Mon séjour en kibboutz

Publication : décembre 1981
Mise en ligne : 25 novembre 2008

Nous avons souvent entendu cette réflexion : « Ce que vous proposez, c’est ce qui se passe dans les kibboutzs ». Voici à ce sujet le récit d’un de nos camarades. A nos lecteurs de juger : est-ce l’économie distributive ?

J’ai été accueilli à Gan Schmuel (le jardin de
Samuel), kibboutz d’environ mille personnes situé entre Haiffa
et Tel Aviv. J’y suis resté une dizaine de jours passés
à travailler à l’usine installée dans le kibboutz.
Comment situer le kibboutz dans la société israélienne
et l’histoire récente du peuple juif ?
Les premiers kibboutz ont été implantés avant la
guerre de 14 (Gan Schmuel date de 1920) par des émigrants venus
d’Europe Centrale. Ces émigrants, souvent des révolutionnaires
fuyant le régime tsariste, emportèrent à la semelle
de leurs souliers les idéaux anarchistes et socialistes de la
révolution russe. A cette dose de socialisme souvent utopique
il convient d’ajouter une transcendance du travail manuel et plus spécialement
agricole, inspiré à la fois par les idées de Tolstoi
et par une volonté de réformer l’image antisémitique
du juif incapable de travailler de ses mains.
Ces pionniers ont permis l’édification de l’Etat d’Israël,
la naissance du parti travailliste et des syndicats tout puissants d’Israël.
Actuellement, les kibboutz ne représentent que 3 % de la population
juive d’Israël, mais assurent la moitié de la production
agricole et sont à la pointe de nombreuses industries.

*

« Quels sont les principes de base de l’organisation en kibboutz ?
 »
La société kibboutznique est librement constituée,
n’en font partie que ceux qui le désirent et qui sont admis par
l’A.G. du kibboutz.
La propriété n’existe pas (le sol appartient à
l’Etat), on partage le travail, la consommation, les services.
Aucune propriété privée, aucune société
économique privée n’est admise. Seuls les objets personnels
sont propriétés individuelles. Aucun droit d’entrée
n’est perçu si l’on veut quitter la communauté (on peut
le faire librement) l’on ne reçoit qu’un pécule permettant
de subsister avant de retrouver un emploi.
En fait il m’a été dit que le kibboutz continuait à
se préoccuper de ses membres partis et en difficulté en
continuant à les aider malgré leur départ.
L’on ne perçoit pas de salaire mais de l’argent de poche utilisable
à l’extérieur du kibboutz, à l’intérieur
l’on ne paie rien (c’est très agréable de déambuler
sans porte- monnaie, le cinéma ne possède pas de caisse,
pas plus que le night-club installé dans un abri).
La satisfaction des besoins de consommation est assouvie par les différent
services du kibboutz : salle à manger commune (on peut également
confectionner soi-même ses repas chez soi ; vêtements :
blanchisserie commune ; logements : en maison individuelle, meubles,
vacances.
L’organisation communautaire permet également de disposer de
beaucoup de temps à consacrer au loisir ou à l’éducation.
En flet, le soir plus de repas à préparer, de linge à
laver ou à repasser ou d’achats à effectuer.
A Gan Schmuel, les membres disposent d’une somme fixée par l’A.G.
pour leur permettre d’acquérir à l’extérieur vêtements
et meubles de leur choix.
Ils ont également la possibilité d’effectuer deux grands
voyages dans leur vie en Europe, U.S.A., etc... ceci en plus de vacances
annuelles de dix jours passées en Israël dans des motels
du mouvement kibboutzine.
Les enfants, les vieillards, les infirmes sont naturellement pris en
charge par la collectivité. La place faite aux enfants et à
leur éducation est remarquable.
De ces quelques principes il découle que ceux qui s’engagent
dans ce mode de vie doivent avoir d’autres motivations que l’argent
et ce qui en découle.
En fait le kibboutz ne s’adresse pas à tout le monde, ce qui
explique que ce n’est pas un phénomène de masse en Israël.
La majorité des gens est partout encore très sensible
aux stimulants matériels, cette vie exige une maturation intellectuelle
plus avancée que la moyenne. Le niveau intellectuel en kibboutz
est d’ailleurs très élevé, dans son sein se recrutent
les cadres israéliens (chercheurs, techniciens, militaires de
haute valeur).
L’institution de base du kibboutz qui lui assure son fonctionnement
démocratique est l’assemblée générale. Elle
est investie des pouvoirs les plus étendus ; élection
des responsables (rotation tous les deux ans), décision de l’affectation
des bénéfices, investissements, vacances, constructions
nouvelles.
L’exécutif du kibboutz est le secrétariat, il prépare
les décisions clé l’A.G., organise le travail, résout
les problèmes financiers et commerciaux du kibboutz, mais également
règle les relations sociales à l’intérieur. Les
membres du secrétariat, en général juifs, sont
aidés par les comités spécialisés qui assurent
une participation élargie aux responsabilités de la gestion
économique et sociale du kibboutz.
Au niveau du lieu de travail il existe des cercles de travailleurs.
Voici en quelques lignes ce que je peux vous indiquer sur l’organisation
du kibboutz.
En relisant votre lettre, je m’aperçois que vous me demandez
de préciser ce qui pourrait être relevé comme analogie
entre le kibboutz et_ l’économie distributive. _
Je crois comprendre que le principe défendu par la thèse
de l’économie distributive était sortir du vieux concept
économiste posant comme postulat qu’il n y a de valeur que celle
créée par le travail humain, alors que les progrès
technologiques permettent de produire par les machines. Le vrai problème
étant la distribution de la production ainsi réalisée.
Au kibboutz la plus haute valeur morale est le travail, élevé
à la hauteur d’une institution. Mais la récompense du
travail ne se mesure pas au niveau des biens qu’il procure mais d’une
considération générale des membres de la communauté.
Tous les membres bénéficient également des biens
mis à disposition quelque soit leur fonction.
Les vélos et les voitures sont communs et la maison du directeur
de l’usine ne se distingue pas de celle d’un autre travailleur de l’usine.
Pour exister le kibboutz vend une partie de sa production à l’extérieur
avec toutes les contraintes de marché que cela implique. Il reste
deux circuits de commercialisation ; l’un pour les coopératives
créées par le kibboutz pour le marché intérieur,
l’autre à l’initiative des membres du kibboutz pour l’exportation.
Par contre, la finalité de la production est essentiellement
différente puisque les bénéfices réalisés
retournent à la collectivité qui décide de leur
utilisation.
Je ne pense pas qu’il y ait de grandes interrogations sur la consommation,
on fabrique à la demande du marché, par contre le besoin
intérieur est soigneusement étudié.
Le kibboutz dans lequel j’ai résidé est très moderne
et très équipé, à la lois pour faire face
au manque de main-d’oeuvre et pallier aux à-coups de la production
agricole.
Quant aux loisirs, ma journée de huit heures terminée
(entrecoupée par le café en arrivant à 6 h 30,
breakfast à l’usine à 8 heures et le déjeuner en
commun à midi) je me retrouvais vers 15 heures à la piscine
avec mes compagnons de travail. J’aurais pu faire du cheval à
la place ou un autre sport, je finissais ma journée à
la salle de lecture, mis à ma disposition les journaux du monde
entier, des revues et des livres et des Bateaux et boissons pour les
accompagner.