Petit jeu

par  M. DUBOIS
Publication : juillet 1980
Mise en ligne : 7 octobre 2008

NOUS attirions tout dernièrement l’attention des groupes écologistes
sur la nécessité absolue de changer de régime économique
si l’on souhaite vraiment donner une efficacité réelle
aux efforts entrepris pour la protection de la Nature et l’amélioration
de la qualité de la vie. Nous allons aujourd’hui revenir sur
ce sujet, en empruntant à l’actualité quelques exemples
typiques de la véritable paralysie résultant de contraintes
inhérentes au dit régime et qui disparaîtraient
totalement en Economie des Besoins.

PROTECTION DES ESPECES ANIMALES

Chacun connaît l’histoire des bébés-phoques, dont
la destruction insensée continue en dépit de toutes les
campagnes à grand spectacle lancées ces dernières
années. Mais, dans une émission de télévision
du 4 septembre 1979 sur Antenne 2, l’explorateur P.-E. Victor évoquait
un autre drame, moins connu du public : le massacre des grandes baleines
dont il resterait environ 200 000 exemplaires sur plus d’un million.
Malgré les accords internationaux, et l’interdiction théorique
des navires-usines, les pirates continuent leurs ravages en toute impunité,
et le Commandant Cousteau, au cours de la même émission,
déclarait avoir rencontré seulement 2 baleines et presque
plus de phoques en trois mois de voyage dans l’Antarticque.

LA CRISE DU PETROLE

Quant aux problèmes énergétiques, tarte à
la crème de la grande presse et des médias, ils sont peut-être
encore plus typiques.
Il y a plus de 20 ans, nous dénoncions déjà dans
notre journal l’absurdité d’une politique conduisant, pour des
motifs de pure rentabilité financière, à orienter
délibérément toute la production d’énergie
électrique sur le pétrole sous prétexte que le
prix du kilowatt ainsi obtenu était inférieur à
celui du kilowatt hydraulique ou marémotrice.
Mais voici qu’aujourd’hui, devant l’escalade du prix du baril d’or noir,
le même raisonnement incite nos dirigeants à miser sur
le tout-nucléaire. Et dans une émission sur FR3 (1), M. 
Chapuy, Directeur d’EDF, précisait que depuis 1978 le kilowatt
d’origine nucléaire était devenu compétitif avec
un prix de revient de 10 centimes, contre 14 centimes pour le kilowatt
des centrales au charbon et 16 centimes pour celui des centrales au
fuel. Voilà pourquoi on passe outre aux risques de fuites de
radiation et aux dangers du stockage des déchets inutilisables,
dangers pourtant mis en évidence, au cours de la même émission,
par M. Gauvenet, directeur général du Centre d’Etudes
Atomiques. Voilà pourquoi « Le Figaro » (2) ose avouer
 : « Faudra-t-il sacrifier des installations de sécurité
très chères pour rendre le kwh produit par Super Phénix
compétitif ? ». Pourtant, il eut été parfaitement
possible de réserver les centrales nucléaires à
la seule production de l’accroissement de consommation d’énergie
électrique du pays, accroissement très contrôlable
dans un régime économique permettant l’élimination
des gaspillages et de l’actuelle fuite en avant pour échapper
au chômage.
Et puis, c’est au tour du « Figaro » (3) de nous avouer
les véritables motifs de l’étonnant succès des
récents forages de pétrole et de gaz sur le territoire
métropolitain. Devenue rentable, la production française
de pétrole (1,1 million de tonnes) va vraisemblablement doubler
 ; le gisement de Pécorade fournira 600 000 tonnes de gaz par
an, prenant ainsi le relais de Lacq. On va également intensifier
les recherches sous-marines en mer d’Iroise et dans le Golf de Gascogne
 : P.-E. Victor rappelait pourtant en septembre dernier que les forages
off-shore sont extrêmement dangereux et pourraient déclencher
une catastrophe mondiale plus grave qu’un cataclysme nucléaire.
Les esprits réalistes nous rétorqueront que nous n’avons
pas le choix, et c’est hélas vrai dans le cadre du système
économique actuel. Mais faut-il leur rappeler, comme le soulignait
Edouard Sablier dans sa chronique radiophonique du 29 juin 1979, l’écrasante
responsabilité des grandes compagnies pétrolières
américaines dans la hausse des prix du pétrole, et le
rôle néfaste des achats américains sur le marché
noir de Rotterdam subventionnés par une prime de 5 % du Président
Carter aux importateurs de pétrole ?

