Au fil des jours

par  J.-P. MON
Publication : décembre 1981
Mise en ligne : 25 novembre 2008

Encore une fois, les Allemands donnent l’exemple. Et ce n’est pas dans
le domaine économique. C’est pour le désarmement ! Depuis
le mois de juin dernier le pacifisme se développe fortement en
Allemagne de l’Ouest. Sous la pression de la base, il n’y a plus une
institution qui ne soit obligée de prendre position sur le problème
du désarmement : des sections syndicales élaborent des
plans de reconversion de l’industrie de l’armement, les libraires affichent
des brochures aux titres significatifs tels que : « Construire
la paix sans armes », « Plutôt Rouges que morts »,
« La troisième guerre mondiale est-elle évitable
 ? »...
Le mouvement de protestation englobe des catholiques, des protestants,
des communistes, ... Tous rejettent en bloc les discours habituels et
refusent d’argumenter sur les rapports Est-Ouest. Ils se bornent à
constater « l’incommensurable absurdité » à
laquelle ces arguments ont mené le monde. Ils font valoir qu’on
ne peut à la fois vouloir la paix et contribuer à l’accumulation
d’armements qui portent en eux la menace de l’anéantissement
de la planète.

*

Ce qu’il y a de nouveau dans les manifestations contre la course aux
armements, c’est que le désarmement est maintenant devenu l’affaire
des opinions publiques (du côté occidental, au moins).
Après l’échec des pourparlers SALT-2, les opinions publiques
occidentales demandent des comptes à leurs dirigeants.
C’est que le bilan économique de la course aux armements est
lourd, et négatif. Si bien que les populations européennes
à qui les gouvernements demandent une austérité
renforcée souhaitent privilégier les dépenses sociales
au détriment des dépenses de défense.

*

C’est que l’opinion publique européenne a le sentiment (confus,
peut-être) que la course aux armements a surtout pour but d’assurer
définitivement la suprématie économique américaine.
Comme le souligne A. Joxe dans « Le Monde » du 27 10-1981,
« la course aux armements est devenue un but en soi, un objectif
industriel. L’apparition de la capacité de détruire plusieurs
fois le pays adverse en entier est le symbole même du passage
d’une logique stratégique opérationnelle à une
logique comptable devenue folle. »
A. Joxe nous montre que le développement de la course aux armements
est une constante de la politique américaine. Kennedy, dès
son accession au pouvoir, avait utilisé le mensonge de la supériorité
des Russes en fusées intercontinentales pour lancer une formidable
course aux armements.
« En fait, les Etats-Unis veulent d’abord pousser l’U.R.S.S. à
l’échec économique à long terme en l’obligeant
à relever le défi sur la base d’une économie insuffisamment
développée. Les Soviétiques, ou bien devront abandonner
et se soumettre à la menace de génocide, ou bien arriveront
grâce à leurs scientifiques à rattraper leur retard
militaire, mais la structure de leur système s’en trouvera profondément
pervertie et ils s’effondreront dans des contradictions internes. Ce
calcul américain à conduit à la situation actuelle.
Presque à la victoire prévue par McNamara, mais pas tout
à fait. Il a conduit aussi à la crise en Occident.

*

Ce sont les mêmes arguments que développe le Pasteur Niemoller
dans « Le Monde » du 27 octobre dernier lorsqu’il écrit :
« Si l’on admet que la politique d’armement du président
Reagan absorbe environ 5 % du produit national brut des Etats-Unis,
on sait que celle de l’U.R.S.S. en consomme 20 % et que cette proportion
croît sans cesse chez les alliés des Etats-Unis. Le budget
militaire français n’est-il pas en augmentation de 18 % par rapport
à celui de l’an passé ? Beau succès pour un gouvernement
socialiste ! Ce que veulent les Etats-Unis, c’est, en leur imposant
ce rythme fou de croissance militaire, ruiner complètement leurs
rivaux, les Soviétiques, certes, mais aussi les Japonais et les
Européens. Alors leur empire s’étendrait sans obstacle
au monde entier. »

*

Le Pasteur Niemoller écrit encore :
« Les socialistes français me déçoivent profondément
 : ils participent, eux aussi, de la politique de démission généralisée
face au républicain Reagan et au social- démocrate Schmidt.
J’espère donc intensément un réveil de la gauche
française, une vigilance exigeante à l’égard de
son propre gouvernement. La politique prometteuse de ce dernier à
l’égard du tiers-monde est actuellement tristement démentie
par son acceptation des impératifs surarmement de l’Europe occidentale.
Je redis ce que j’écrivais ici en 1977 : il s’agit de sauver l’humanité.
Actuellement, alors que la planète peut largement faire vivre
tous ses habitants, un être humain sur trois meurt - dans la paix
 ! - de l’irresponsable gaspillage financier, policier, énergétique...
que représente la course à l’armement, la course à
l’abîme. Faire machine arrière pendant qu’il est encore
temps, c’est à la fois lutter contre la guerre - mort rapide
- et contre la faim - mort lente. On ne vaincra pas la faim sans réduire
fortement les dépenses militaires insensées. »