Où sont les utopies d’antan ?

par  M.-L. DUBOIN
Publication : mai 1980
Mise en ligne : 30 septembre 2008

UN ami m’a apporté une perle (je n’ai pas ditun diamant) et
je vous l’offre ci-dessous, carelle donne matière à réfléchir.
Il s’agit d’uneamélioration des lois du travail dans une imprimerie,
amélioration qui date d’environ un siècle.
Qu’est-ce qu’un siècle dans l’histoire de notre civilisation
qui en compte plusieurs milliers ? Un instant. Après tout, il
y a un siècle, mon père avait deux ans...
Pourtant, que de chemin parcouru dans les conditions de travail ! Imagine-t-on
aujourd’hui proposer à quiconque un règlement aussi inhumain
qui impose, outre 66 heures de travail hebdomadaire, pas d’interruption
pour le repas, des prières obligatoires, l’interdiction de porter
des couleurs vives, etc... Ni les plumes pour écrire, ni même
le chauffage ne sont fournis par les employeurs et les ouvriers devront
apporter leur charbon ou bien se munir d’un cache-nez... Et ce règlement
vaut pour tous les employés, y compris les moins de 11 ans !
Les jeunes devront en plus faire le ménage...
Qu’on ne se méprenne pas. Je ne veux pas, en soulignant l’évolution,
montrer que tout est main
tenant pour le mieux dans le meilleur des mondes du travail. Mais je
relève la dernière phrase : ces lois étaient présentées
comme étant si généreuses qu’elles sont qualifiées
de « presque utopiques ». Comme quoi toute évolution,
fut-ce la plus naturelle, la plus normale et la plus dérisoire
passe d’abord pour une utopie. Telle est la paresse intellectuelle de
l’immense majorité des êtres humains.
Alors faut-il s’étonner ou se décourager quand on passe
pour utopistes en disant que l’heure est venue de dissocier revenus
et travail effectué ? Tout le prouve à qui veut bien observer
 : des machines et des automatismes remplacent de plus en plus le travail
humain, le chômage est inévitable dans les pays industrialisés,
la production de tous les biens nécessaires augmente sans cesse
malgré ce chômage et le capitalisme pour se maintenir est
conduit à verser de plus en plus d’indemnités diverses
ou subventionner des productions stupides ou criminelles (armements).
Il n’est donc plus utopique de dire que la production des biens utiles
ne pose plus aucun problème technique ; que c’est celui de son
écoulement, de sa distribution qu’il faut envisager de résoudre
enfin, de façon intelligente et humaine.
Bien sûr, il y a quelque quarante ans que nous proposons cette
solution juste. Elle est le plus souvent qualifiée de « 
trop simple » pour la seule raison qu’elle remet en cause toutes
nos habitudes. Or, les habitudes et les modes de vie évoluent
eux aussi, de plus en plus vite, sans qu’on en prenne conscience !
Imaginez que vous puissiez dialoguer avec un des employés de
l’imprimerie « bénéficiant » des généreuses
lois du travail rappelées ci-dessus. Sa réaction serait
de vous considérer comme un fou. Lui suggèreriez-vous
d’exiger une heure au milieu de sa journée de onze heures, pour
prendre un repas ? Il vous répondrait que le travail ne doit
pas être interrompu, qu’il lui est naturel de ne pas s’arrêter.
De même trouverait-il étrange que vous pensiez que l’atelier
doive être chauffé par les propriétaires, estimant
que ceux-ci sont déjà bien bons de mettre un poêle
à sa disposition. Enfin lui demanderiez-vous ce qu’il adviendrait
s’il tombait malade ? Il répondrait que ce serait une catastrophe
car il n’aurait ni les moyens de se soigner ni ceux de nourrir sa famille,
mais une catastrophe courante, inévitable et il ne comprendrait
pas si vous lui parliez de garantie de sécurité sociale.
Pour lui, un travailleur qui ne travaille pas n’a évidemment
aucun revenu à attendre de qui que ce soit Et la retraite était
également impensable, utopie pure, inimaginable. Il a fallu quelques
dizaines d’années - et qu’est-ce que c’est ? - pour faire évoluer
les mentalités... et elles évoluent, comme tout, de plus
en plus vite aujourd’hui. Pour que se fasse cette évolution,
il faut toujours que quelques esprits, non moutons de Panurge, osent
remettre en cause les idées communément admises. Il faut
souvent du courage pour rester seul de son avis quand on est qualifié
partout de rêveur ou d’utopiste. Mais l’essentiel n’est-il pas
d’avoir la vérité avec soi ? Et tant mieux si c’est avant
les autres ! Ils y viendront !

