Réveil brutal

par  M.-L. DUBOIN
Publication : mai 2002
Mise en ligne : 20 janvier 2007

Le réveil a été brutal chez tous ceux qui croyaient, avant ce 21 avril, que le danger “frontiste” était écarté. Cependant, deux jours plus tard, à l’heure où j’écris, on peut craindre qu’une propagande bien menée fasse hésiter certains électeurs ou abstentionnistes systématiques, à participer au seul barrage démocratique qui soit encore possible dans l’immédiat contre l’élection du candidat national-socialiste français : voter contre lui au second tour, même s’il faut pour cela se boucher le nez. Sinon, tous les efforts que nous avons faits ensemble, au long de plusieurs dizaines d’années, pour faire réfléchir posément, hors de toute ambition électoraliste, objectivement, au changement de civilisation en cours et à ses conséquences, jusqu’à avoir des propositions réalistes ouvrant vers une société solidaire, durable et sans exclusion, tous ces efforts auront été vains. C’est la violence qui forcera l’évolution. Mais alors, vers quoi ? Il sera trop tard pour éviter les dégâts et l’occasion aura été manquée d’évoluer raisonnablement avec ces “utopistes” qui n’ont rien à vendre, mais ont avant tout le souci des droits de l’Homme...! On peut donc vraiment être s’inquieter, surtout quand on se rappelle qu’Hitler a été élu démocratiquement par un peuple qui, déboussolé devant la montée du chômage, constatait que les précédents élus n’arrivaient pas à y remédier.

La réaction spontanée des “jeunes”, qui, furieux de n’avoir pas vu venir le coup, se sont précipités dans la rue pour affirmer leur refus de la montée du racisme, a fait chaud au coeur. Mais cela suffira-t-il ? On est effaré devant le manque d’espoir manifesté par exemple par des chômeurs qui en sont arrivés à voter pour le “guide” de l’extrême-droite. Ils ont oublié son passé (et pas seulement en Algérie), toutes ses violences (et pas seulement verbales), ils ont ignoré ce qu’a fait son parti dans les villes qu’il a gérées, ils ont été dupes d’une propagande démagogique extrêmement perfide, menée sans aucun scrupule, sans souci de vérité, et avec l’appui non négligeable d’une énorme fortune dont ils ne se demandent pas de quoi elle est faite. Il y a aussi parmi ces électeurs de braves gens qui sont déboussolés parce que la gauche a cessé de les entendre, n’a pas su prendre leurs soucis en considération et leur apporter l’espoir du profond changement dont ils ont besoin.

Alors ils ont voté sans le voir pour un changement opposé à celui auquel ils aspirent. C’est ce drame que nous sommes en train de vivre. Le second tour aura eu lieu quand paraîtra ce numéro [1], il est donc inutile d’insister ici sur la nécessité de rectifier le premier, mais il reste évident qu’il n’exprimait pas le désir d’avoir à choisir entre un super-menteur traînant ses casseroles et un fasciste éhonté. Il est anormal que le vote du peuple qui reprochait à Jospin de n’être pas assez à son écoute, donc pas assez à gauche, soit transformé en un vote vers la droite et l’extrême droite. Ce qui a été mis en évidence, c’est donc une énorme tare dans les institutions de la Vème république, née d’un coup d’État et conçue pour un homme sûr de lui. Car le résultat, dans le même contexte, aurait été totalement différent si la Constitution avait prévu, comme pour les législatives, une règle selon laquelle restent en lice au second tour tous les candidats ayant obtenu plus qu’un certain minimum au premier, par exemple 15 %, ou 10 %, ou bien un taux dépendant du nombre total de candidats.

