Du totalitarisme au libéralisme

par  J.-C. PICHOT
Publication : juillet 2001
Mise en ligne : 28 septembre 2008

Quand un ancien cadre, qui a « vu la mise en place de toutes les solutions libérales à l’intérieur même de ce qui est encore affiché hypocritement comme un Etablissement muni de missions de service public et œuvrant pour la collectivité nationale » témoigne, cela donne un livre dont Jean-Claude Pichot conseille la lecture :

Il ne s’agit pas seulement d’une critique pure et dure du système socio-économique dont nous ressentons et critiquons régulièrement les règles de fonctionnement aux conséquences souvent dramatiques. L’auteur fait en effet débuter son enquête à la fin du XVIe siècle, (avec les théoriciens du droit naturel) et la poursuit à travers le XVIIe (avec les théoriciens du contrat social : Locke, Hobbes et Rousseau qui ont vu naître le libéralisme politique) puis le XVIIIe (qui a donné naissance au libéralisme éco-nomique, notamment avec les physiocrates et l’ouvrage fondateur d’Adam Smith sur la richesse des nations) jusqu’à nos jours.

Jacques Langlois classe le libéra-lisme en quatre catégories : le libéralisme “économique”, qui véhicule une morale hyper-individualiste d’origine protestante et réduit la société à l’économie ; le libéralisme “politique”, qui ne « sert que de cache-sexe » au précédent, en négligeant le bien commun ; le libéralisme “communautariste”, d’obédience germanique ou celtique ; et enfin celui de type “sociétaire et soli-daire”, ou encore “libertaire”, d’émanation catholique, où les relations humaines et sociales priment les rapports aux choses.

Celui qui a le plus d’influence aujourd’hui est le premier, construit à partir du “mythe du progrès”, commun à tous depuis le siècle des Lumières, et caractérisé par un fatalisme dans lequel l’ordre est le meilleur possible (?) et par une pratique d’une « démocratie réduite à la procédure d’élection de représentants aidés par des experts et évalués par l’opinion et les sondages ». à noter que cette situation est l’aboutissement d’une évolution à partir de valeurs chrétiennes : « humanisme, personnalisme, charité en tant qu’amour du prochain et altérité, mutualité des échanges », belles vertus transformées en « hédonisme, individualisme ostentatoire de l’avoir, matérialisme, égoïsme, refus des solidarités et des communautés ».

Nous ne pouvons naturellement pas poursuivre la citation d’extraits significatifs, il y aurait trop à retirer du livre…

J. Langlois montre [1] que le “libéralisme” actuel et le “totalitarisme” dont le XXe siècle nous a généreusement servi quelques exemples majeurs, ont les mêmes origines. Les deux mettent en œuvre les mêmes techniques d’alié-nation des hommes, des cultures et de la nature. Cette convergence provient de l’évolution du lien social jusque dans ce qu’il est convenu d’appeler la “modernité”, répartie en trois types qui ont en commun l’individualisme : le modèle anglo-saxon (à base d’égoïsme primaire), le modèle français (« individus rationnels et libres, et dont la volonté et la conscience poussent à passer contrat avec la société tout entière au nom du bien commun et de l’intérêt général ») et le modèle allemand (« lien social d’individu-alités cimenté par la suprématie de la totalité communautaire »). Tout le monde aura reconnu dans le modèle anglo-saxon celui qui prédomine actuellement.

La modernité a donné naissance au totalitarisme comme réponse aux lacunes du libéralisme qui « avait mis sous le boisseau les aspects passionnels et affectifs des hommes », en « privilégiant les variables cognitives et la rationalité ». « Le libéralisme est né avec la science et la maîtrise de la nature » ; « le totalitarisme mettra la science au service de ses buts (notamment la préservation du pouvoir personnel des dictateurs) en transformant le scientisme en idéologie simpliste à l’usage du sens commun », lui permettant de mettre en œuvre un pouvoir central dominant le corps social de haut en bas.

Aujourd’hui, le libéralisme dominant et le totalitarisme ont en commun de « réduire excessivement la société à son économie soit comme but, soit comme moyen ».

La deuxième partie de l’ouvrage concerne « L’économisme totalitaire ».

L’auteur y dénonce le capitalisme financier, « économie et privatisation nuisible et sans précaution de la terre et de l’univers », « l’installation de faux besoins consommatoires chez les individus », le « monopole pratique contre la théorie » économique, la « libéralisation des flux financiers sans régulation voulue par les politiciens », l’atomisation de la société, la concurrence dévoyée, l’économie virtuelle, « le management féodal de la peur » (dénon-ciation de la “flexibilité”, du monopole de l’information descendante, des relations hiérarchiques féodales, la parano des manageurs du public…

La troisième partie, consacrée à « l’arrière-plan de significations du monde favorables au libéralo-capitalisme », met en lumière « l’idéologie scientifique du néolibéralisme, la politique son-dagière d’opinions ou la politique aujourd’hui », etc. ; la devise du libéralo-capitalisme serait, selon l’auteur, « liberté, propriété et utilité ».

Pour sortir de ce contexte présenté comme une convergence iné-luctable des différentes formes de libéralisme et des tendances totalitaires qui ont marqué notre histoire, Jacques Langlois propose de s’ins-pirer de l’ouvrage posthume de Proudhon intitulé De la capacité politique des classes ouvrières, paru en 1865 en réponse au Manifeste des soixante qui préconisait des candidatures ouvrières directes aux élections de 1863.

Il se demande, en conclusion, comment s’opposer au libéralisme tota-litaire anglo-saxon majeur existant, celui des Etats-Unis. Il pense qu’en puisant en cas de besoin dans d’autres sources, tous les mouvements de la “percolation” actuelle (selon le terme du philosophe Michel Serres) où l’on retrouve les syndicats “nouveaux”, Attac, ONG, et les associations de défense de tous ceux qui ont à se plaindre du système actuel, devraient y parvenir, même si leur stratégie commune n’est pas encore clairement définie.

Ce livre est dense, mais il ne doit pas rebuter parce qu’il contient, à travers l’exploration de l’histoire, un nombre relativement important de références philosophiques et économiques et qui sont présentées dans un discours à la fois logique et militant, ce qui est un exercice parfois délicat.


[1Le libéralisme totalitaire, de Jacques Langlois édition L’Harmattan, collection Questions contemporaines, 2001.


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.