*

Beaucoup de nos lecteurs nous ont écrit pour nous dire qu’ils
ne trouvaient pas en librairie le livre de F. Foulon « Un écologiste
accuse ». Nous avons pris contact avec la société
qui le diffuse en France et nous pouvons nous charger de le faire parvenir
à ceux qui le désirent. Le prix en est de 45 F, plus 5,50
F pour frais de port, soit au total 50,50 F, à faire parvenir
par chèque ou c.c.p. à « La Grande Relève
 », avec l’adresse complète où le colis doit être
adressé.


REGLEMENT INTERIEUR D’UNE IMPRIMERIE
EN 1894

1. Piété, propreté et ponctualité font
la force d’une bonne affaire.
2. Notre firme ayant considérablement réduit les horaires
de travail, les employés de bureau n’auront plus à être
présents que de 7 heures du matin à 6 heures du soir,
et ceci, les jours de semaine seulement.
3. Des prières seront dites chaque matin dans le grand bureau
 : tous les employés y seront obligatoirement présents.
4. L’habillement doit être du type le plus sobre. Les employés
de bureau ne se laisseront pas aller aux fantaisies de couleurs vives
dans le choix de leurs vêtements ; ils ne porteront pas de bas
non plus, à moins que ceux-ci soient convenablement raccommodés.
5. Dans les bureaux, on ne portera ni manteaux ni pardessus. Toutefois,
lorsque le temps sera particulièrement rigoureux, les écharpes,
cache-nez et calottes seront autorisés.
6. Notre firme met un poêle à la disposition des employés.
Le charbon et le bois devront être enfermés dans le coffre
destiné à cet effet. Afin qu’ils puissent se chauffer,
il est recommandé à chaque membre du personnel d’apporter
chaque jour quatre livres de charbon durant la saison froide.
7. Aucun employé de bureau ne sera autorisé à quitter
la pièce sans la permission de Monsieur le Directeur. Les appels
de la nature sont cependant
permis et, pour y céder, les membres du personnel pourront utiliser
le jardin, en dessous de la seconde grille. Bien entendu, cet espace
devra être entretenu dans un ordre parfait.
8. Il est strictement interdit de parler durant les heures de bureau.
9. La soif de tabac est une faiblesse humaine, et comme telle, est interdite
à tous les membres du personnel.
10. Maintenant que les heures de bureau ont été énergiquement
réduites, la prise de nourriture est encore autorisée
entre 11 h 30 et midi, mais en aucun cas, le travail ne devra cesser
durant_ ce temps.
11. Les employés de bureau fourniront leurs propres plumes. Un
nouveau taille-plume est disponible, sur demande, chez M. le Directeur.
12. Un senior désigné par M. le Directeur sera responsable
du nettoyage de la grande salle et du bureau directorial. Les juniors
se présenteront à M. le Directeur quarante minutes avant
les prières, et resteront après la fermeture pour procéder
au nettoyage des bureaux et des locaux.
13. Le Directeur reconnaît et accepte la générosité
de ces nouvelles lois du travail, mais attend du personnel un accroissement
considérable du rendement, en compensation de ces conditions
presque utopiques.
Salaires par semaine :
Cadets : 0,50 F ; Juniors : 1,45 F ; Jeunes : 3,25 F ; Employés
 : 7,50 F ; Seniors : 14,50 F.