LA VOITURE ELECTRIQUE

Unes des solutions possibles à la crise du pétrole serait
bien évidemment la généralisation des véhicules
électriques. Pourquoi les pouvoirs publics n’agissent-ils pas
dans ce sens, ni en France, ni dans les autres pays ?
Voici les explications données par « Le Figaro »
(4) :
« Depuis des années, on en parle. Même avant la crise
du pétrole, il était question de ce fameux véhicule
électrique qui présente, dit-on, tous les avantages :
silencieux et non polluant. En fait, que constate-t-on ? A Paris et
dans la région parisienne, 300 bennes électriques assurent
la collecte des ordures ménagères. Mais cet achat n’est
pas renouvelé - ce matériel dure longtemps et la société
qui les fabriquait, la SOVEL, filiale de SAVIEM, a dû arrêter
sa production, faute de commandes. Son équipe technique a été
reprise par Renault Véhicules Industriels et aujourd’hui la SITA
(Société industrielle de transports autonomes), qui construit
des bennes à ordures, a réalisé un prototype électrique.
« Va-t-elle le vendre ? Les responsables des municipalités
ne sont pas encore convaincus de l’intérêt de ce matériel
 : il a l’inconvénient de coûter un peu plus cher à
l’achat, 1,7 fois plus qu’un véhicule thermique. C’est dur pour
les finances municipales budgétisées annuellement. Même
si la durée de vie de ces véhicules est de deux fois à
deux fois et demie plus longue que les autres.
« Les mêmes problèmes se posent pour les autobus.
Ainsi jusqu’à présent, un seul maire, Jean Royer à
Tours, s’est lancé à fond depuis 1976 dans l’expérience.
Il a réinvité le 18 décembre 1979 dans sa ville
les municipalités pour en parler. Il projette lui-même
de faire rouler 30 autobus locaux au moyen d’électricité,
produites par des turbines placées sur le Cher. Il veut aussi
faire marcher des véhicules municipaux à l’alcool produit
par une distillerie alimentée en chaleur par l’incinération
des ordures ménagères.
« En fait on en est encore au stade expérimental. Les batteries
d’accumulateurs au plomb ne présentent que des performances médiocres
moins de 100 km d’autonomie. Les nouvelles batteries au nickel, plus
intéressantes, sont 3 fois plus cher et en France les recherches
sur les piles à combustible ou les accumulateurs sodium-soufre
n’ont pas encore de débouchés industriels. Peut-être
en 1985 ?
« Pour l’instant les projets français ont consisté
à lancer un concours international pour des fourgonnettes et
des camionnettes. Les prototypes longuement testés ont été
réalisés et une commande d’un millier de véhicules
doit être passée par les services municipaux, les services
d’EDF et des PTT. S’ils sont d’accord.
« Au stade de l’expérimentation encore, le ministère
des Transports a retenu le projet d’un autobus à accumulateurs,
d’une vingtaine de places, pour assurer notamment la desserte des centres
villes. Ce n’est guère avant 1985 que la commercialisation pourrait
s’effectuer, et seulement dans les années 90 que la construction
en série pourrait commencer. Quant aux voitures individuelles
électriques, leur réalisation semble repoussée
aux calendes grecques. »

Comparez avec ce qui pourrait être réalisé en économie
des besoins, et concluez.

NOUS N’AVONS PLUS LE TEMPS

Chacun de vous, en feuilletant la presse ou en regardant la télévision
peut se livrer à ce petit jeu et accumuler les preuves du blocus
économique et financier imposé à toutes les tentatives
écologiques.
Entendons-nous bien. Les efforts actuellement entrepris sont très
loin d’être inefficaces et dans bien des domaines des résultats
presque inespérés ont été obtenus grâce
aux prises de conscience provoquées par les déclarations,
les écrits et les actes d’hommes et de femmes courageux, animés
d’une foi à toute épreuve alimentée par leurs connaissances
scientifiques et leur lucidité.
A une autre époque, et si les dangers pour la survie de l’humanité
étaient moins pressants, il eut sans doute été
possible d’attendre que de telles actions, en se multipliant, finissent
par renverser le courant. Malheureusement, nous n’avons plus le temps
et il est même déjà trop tard dans beaucoup de domaines
où les dégâts sont dès maintenant irréversibles.
Pour sauver le reste, l’urgence impose de faire sauter tous les verrous,
et d’éliminer au premier chef le régime économique
actuel, principal responsable des pollutions actuelles et obstacle n° 
1 sur le chemin du salut.
Alors, une nouvelle fois, nous invitons nos amis écologistes
à nous rejoindre et à combattre avec nous pour un monde
plus sensé et plus équilibré, où le progrès
technique sera enfin mis au service des Besoins de l’homme.

(1) Le 4 mai 1979.
(2) Du 15 décembre 1979.
(3) Du 12 décembre 1979.
(4) Le 8 décembre 1979.