité dans
leur devise vivent, les uns dans des conditions misérables, à
côté d’autres pour qui on a dépensé des dizaines
de milliards pour leur permettre seulement de gagner quelques heures
lorsqu’ils veulent traverser l’Atlantique. Depuis des siècles,
les conditions de vie des malheureux n’ont pratiquement pas évolué,
en comparaison du bouleversement total des moyens dont disposent depuis
quelques décennies les plus favorisés. On raconte que
le fisc réclame à un chanteur un milliard d’impôts
(ce nui n’est donc qu’une fraction de ses revenus), cela représente
combien de fois le salaire annuel d’une caissière d’hypermarché
 ?
On constate donc que les prodigieux progrès techniques dont nous
ayons été témoins ont profité d’une façon
scandaleusement inégale aux classes laborieuses et aux privilégiés.
La disparité est bien plus grande qu’à la veille de la
révolution de 1789.
Et c’est ainsi qu’au cours de la campagne électorale on pourra
entendre les uns réclamer pour les travailleurs, et de fanon
tout à fait légitime, une relance de la production tandis
que les autres réclament au nom de l’environnement un arrêt
de la croissance et des pollutions qu’elle entraîne. Mais ni les
uns ni les autres ne s’aperçoivent que ni la relance ni le frein
ne viendront à bout des inégalités sociales.
C’est au niveau de la répartition des moyens de disposer de la
production qu’il faut agir.
Et c’est à ce niveau que se situent nos propositions.

D’OU VIENT LE POUVOIR D’ACHAT ?

IL n’y a pas de mystère : c’est la production
qui est la source de tous les pouvoirs d’achat : les producteurs avancent
l’argent nécessaire pour paver la production. les clients les
remboursent en achetant les produits, soit directement. soit par l’intermédiaire
de commerçants. intermédiaires et prestataires de services,
fonctionnaires et militaires, dont le pouvoir d’achat, prélevé
sur celui des consommateurs ou des contribuables, n’est qu’une étape
dans le cycle qui se referme au niveau d’une nouvelle production. C’est
ainsi que LE VOLUME DE LA PRODUCTION CAPITALISTE EST DETERMINE PAR LE
POUVOIR D’ACHAT DES CONSOMMATEURS. L’ECONOMIE CAPITALISTE NE PREND EN
CONSIDERATION QUE LES BESOINS SOLVABLES.
Et si la production est réalisée avec moins de travail
humain, elle injecte dans ce circuit d’autant moins de pouvoir d’achat,
les machines qui réalisent la production n’en percevant et n’en
distribuant guère. Les chômeurs ainsi éliminés
du cycle, sont autant de clients en moins pour les commerçants,
pour les prestataires de service, autant de contribuables en moins,
alors qu’ils augmentent les charges fiscales des autres, ce qui fait
monter les prix. D’où une crise grandissante depuis qu’il est
« rentable » pour un producteur de remplacer un travailleur
par un automatisme.

LA SOLUTION

IL convient donc de repenser le mode de distribution
du pouvoir d’achat, dès lors que celui qui est en vigueur n’est
plus adapté aux moyens modernes de production et que cette inadaptation
entendre une crise grave par les injustices qu’elle crée et qu’elle
accentue.
Le moyen est simple, même s’il bouleverse les habitudes : le pouvoir
d’achat ne doit plus dépendre des fluctuations de l’emploi. Il
faut dissocier, pour tout individu, ses revenus de son temps de travail
et réaliser un système d’économie distributive
(voir n°161. Le volume de la production à réaliser
doit être décidé en prenant en considération
les besoins réels et les possibilités de les réaliser
(matières premières, énergie, état des sols,
machines, environnement, etc.) et non plus en fonction d’une monnaie
dont la valeur chute quand le leader d’un parti politique s’enrhume.
C’est cette décision de production qui est fondamentale et détermine
toutes nos conditions de vie. C’est parce qu’elle repose actuellement
sur la disparité des moyens d’achat qu’elle augmente le fossé
entre les riches et les pauvres. C’est en devenant l’affaire de tous
qu’elle permettra la vraie démocratie.
Le volume de la production (et bien entendu celui des services nécessaires)
étant ainsi décidé, on possède les moyens
d’en déduire la quantité de travail humain qu’il faut
employer pour les réaliser. Ceci définit la durée
du service social auquel chacun est tenu de participer à son
tour et selon ses aptitudes.
Il reste alors à distribuer la production ainsi décidée
et réalisée par tous. Le moyen est simple : il suffit de
créer une monnaie destinée à cet effet. Une monnaie
qui représente exactement la production à répartir
et qui perd sa valeur dès qu’elle a été utilisée.
Comme il ne s’agit pas d’obliger tout le monde à manger tant
de kilos de pommes de terre, d’acheter tel manteau de série et
de parcourir tant de kilomètres par an, il faut remettre périodiquement
à tout individu, homme, femme. enfant, (in revenu qu’il dépensera
selon ses goûts et ses besoins. L’important est que la somme des
revenus distribués soit l’équivalent de la production
en biens et en services réalisés par l’ensemble de la
société. Et les choix faits par les consommateurs, inscrits
par les détaillants (comme à l’heure actuelle) doivent
aider à la détermination convenable de la production à
renouveler, Ainsi ce ne sont plus les besoins solvables qui décident,
ce sont les besoins réels des consommateurs. D’autant plus réels
que les campagnes publicitaires pour une absurde société
de consommation n’auront plus de raison d’être : pousser à
la consommation se traduira par augmenter le temps de travail social
obligatoire pour tous.
Il faudrait, dans un exposé complet, en examiner en détail
toutes les conséquences. Par exemple, expliquer qu’en ce qui
concerne les échanges avec l’étranger, il s’agit toujours
de troc, marchandises contre marchandises, même si le troc n’est
pas direct. Il est donc possible de tenir une comptabilité de
ces échanges, quelle que soit la monnaie dans laquelle on l’exprime.
Il faudrait surtout mettre en relief les conséquences humaines
d’une telle redistribution du travail, des biens et des services. On
s’apercevrait vite que si elle ne résout pas tous les problèmes,
elle apporte une solution raisonnable et équitable à la
plupart de ceux dont les conséquences sont aujourd’hui les plus
désastreuses.

MAIS nous n’avons pas la place ici d’exposer la totalité
d’une théorie qui a fait l’objet d’un très grand nombre
d’ouvrages (1) depuis sa création par Jacques Duboin. Notre équipe
de rédaction se contente de saisir les faits d’actualité
qui permettent d’en apprécier les avantages par rapport à
la réalité.
De tous ces avantages, le moindre n’est sûrement pas l’égalité
de tous devant la connaissance, l’information et la prise de décision.
C’est pourquoi nous consacrerons de prochains articles à ces
questions fondamentales et nous demandons d’ores et déjà
à nos lecteurs d’y apporter leurs réflexions personnelles.

(1) Voir sous la rubrique « Initiatives »
p. 14 et en dernière page, les moyens d’emprunter ou de se procurer
ces ouvrages.