C’est lui qu’il nous faut !

par  G. LAFONT
Publication : juillet 1977
Mise en ligne : 17 avril 2008

A l’heure où j’écris on ignore encore quel sort la justice française réserve au dénommé André Dubar. D’autant plus que l’on ne sait même pas sous quel chef d’accusation inculper le personnage. Dommage, ça m’intéresserait de savoir. Mais j’espère qu’une carrière aussi prometteuse n’aura pas été prématurément interrompue par l’intervention intempestive de policiers trop zélés.
M. André Dubar n’est pas un de ces vulgaires aventuriers comme on en voit tous les jours au cinéma, dans les romans et aussi dans la vie, qui font fortune dans l’escroquerie, l’attaque à main armée, l’immobilier ou la politique, et finissent leur carrière, mais pas toujours, à Fleury-Mérogis. Non. C’est un monsieur très bien.

Ce personnage dont la presse a parlé récemment est un nouveau Frégoli aux multiples transformations, et vous l’avez peutêtre rencontré quelque part sous les apparences rassurantes d’un grand chirurgien, d’un cardiologue renommé, d’un capitaine de corvette, d’un curé de campagne, d’un infirmier, d’un enseignant, et j’en passe.

Il était bien avec tout le monde (et ce n’est pas facile) , avait la poignée de main à toute épreuve, comme un ministre en période électorale, le sourire engageant, le coeur sur la main et la main sur le coeur, savait se faire des amis ou des obligés, avec tout ce qu’il faut de baratin pour plaire. Vous voyez le genre.

Son seul défaut c’est d’avoir l’humeur changeante. Car rien ne l’obligeait, sinon le désir de se rendre utile, après avoir organisé les quêtes dans les paroisses pauvres du Nord de la France, célébré une messe chantée dans une église de Douai en compagnie de prélats connus, donné des cours d’Histoire à des candidats au bachot, ou opéré quelques prostates défaillantes, de se présenter comme infirmier à la S.N.C.F. C’est ce qui a mis fin, momentanément, j’espère, à ses activités aussi nombreuses que variées. Un fonctionnaire tatillon lui ayant demandé son diplôme, André Dubar n’a pu produire cette pièce justificative puisqu’il n’était pas plus infirmier qu’il n’avait été chirurgien, ecclésiastique, diplomate ou professeur. Mais, sur sa bonne mine, personne jusqu’alors ne s’était permis de mettre en doute ses titres officiels.

On ne sait pas ce qu’il adviendra de M. Dubar. Mais j’imagine que le juge chargé d’instruire cette affaire est plutôt perplexe en ce moment. Qu’a-t-on à lui reprocher, au fond ? Pas même d’avoir utilisé des faux-titres ou une fausse identité, puisque on ne lui demandait rien et qu’il exerçait ses différentes professions selon son humeur ou son plaisir, et toujours avec la même compétence. Il ne semble pas avoir tué comme faux médecin plus de clients que les vrais. Reste à savoir si l’absolution qu’il a pu donner en tant que prêtre à ses pénitentes est aussi valable que celle de Mgr Lefebvre. Mais cela n’est pas de ma compétence.
Je ne vous dissimulerai pas plus longtemps qu’un tel personnage, assez exceptionnel en somme, m’est plutôt sympathique. Songez que cet homme, qui était considéré étant enfant comme un cancre, qui a échoué à tous ses examens, à ce qu’on dit, mais qui sait inspirer confiance et parle bien, n’a même pas eu l’idée de se lancer dans la politique. Pourquoi ? On a vu pire. II a pourtant tout ce qu’il faut pour réussir dans cette noble carrière, malheureusement un peu encombrée.
Et en plus il a l’air en bonne santé.
Dans les moments difficiles que nous traversons, alors que les rumeurs les plus malveillantes circulent sur l’état dépressif du président de la République et qu’un éternuement de Mitterand suffit à donner la fièvre à la Bourse, un homme pareil peut être utile à la France. Oui, pourquoi André Dubar n’est-il pas à Matignon, ou même à l’Elysée, en ce moment où nous aurions tant besoin d’un homme providentiel, d’un Mamamouchi comme dit l’autre, qui saurait si bien inspirer confiance au pays désemparé ?
Raymond Barre, qui a pourtant les plus beaux diplômes d’économiste distingué, n’arrive toujours pas à redresser la situation. Et les élections approchent.... Et Antoine Pinay a pris sa retraite. Alors ?..
Alors il n’est peut-être pas trop tard. Plutôt que de créer des ennuis à André Dubar, qu’on lui fasse passer un examen médical approfondi et, si tout va bien de ce côté-là, qu’on l’appelle à former le gouvernement. Au point où nous en sommes, il tiendra bien le coup jusqu’en mars 1978.


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.