Tant que la démocratie est uniquement élective, c’est-à-dire tant que le peuple ne peut s’exprimer, sur une orientation qui touche tant de questions à la fois, que par un vote nominal et tous les 5 ans, il faut au moins que ce vote puisse exprimer des critiques sans être transformé en sens opposé ! Beaucoup de gens déplorent aujourd’hui de voir que Jospin, l’un des responsables politiques les plus intègres, soit le seul à avoir payé comptant ses erreurs, alors que d’autres méritaient bien plus que lui la gifle qu’il a reçue. Mais pouvait-on cependant l’approuver sans nuance ? En disant lui-même que son programme n’était pas socialiste, il a montré qu’il cherchait à ramasser des voix sur sa droite, de sorte que c’est bien son ambition qui l’a perdu. Quand il a montré dans cette campagne, que, comme ses rivaux, il suivait les directives de conseillers en communication, donc qu’il menait, lui aussi une campagne à l’américaine, il a déçu ; car ses électeurs, au vu de sa rigueur et de sa droiture affichées, espéraient de sa part une conviction qu’ils avaient renoncé à attendre des autres. Par exemple, toute cette campagne électorale a fini par tomber dans le piège de l’insécurité tendu par le parti nationalsocialiste, et entretenu par les médias [2]. La réaction spontanée de Jospin a été d’avouer honnêtement qu’il avait compté sur la diminution du chômage pour la voir régresser. Cela lui valut une volée de bois vert, sous prétexte de naïveté. Mais pourquoi alors a-t-il fait marche arrière et rivalisé à coups de projets de répression pour gagner des voix ? S’il avait été plus sincère, il aurait au contraire osé le débat sur la montée des violences, et pas seulement celle des petites délinquances. Il aurait été amené à dénoncer toutes les causes d’insécurité, à commencer par celles que la marchandisation des services publics entraîne pour la santé, pour l’alimentation, pour l’environnement, pour les routes prises d’assaut par de monstrueux camions [3]. Alors se serait enfin ouvert le vrai débat de société attendu à la place de cette affaire d’experts en communication.

Le tort de Jospin a été de ne pas oser prendre le risque d’être amené à reconnaître que, malgré tous ses efforts, dont personne pourtant ne doutait, s’il n’a pas réussi à enrayer le chômage et la précarité, sources de violences, c’est parce que cela ne dépend pas du pouvoir politique. Mais pourquoi ne pas dire clairement et publiquement que cela résulte du pouvoir économique, lequel obéit à l’idéologie néolibérale ? Pourquoi a-t-il eu peur de remettre celle-ci en cause ? Il avait tout à gagner d’un tel effort de vérité. A-t-il manqué de lucidité pour le comprendre, ou de courage pour assumer la réflexion que cette sincérité aurait entraînée dans l’opinion ? Je ne résiste pas à rappeler ci-dessous l’avertissement que lui avait lancé ici P. Robichon en 1997.

D’autre part, Jospin s’est engagé avec Chirac aux sommets européens. Ils ont pris ensemble des décisions, par exemple à Barcelone en mars dernier, sur la privatisation de l’énergie, sur le recul de 5 ans de l’âge de la retraite, et sur les fonds de pension. Pourquoi a-t-il accepté d’engager ainsi la France et l’Europe sans avoir consulté avant les représentants du peuple ? Les deux “sortants” ont fait croire que le débat serait ouvert ensuite, comme s’ils n’avaient pas pris ensemble d’aussi graves décisions. C’est pour cela que des électeurs ont cessé de voir la différence entre droite et gauche. Hélas, quand les responsables du PS croient aujourd’hui tirer la leçon du 21 avril en disant qu’ils n’ont pas su se faire comprendre, ils ne font que s’enfoncer. Oui, ils ont été compris, mais ils ont été désapprouvés parce qu’ils se sont vantés d’avoir réussi alors que leurs électeurs attendaient autre chose. Le plus inquiètant, c’est que les autres sont pires...


[1compte tenu des délais d’impression et maintenant de distribution pour les “petits titres”... Car l’ouverture au marché des services publics, dont l’acheminement du courrier, menace sérieusement ces “petits” moyens d’information et de débat citoyen qui ont le courage de vouloir survivre sans subvention, sans publicité.

[2En témoignent les électeurs ce petit village d’Alsace, parfaitement paisible, sans délinquance ni violence et même sans chômage qui ont voté massivement pour l’extrême droite par peur de ce qu’ils « avaient vu à la télé » !

[3A-t-il eu peur à ce propos, que lui soient posées des questions telles que pour qui roulent-ils ? Pourquoi transportent-ils si souvent les mêmes choses en sens inverses ? Sont-ils si nécessaires ? Qui paie les dégâts qu’ils font ? Etc..


Brèves

12 avril 2019 - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.