À M. Robert Fabre

par  G. LAFONT
Publication : novembre 1978
Mise en ligne : 8 septembre 2008

Tu seras peut-être surpris par ce tutoiement
familier, assez inhabituel entre gens de la bonne société,
fussent-ils radicaux de gauche. Mais ne cherche pas dans tes souvenirs
 : nous n’avons jamais gardé les petits cochons ensemble.
Si je me permets cette entorse aux usages mondains, c’est en ma seule
qualité - si j’ose dire - de compatriote. Je suis né,
en effet, et, sans me vanter bien avant toi, dans le Rouergue. Mais,
comme je n’ai que de bonnes fréquentations et qu’il y a un pharmacien
à cent mètres de chez moi, je n’ai pas encore trouvé
l’occasion d’entrer dans ta boutique pour te serrer la paluche et discuter
avec toi sur l’inflation et le chômage, ces deux maladies de notre
époque. Mais d’être « pays » ça crée
des liens.
Quand j’ai appris, comme tout le monde, que Giscard, en pleine décrispation,
te faisait l’honneur - ou la vacherie, va t’en savoir - de te confier
une mission sur les problèmes de l’emploi, j’ai cru à
un canular. Ou à un coup des communistes qui n’en sont pas à
une calomnie près pour accuser leurs anciens partenaires de virer
à droite. Et j’espérais que tu n’allais pas marcher. Ce
n’était pas un canular. Et tu as marché.
Je regrette de ne pas t’avoir crié : « Casse-cou ! »
pendant qu’il était temps encore. Séduit à l’idée
d’avoir un bureau avec secrétaire, un chauffeur avec voiture
et cocarde tricolore, tu t’es laissé piéger. Qu’avais-tu
à gagner en allant te fourrer dans ce merdier, d’où Barre,
pas mieux que les autres, n’a réussi à nous tirer ? Un
portefeuille dans le prochain gouvernement de redressement définitif
 ? Tu ne pouvais que compromettre ta réputation, sinon de pharmacien,
du moins d’homme politique et ternir l’image de marque des natifs de
l’Aveyron, ce département qui a donné à la France
tant d’hommes illustres Robert Fabre - ne rougis pas -, le grand entomologiste
J.-H. Fabre, qui est peut-être ton ancêtre, Paul Ramadier
l’immortel inventeur de la vignette auto, le juge Fualdès héros
d’une complainte célèbre, Mgr Marty et, j’allais oublier,
le signataire de ces lignes.
Si Giscard t’a demandé de faire ce boulot, ce n’était
pas, soit dit sans te vexer, pour ta compétence en la matière.
Il a ses raisons.
Ses raisons, si tu veux, savoir, c’est que notre président, qui
fut longtemps ministre de l’Economie et des Finances avant d’aller s’installer
à l’Elysée, ayant eu de nombreuses occasions lui-même
d’appliquer toutes les recettes connues pour sortir le pays de la crise
dans laquelle il se débat depuis la deuxième guerre mondiale,
commence à douter de leur efficacité et se demande même
si sa société libérale avancée pourra y
parvenir avant l’an 2000.
Alors, il veut mettre tout le monde dans le bain pour ne pas avoir l’air
plus idiot que les autres. Parce que, entre nous, Robert, ta mission
sur les problèmes de l’emploi est plutôt mal partie. Et
avec l’annonce des prochains licenciements de canards boîteux
à la Ciotat, à Marseille ou en Lorraine, tu as bonne mine.
Mais tout espoir n’est pas perdu. J’ai une idée. Comme je n’ai
que des chances réduites d’être écouté par
notre président, cette idée, je te la soumets. Tu me remercieras
plus tard, lorsque ta statue se dressera sur la place de la Préfecture
de Villefranche-de-Rouergue en face de ta pharmacie.
Au début de septembre, toute la presse en a parlé, premier
test de mobilisation de l’armée de terre, une division de réserve
au grand complet (3 370 hommes) a participé à la grande
manoeuvre « Sarigue » dans la région de Sarlat, le
long de la Dordogne. Tout a bien marché, l’Etat-Major est satisfait.
La France est bien défendue. Du coup, en 1979, deux divisions
de réserve participeront aux manoeuvres, et trois en 1980. Ce
qui fera, si mes calculs sont justes, 10 110 réservistes qui
vont laisser momentanément la place à 10 110 chômeurs.
C’est peu tu vas dire. Justement. Parce qu’il faudrait arriver à
trouver du boulot, et pas pour deux semaines, à 1 200 000 demandeurs
d’emploi - chiffre provisoire - en attendant 1 500 000. Je ne vois qu’un
moyen : décréter la mobilisation générale.
Tu vas dire que je plaisante. A peine. Dans notre système dit
« salaires-prix-profits », grâce aux extraordinaires
progrès des sciences et des techniques, tout le monde sait ça
aujourd’hui, sauf M. Barre, la production peut croître en même
temps que le chômage et même devenir « excédentaire
 » sans pour autant que tous les besoins soient satisfaits. Les
crises économiques qui secouent le monde industrialisé,
toute l’histoire de notre XXe siècle finissant en fournit la
démonstration, n’ont été provisoirement surmontées
que par le recours aux armements et à la guerre. Laquelle rétablit
le profit, résorbe le chômage et même les chômeurs,
et nous débarrasse des excédents.
Alors, pourquoi pas la mobilisation générale ?
Parles-en à Bigeard. Je te laisse le soin - c’est ton boulot,
après tout - de mettre la chose au point, et même d’en
assurer la paternité.

Salut.