Le défi Américain

par  P. MONTREUX
Publication : janvier 1968
Mise en ligne : 22 octobre 2006

J-J. SERVAN-SCREIBER a publié un livre sous ce titre, dans le but de nous faire toucher du doigt le retard des nations européennes les plus évoluées.

Dans le journal ABC de Madrid, José Maria de AREILZA a largement commenté cet ouvrage et ne cache pas son admiration pour son auteur.

Rappelons que J-J. S-S. estime que la révolution technologique américaine a pris une avance considérable dont les effets se feront sentir à partir de 1980. D’ici là, le roi, l’âne ou...

A la fin du siècle en cours, la rente de chaque Américain atteindra 7.500 dollars et montera progressivement à 20.000 dollars. Les bénéfices de l’industrie américaine seront multipliés par cinquante ! Cependant les secteurs primaire et secondaire n’absorberont qu’une faible partie de la population qui devra s’orienter vers le secteur tertiaire (services) et quaternaire (activités non rentables d’investigation et de culture). La semaine de travail sera de 4 jours pour 147 jours de travail contre 218 jours de loisirs !

De plus les machines électronique, telles que les ordinateurs, qui prennent une place de plus en plus grande aux Etats-Unis, occuperont le troisième rang dans l’industrie, après le pétrole et l’automobile. Elles joueront un rôle comparable à ceux du télescope ou du microscope pour la vision.

Il s’agit d’une révolution profonde de nos habitudes mentales, non seulement en ce qui concerne l’automatisation des industries, mais encore pour tout ce qui touche à nos connaissances, à l’éducation, à la stratégie, aux communications et aux moyens de diffusion des nouvelles. Ce qui confirmerait les dires de Raymond ARON, quand ce dernier estime qu’il ne s’agit pas seulement d’une élévation du niveau de vie, mais bien d’une civilisation distincte et d’une nature différente.

J-J. SERVAN-SCHREIBER s’inquiète, car sauf la Suède, aucune nation européenne n’est capable actuellement de suivre la même voie avant une trentaine d’années. Le haut niveau de vie, en dehors des Etats-Unis, ne pourra être atteint que par le Japon et le Canada. Les pays européens devront se contenter d’atteindre dans ce délai le niveau de vie actuel des Etats-Unis (sic).

En effet, S-S. indique que la productivité d’un ouvrier de l’industrie américaine est plus élevé de 60 % que celle d’un ouvrier allemand, 70 % d’un ouvrier français et 80 % d’un ouvrier anglais. De plus, l’utilisation du capital américain conduit à un bénéfice de 6 à 7 % dans les 4 dernières années, alors qu’en Europe il n’atteint que 3 à 3,5 %. L’autofinancement augmente aux Etats-Unis tandis qu’il diminue en Europe.

43 % de la jeunesse scolaire américaine, entre 20 et 24 ans, poursuivent des études universitaires. En France, on en compte seulement 16 % ; 7,5 % en Allemagne et 5 % en Angleterre. Même les Noirs américains ont atteint 14 %.

Le développement de la technique dans l’industrie américaine, appelée aussi management, est l’art d’organiser et d’utiliser le talent et son secret repose sur la prodigieuse capacité d’adaptation du peuple américain. Dans un monde en évolution vertigineuse, seuls ceux qui sauront adapter les structures aux nouvelles formules seront en état de survivre. L’Europe devra réviser ses méthodes si elle veut rester compétitive. Mais il s’agit d’un problème qui implique la modification des habitudes mentales, la fin de l’inertie cérébrale qui freine les Européens et les maintient dans une routine apportant la décadence.

Il est donc nécessaire que les Européens s’unissent et acceptent un pouvoir politique général afin de pouvoir affronter le défi américain, sinon l’Europe deviendra un satellite colonisé par un autre pouvoir, situé dans un plan supérieur.

J-M. de AREILZA signale ensuite la parution d’un autre livre publié par un ingénieur espagnol, Antonio ROBERT : EL RETO DE EUROPA (Le défi de l’Europe). Ce défi est à l’Espagne ce que le défi américain est à l’Europe, compte tenu des proportions différentes. Le danger, pour l’Espagne, est de se convertir, « mezzogiorno » d’une Europe unie, c’est-à-dire en un tronçon méridional, sous-développé et prolétarisé du vieux monde, une espèce de colonie touristique et cynégétique, comme certaines îles des Caraïbes pour les riches visiteurs américains.

Tout cela est saisissant et susceptible de remplir de frayeur ces braves Européens qui sont pourtant les créateurs de la civilisation actuelle. Il serait temps pour eux de réfléchir et de ne pas accepter d’emblée là catastrophe qui nous guette, si SERVAN SCHREIBER a bien saisi le problème. Or, il apparait qu’il néglige froidement la masse des Américains qui ne participeront pas à la distribution de la manne céleste qui leur est annoncée.

Il ne faudrait tout de même pas entreprendre une étude de cette importance en délaissant délibérément tout ce qui peut empêcher l’aboutissement de cette société future, c’est-à-dire les chômeurs américains. Il serait bon d’attendre la fin des guerres entreprises par les Etats-Unis pour se prononcer. Le peuple américain montre sa lassitude et aspire à la paix.

Mais que deviendra la fameuse prospérité américaine quand l’industrie de guerre américaine n’aura plus de commandes de matériel militaire ? De faux naïfs diront qu’elle devra se transformer et s’adapter aux conditions du temps de paix !

C’est à ce moment que la mirifique construction de SERVAN-SCHREIBER se heurtera au chômage, à la diminution massive du pouvoir d’achat, donc à une augmentation de la misère dans la population américaine, dont 20 % est déjà actuellement dans une situation précaire.

Le défi américain n’aura été qu’un beau rêve et la réalité reprendra ses droits. Il sera temps alors de se tourner vers l’Economie distributive pour mettre un peu d’ordre dans le monde. L’Espagne, à ce moment, pourra envisager d’imiter les autres pays européens et de se mettre au même niveau. Justement les Américains viennent d’être condamnés à l’austérité ! Qu’en pense J-J Servan-Schreiber ?


Brèves

12 avril 2019 - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.