Un marché prospère

par  P. SIMON
Publication : décembre 1981
Mise en ligne : 25 novembre 2008

DANS son numéro daté du 26 octobre 1981, la revue internationale
Time consacre un long article au marché mondial des armes. A
une époque où, de toutes parts, montent des bruits de
bottes, le gigantesque trafic d’engins de mort explique, en partie,
l’agressivité croissante des pays et des innombrables organisations
de libétration des peuples qui s’engagent ouvertement dans la
lutte armée ou le terrorisme. Sans vouloir juger du bien fondé
de la cause que défendent les uns et les autres, on peut se demander
si la facilité déconcertante avec laquelle on peut se
procurer des armements légers ou lourds ne favorise pas l’explosion
de conflits multiples à laquelle on assiste.

QUELQUES CHIFFRES

En 1980, les ventes mondiales d’armes se sont élevées
à environ 700 milliards de francs soit à peu près
la somme consacrée aux achats de produits alimentaires. Ce chiffre
est d’ailleurs peut-être en-dessous de la réalité
car les statistiques officielles sur lesquelles s’appuie Time ne tiennent
compte que des transactions dûment enregistrées.
A lui seul, le Tiers Monde, pourtant en proie à tant de difficultés
économiques, a acquis l’année dernière pour près
de 100 milliards de francs d’armements divers (contre 45 milliards en
1975) et signé des contrats de fourniture pour 230 milliards.
A titre de comparaison, l’aide économique qu’il a reçue
pendant la même période se montait à environ 110
milliards.

UNE POUDRIERE

Près du tiers de ces transactions s’effectue au Moyen Orient
où tous les fournisseurs déversent leurs produits ; moyennant
paiement, bien sûr. La guerre qui, depuis treize mois, oppose
l’Irak et l’Iran illustre bien le caractère international des
approvisionnements. C’est ainsi que l’Irak a mis en ligne des avions
soviétiques et français, des transports de troupe brésilien
et des tanks soviétiques. Son adversaire répliquait à
l’aide d’avions américains, de tanks britanniques et d’hélicoptères
italiens.
Heureusement, les deux Grands se sont empressés de cesser leurs
livraisons directes d’armes aux deux belligérants mais l’Egypte
a expédié à l’Irak de vieilles armes soviétiques
qu’elle remplaçait par du matériel américain, en
les faisant transiter par la Jordanie. Quant à l’Iran il a trouvé
les pièces de rechange nécessaires en Corée du
Nord et même en Israël.
A quand les supermarchés vendant des armes ? Pour bientôt,
sans doute, dès que nos as du marketing auront franchi le pas.
En Iran, c’est dans les villages de tentes près de Tabriz, que
de peu scrupuleux marchands offrent des fusils mitrailleurs soviétiques
et leurs copies chinoises à des prix fort raisonnables. L’arme
soviétique se vend environ 900 francs, et la chinoise 450 francs.
Mais si vous voulez des pistolets automatiques américains neufs,
alors il faudra compter 1 800 francs. Au diable l’avarice.
L’OLP possède 60 chars soviétiques T-34 et a reçu
l’année dernière pour près de 600 millions de francs
d’armement financé en grande partie par l’Arabie Saoudite. Ce
dernier pays est en train d’obtenir des Etats-Unis la livraison de 5
avions radar pour la coquette somme de 50 milliards de francs. On est
content de savoir où passe l’argent qu’on laisse chez le pompiste.

LES VENDEURS

Au début du 20e siècle les marchands de canons étaient
des hommes d’affaires comme l’Anglais Zaharoff et les Allemands Krupp.
Mais l’industrie et le marché des armes sont devenus une affaire
d’Etat dont les gouvernements s’occupent directement. D’abord pour soutenir
les économies vacillantes de leurs pays mais aussi pour aider
à mettre en place l’a politique internationale qu’ils ont choisie.
En particulier il s’agit pour les deux Grands de s’assurer la main-mise
sur des pays du Tiers Monde dont ils peuvent craindre qu’ils passent
sous la domination de l’adversaire.
Dans ce but, Reagan fait sauter des obstacles que Carter avait essayé
de mettre aux ventes d’armes à destination du Chili, de l’Argentine
et du Pakistan, qui pourrait bien en profiter pour régler une
vieille querelle avec l’Inde.
Les plus grands vendeurs d’ormes sont les Etats-Unis, l’Union Soviétique
et la France. La GrandeBretagne et l’Allemagne sont aussi dans le peloton
que viennent grossir l’Italie, le Brésil et Israël.
Depuis 1945 près de 130 conflits armés se sont déroulés
sur le territoire des pays pauvres. Il est grand temps que les nations
prennent conscience du jeu dangereux auquel elles se livrent et réglementent
la vente des armes d’une façon quelconque. Tant qu’il sera possible
de se procurer librement dans les souks du Moyen Orient des engins faciles
à manier mais dotés d’un pouvoir destructeur considérable,
la paix déjà fragile sera davantage menacée pendant
que les économies malades des pays riches et des pays pauvres
achèveront de se ruiner sans profiter aux hommes autres que les
marchands de mort.