Ne plus gâcher sa vie à la gagner !

par  M.-L. DUBOIN
Publication : décembre 1977
Mise en ligne : 28 mai 2008

TELLE est bien, en résumé, l’«  utopie » que nous défendons, en l’appuyant par l’analyse des moyens destinés à abolir l’économie de marché, ces conventions de « prix-salaires-profits » d’où viennent, consciemment ou non, tant de criminels gâchis.

Eh bien, voici encore de nouvelles preuves que notre « utopie » est de moins en moins considérée comme telle, et que, par des voies différentes, c’est de tous les côtés que nos contemporains prennent conscience que notre seul tort, comme le disait Jacques Duboin est d’« avoir eu raison trop tôt » !

SALUONS d’abord un bouquin remarquable de courage et de lucidité que nous commentons ci-dessous (1). Intitulé « Travailler deux heures par jour », il est pour nous la preuve que le degré d’absurdité qu’atteignent aujourd’hui les conditions de travail, amène les travailleurs, malgré leur esclavage, à en prendre conscience. Nous aurions évidemment préféré les convaincre tous avant qu’ils en arrivent à ce point. L’important maintenant est qu’ils soient nombreux. Souhaitons donc que ce livre collectif soit beaucoup lu et qu’il fasse partout réfléchir.

Une critique parallèle de notre société est celle de B. Esambert (2) qui montre que sans même le comprendre nous sommes entrés dans la troisième guerre mondiale. Il s’agit d’une guerre un peu différente ; des précédentes puisqu’on se bat aujourd’hui pour vendre alors qu’on se battait autrefois pour prendre aux autres leurs biens. Si cette guerre nouveau style n’a pas été déclarée officiellement, par un porte-parole, c’est qu’elle s’est introduite sous les aspects de la « société de consommation ». Mais ses règles n’en sont pas moins codifiées, même si les anciens Alliés se battent entre eux : l’Europe y apparaît comme une addition d’égoïsmes, une collectivité de marchands avides, conquérants sans âme. Et les misères qu’entraîne cette guerre ne sont ni moins terribles ni moins générales, même si l’un des aiguillons qui lui permet de durer est la peur d’un conflit « ancien style ».

D’un autre point de vue, le sociologue A. Grjebine (3) interprète cette course à la consommation comme la peur de l’homme devant le changement de civilisation que nous annonçons.
On pouvait s’attendre à ce que les économistes distingués soient évidemment les derniers à trouver le chemin de nos thèses. Aussi incroyable que cela soit, même ce dernier bastion du système est ébranlé, comme en témoigne l’anecdote suivante qui vient de m’être rapportée : les 27 et 28 octobre derniers s’est tenu à Bordeaux un colloque pour célébrer le dixième anniversaire de la création des départements de « Techniques de Commercialisation » des Instituts Universitaires de Technologie. L’économiste Guillaume qui est Maître de Conférence à l’Université Paris 9 (Dauphine) et à l’Ecole Polytechnique, intervenant sur « L’évolution de l’environnement économique depuis dix ans » y fut pris à partie par Alfred Sauvy (qui le fut ici-même souvent, il faut le reconnaître) , en ces termes  : « Vous me rajeunissez, vous nous ramenez quarante ans en arrière car je crois en vous écoutant, entendre l’utopie de Jacques Duboin  ». Et Guillaume surprit l’assistance en répondant : «  Il n’a sans doute jamais eu autant raison qu’aujourd’hui »...

C’EST donc de tous les côtés qu’est perçue l’absurdité criminelle de la société-de- consommation-pour-le-profit, que nous n’avons cessé de dénoncer. Elle est condamnée par les travailleurs qui en ont assez d’être asservis à un travail dès lors qu’ils n’en comprennent plus le sens ou n’en admettent pas la finalité. Par les femmes qui n’acceptent plus de sacrifier l’épanouissement de leur famille à la course vers un « avoir plus » qui n’est pas un « être mieux ». Par les agriculteurs qui souffrent de voir détruire leur production quand ils ne peuvent pas la vendre « assez cher  ». Par tous les économiquement faibles qui savent qu’on détruit ces richesses alors qu’eux-mêmes manquent de tout. Par les écologistes qui voient dégrader un patrimoine dont nous devrions tous nous sentir responsables. Enfin par les économistes qui comprennent que l’inadaptation des règles de notre société aux moyens modernes de production est comme le ver qui ronge de l’intérieur le fruit capitaliste. En un mot par tous ceux qui entendent assumer la responsabilité de leurs conditions de_vie et de leur avenir et ne pas demeurer des moutons de Panurge en proie à toutes les publicités.

CETTE abolition du profit, de la publicité et de l’absurdité qu’il entraîne, aucun parti ni aucun syndicat n’en fera son programme si ses électeurs ne le lui réclament pas. C’est donc par une prise de conscience massive que doit passer notre action, et ceci est la tâche à laquelle nous donnons la priorité depuis tant d’années.
Mais il ne suffit pas de l’écrire dans ces colonnes si nous restons toujours les mêmes à les lire.
IL APPARTIENT A TOUS NOS LECTEURS D’EN PARLER AUTOUR D’EUX, à tous ceux qui ont compris, d’informer leurs amis, leurs relations, leurs collègues, de saisir toutes les occasions pour les amener à réfléchir.
Il existe un moyen bien facile d’aborder le sujet : posez autour de vous cette simple question :
« Si demain vous étiez assuré, pour vous et les vôtres, de revenus corrects tout en disposant de beaucoup plus de temps libre qu’actuellement, à quoi utiliseriez-vous ces loisirs  ? »
Envoyez-nous les réponses que vous obtiendrez. Nous les publierons.

(1) Voir page 5.
(2) B. Esambert, « Le 33 conflit mondial », publié chez Plon.
(3) A. Grjebine, « La Société inutile », dans « Le Monde » du28 octobre 1977 (voir page 7 dans «  Le fil des jours »).


Brèves

12 avril 2019 - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.