De l’utopie au réalisme

par  M. DIEUDONNÉ
Publication : mai 1965
Mise en ligne : 22 octobre 2006

L’actualité montre que les hommes d’Etat, les « experts » financiers, les « spécialistes » économiques, MM. Sauvy, Fourastié, Rueff, Pisani, Debré, Jeanneney, Drancourt, Sédillot, etc. et leurs congénères étrangers, pataugent lamentablement dans des difficultés financières, économiques et sociales grandissantes, qu’ils n’arrivent pas à surmonter, non parce qu’ils sont incompétents, mais parce que ces difficultés sont insurmontables dans le cadré de notre économie présente.

Les lecteurs de la Grande Relève en connaissent raisons. Ils savent que lé progrès technique générateur d’abondance et d’automatisme est en état de divorce permanent avec l’économie du profit. Il ne faut pas chercher ailleurs que dans ce divorce la cause initiale dé toutes les difficultés qui assaillent actuellement la société, tant sur le plan national qu’international.

Le remplacement du profit par un revenu social s’impose et s’imposera dé plus en plus au fur et à mesuré du développement des progrès techniques. Mais réaliser une telle réforme n’est pas une petite affairé !... Certes, ses conditions matérielles préalables sont remplies avec lés techniques modernes, mais la difficulté majeure est de faire admettre la nécessité de cette réforme fondamentale par un nombre suffisant d’individus.

Cette difficulté est d’ailleurs le sort réservé à toute idée nouvelle. Par exemple, Philippe le Bel lança l’idée d’unifier la monnaie sur toute l’étendue du territoire français, mais cette idée simple et raisonnable attendit cinq siècles avant d’être réalisée ; cette mesure économique a pu facilement attendre sa réalisation pendant cinq siècles, car il ne s’est rien produit de nouveau pendant ce temps, dans une économie artisanale où la production ne pouvait croître qu’avec l’augmentation du nombre des artisans, dés paysans et autres producteurs.

Mais il n’en est plus de même de nos jours. Avec l’accélération donnée au progrès technique, l’économie se transforme à pas de géant. Dé 1955 a 1965, soit en 10 ans, la capacité dé la production française a plus que doublé, demain elle doublera en moins dé 5 ans, après-demain en moins de temps encore. Nous évoluons donc vers une capacité dé production automatique fabuleuse - ce qui n’a rien d’étonnant avec dés machines automatiques qui fabriquent d’autres machines automatiques de plus en plus perfectionnées.

Or, il est déjà admis par tous et sans contestation que le problème actuel essentiel n’est plus de produire, mais de vendre. Il dévient de plus en plus difficile de vendre au fur et à mesure dés progrès techniques et du développement de l’abondance et de l’automatisme. Nous évoluons donc vers un point de rupture où une production automatique fabuleuse, ne pouvant plus se vendre, devra nécessairement être distribuée.

Au rythmé actuel de l’accélération du progrès technique, ce n’est pas dans cinq siècles que ce point de rupture sera atteint, mais dans une trentaine d’années, vers l’an 2000...

Qu’est-ce a dire ?

Il a fallu cinq siècles pour réaliser l’unité de la monnaie, et nous devons réaliser l’économie distributive avant l’expiration d’un délai de trente ans... si nous voulons éviter des désordres tels qu’ils ne pourront avoir d’autre issue que la guerre à défaut de l’économie nouvelle. Car la guerre est le seul remède efficace pour écouler abondamment la production moderne, déjà avant les hostilités par la politique des armements, puis pendant le déchaînement de la violence, et enfin après pour reconstruire ce qui a été détruit...

- Mais l’économie distributive est une utopie !... Prétendre la réaliser en moins de trente ans est pure folie !...

- Avec le progrès technique accéléré, elle est non seulement nécessaire mais aussi matériellement possible. L’obstacle à sa réalisation est donc uniquement dans les esprits. Cependant, lés personnes qui prennent connaissance dés conséquence des progrès techniques, telles qu’elles ont été initialement formulées par Jacques Duboin, admettent toutes le bien-fondé dé l’économie distributive. Mais presque toutes déclarant aussi qu’elle est une utopie... En somme, tout se passé dans le cerveau de ces personnes comme si elles pensaient : l’économie distributive serait merveilleuse, j’en serais partisan si elle n’était pas une utopie...

- Et pourquoi, s’il vous plaît, est-elle une utopie ?

- Parce que les autres n’en veulent pas... Parce qu’ils tiennent à leurs profits ou à leurs salaires comme à la prunelle de leurs yeux... Je comprends la nécessité de réaliser une économie nouvelle, car je suis intelligent, moi, tandis que les autres sont des imbéciles...

