Pression sur les mentalités

par  D. DELCUZE, M.-L. DUBOIN
Publication : septembre 1983
Mise en ligne : 15 octobre 2006

Comment notre société a-t-elle fait passer dans les mentalités cette véritable discrimination entre hommes et femmes ?

Aussi facilement, qu’il s’agisse pour le patriarcat de maintenir les femmes au foyer, ou qu’il s’agisse pour le capitalisme d’exploiter leur travail.

Dans le premier cas, dit C. GUILLAUMIN, par un double dressage, à la fois positif et négatif. Voici comment :

"Ta place est ici, tu es la reine du foyer, la magicienne du lit, la mère irremplaçable. Tes enfants deviendront autistiques, caractériels, idiots, délinquants, homosexuels, frustrés, si tu ne restes pas à la maison, si tu n’es pas là quand ils rentrent, si tu ne leur donnes pas le sein jusqu’à trois mois, six mois, trois ans, etc ..." [20].

A ceci s’ajoutent toutes les menaces que devra affronter la femme qui envisagerait de s’émanciper.

Redonnons la parole à un homme déjà cité, Paul LAFARGUE, pour expliquer comment les mentalités ont dû s’adapter le jour où il a fallu que les femmes et les filles de la bourgeoisie, jusque là recluses à la maison aillent travailler à l’extérieur afin que leurs salaires apportent un complément devenu nécessaire aux revenus familiaux "Les intellectuels qui entreprirent la défense des mâles, crurent prudent de ne pas recommencer les sermons des moralistes, ils avaient trop piteusement échoué, auprès des bourgeoises riches ; - ils firent appel à la science ; ils démontrèrent par des raisons irréfutables et supérieurement scientifiques que la femme ne peut sortir des occupations ménagères, sans violer les lois de la nature et de l’histoire. Ils prouvèrent à leur complète satisfaction que la femme est un être inférieur, incapable de recevoir une culture intellectuelle supérieure et de fournir la somme d’attention, d’énergie et d’agilité que réclament les professions dans lesquelles elle entrait en concurrence avec l’homme. Son cerveau moins lourd et moins complexe que celui de l’homme est un "cerveau d’enfant" ; ses muscles moins développés n’ont pas de force d’attaque et de résistance ; les os de son avant-bras, de son bassin, le col de son fémur, enfin tout son système osseux, musculaire et nerveux ne lui permettent que le train-train de la maison. La nature la désignait par tous ses organes pour être la servante de l’homme, comme le vilain Dieu des juifs et des chrétiens avait marqué par sa malédiction la race de Cham pour l’esclavage.

L’histoire apportait son éclatante confirmation à ces vérités ultra-scientifiques ; les philosophes et les historiens affirmaient qu’elle enseigne que toujours et partout la femme subordonnée à l’homme avait été enfermée dans la maison, dans le gynécée : si tel avait été son sort dans le passé, telle devait être sa destinée dans l’avenir, déclarait positivement Auguste COMTE, le profondissime philosophe bourgeois. LOMBROSO, le farceur illustre, lui allongea le coup de pied de l’âne : il assura sérieusement que la statistique sociale proclamait l’infériorité de la femme, puisque le nombre des criminels féminins est inférieur à celui des criminels masculins ; pendant qu’il était plongé dans les chiffres, il aurait pu ajouter que la statistique de la folie constate la même infériorité. Ainsi donc morale, anatomie, physiologie, statistique sociale et histoire rivent pour toujours la femme à la servitude domestique ..." [5].

Celui qui engage une cuisinière augmente le revenu national, mais il le diminue s’il l’épouse !
J. Duboin, "les yeux ouverts"

Cette pression exercée sur les mentalités dans notre société, dès lors que l’intérêt économique de certains est en jeu, a été particulièrement efficace en milieu rural. Michelet disait déjà que "quand un paysan ne pouvait payer un domestique, il prenait femme". "Cela est toujours vrai, commente Christine DUPONT, Michel aurait besoin de quelqu’un pour l’aider et il ne peut pas trouver de bonniche. Si seulement il pouvait se marier" [21]. Cette mentalité est apparemment encore en vigueur puisque le MODEF (Mouvement de Défense des Exploitations Familiales) "exige que chaque exploitation familiale soit assurée d’avoir un revenu équivalent à UN salaire. L’implication est que le travail de la femme, incorporé à la production du ménage ne mérite pas salaire, ou plutôt, puisque la production de la femme est échangée par le mari comme la sienne propre, que le travail de la femme appartient à son mari ...." [21].

Arriérés les paysans ? Pas plus que l’AFPA, l’Agence de Formation Professionnelle des Adultes, agence nationale et très officielle qui "bien que ne distinguant plus les différentes formations qu’elle offre en stages masculins, féminins et mixtes, déconseille aux femmes les stages de formation précédemment dits masculins !" [23].


[20C. GUILLAUMIN, Pratique au pouvoir et idée de nature (les moyens de l’appropriation), Questions Féministes, n° 2.

[5P. LAFARGUE, La question de la femme, (édition de "l’Oeuvre Nouvelle", 1904).

[21Ch. DUPONT, L’ennemi principal, Revue Partisans, 1972.

[23Andrée MICHEL, Famille et production domestique (Problématique nouvelle), Les femmes dans la société marchande, (PUF).


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