Bref, les 3,5 milliards d’humains qui peuplent notre Terre désireraient tous vivre, s’ils étaient bien informés, dans une société pacifiée, où ils seraient assurés de recevoir jusqu’à leur mort un revenu social substantiel pour une période active de quelques années. Mais une fois informés, les gens sont paralysés par la pensée que cette société distributive est une « utopie », parce que les autres ne voudraient pas la réaliser, ce qui est évidemment faux. Qui donc ne voudrait pas réaliser l’aspiration commune à tous les hommes au bien-être, à la paix, à la sécurité de l’avenir, à la liberté de disposer de son temps, etc. ?

L’économie distributive, matériellement possible, l’est aussi psychologiquement, puisque l’immense majorité des individus ne peuvent que la désirer - à condition, bien entendu, d’être suffisamment informés. Ils ne la qualifieraient plus d’utopie s’ils savaient que cette qualification est sans fondement. La réalisation de l’économie nouvelle bien avant la fin de ce siècle est possible avec une bonne information de la réalité économique, et aussi de la réalité psychologique, qui est très favorable.

C’est ici que l’on constate l’étendue dramatique de la trahison des économistes professionnels, dont la mission essentielle serait précisément d’informer le monde de l’impossibilité de concilier les progrès techniques avec le maintien des profits et des salaires, d’où la nécessité urgente et vitale de réaliser l’économie qui serait adaptée à ces progrès techniques. A ce sujet, voici ce que m’écrit un correspondant :

... Vous avez raison de dénoncer la position des « économistes distingués » tels Fourastié et Sauvy. Cependant, je sais de bonne source qu’ils sont favorables au principe de l’économie distributive, mais ils savent que cette dernière n’est possible que par Ici suppression du profit et cela, ils ne peuvent l’admettre car il s’agit alors de remettre le système en cause... et surtout, ils ne voient pas comment on pourrait y parvenir...

Comment pourrait-on parvenir à l’économie distributive ? Tout simplement en commençant ... par le commencement, c’est à dire par l’information ! Vous qui avez l’autorité nécessaire pour faire entendre votre voix, Messieurs les experts et professeurs d’économie politique, commencez par faire connaître au monde les raisons objectives pour lesquelles vous êtes favorables au principe de l’économie distributive, et vous verrez qu’un monde suffisamment informé saura la réaliser. Pouvez-vous croire sérieusement qu’une humanité, ou une fraction de l’humanité, désireuse d’entrer dans une telle économie, n’en trouverait pas le chemin ?

Un monde informé saurait aussi qu’il doit choisir entre la guerre et l’économie nouvelle et que ce choix ne pourra plus être différé dans un délai de quelques années. Suivant qu’il sera informé ou non, le monde basculera dans une économie distributive ou dans un troisième conflit mondial. L’illusion est de croire que nous pouvons échapper à ce dilemme.

Mais il faut avoir l’esprit scientifique, qui impose a tout savant honnête de dire la vérité objective quelle qu’elle soit, pour informer le monde de la réalité économique. Cet esprit scientifique semble vous faire défaut, Messieurs Sauvy, Fourastié, Rueff, Pisani, Jeanneney, Debré, Drancourt, Sédillot et autres diplômés ès sciences économiques, puisque vous donnez plus de poids à votre attachement au système périmé qu’a la réalité de sa malfaisance, sur laquelle vous gardez le silence - ce qui est un énorme mensonge par omission.

Quant à vous, Monsieur Mitterrand, qui êtes aussi professeur d’économie politique (la télévision vient de me l’apprendre) le fiasco lamentable et sans appel d’une politique de gauche appliquée courageusement par les travaillistes anglais au pouvoir, fiasco sanctionné par un désastre électoral aux récentes élections partielles, vous montre à quelle tragique impasse aboutissent ceux qui croient pouvoir redresser et conduire a bon port l’économie des profits et des salaires.

Messieurs Mitterrand, Mendès - France et autres leaders de gauche, vous ne pourrez pas mieux faire que les travaillistes anglais et vous subirez les mêmes déboires qu’eux, lorsque vous aurez entraîné votre formation politique au pouvoir - alors que les nuages qui s’amoncellent actuellement ouvriront leurs écluses sur notre pays, où il y a déjà 500.000 chômeurs inscrits, et plus encore de jeunes sans emploi, non inscrits...

Les hommes politiques de « gauche » ne pouvant rien faire d’efficace de plus que ceux de « droite » dans notre économie présente, les électeurs et les chômeurs, déçus, non informés de la réalité économique, ne verront plus d’autre remède à leurs maux que de suivre des aventuriers à la conquête de l’espace vital, des emplois et du bien-être. On a déjà vu cela pendant les années 30 au Japon, en Italie et, prélude violent de la deuxième guerre mondiale, en Allemagne...

Entre les abondancistes, partisans d’une économie qui serait en harmonie avec le progrès technique, et les syndicalistes ou les politiciens qui veulent tous concilier les inconciliables, à savoir l’économie des salaires et des profits d’une part, les progrès techniques, le plein-emploi, le bien-être pour tous, la sécurité de l’avenir, la paix du monde, etc. d’autre part, lesquels sont des utopistes ?


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Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.