Au fil des jours

par  J.-P. MON
Publication : novembre 1978
Mise en ligne : 8 septembre 2008

R. BARRE fait reposer toute sa stratégie économique
sur les deux postulats suivants :
- pour créer des emplois, il faut que les entreprises recommencent
à investir ;
- pour que les entreprises investissent, elles doivent disposer de meilleurs
moyens financiers.
D’où la libération des prix industriels, le freinage des
salaires, la réévaluation des bilans des sociétés,
et autres mesures destinées à reconstituer les marges
ou les fonds propres des entreprises.
Ces mesures se sont effectivement révélées efficaces
puisque, selon le rapport du gouvernement, l’excédent d’exploitation
des sociétés privées augmentera en 1978 de 19 %
et que, compte tenu d’une plus faible imposition des bénéfices,
le revenu brut de ces sociétés se sera accru cette année
d’environ 46 %.
Mais malgré tous ces nouveaux avantages, les investissements
du secteur privé n’ont pas repris. Et nos brillants économistes
s’interrogent...
Comme s’il n’était pas évident que ce que tout bon chef
d’entreprise recherche, c’est avant tout de faire le maximum de profit.
Alors pourquoi investir dans des technologies nouvelles et coûteuses
dont la rentabilité à court terme n’est pas assurée
quand on peut s’assurer de solides bénéfices en profitant
simplement de la générosité du gouvernement « 
libéral avancé » ?
Il faut d’ailleurs être le premier décono...miste de France,
pour penser encore que l’investissement dans les technologies modernes
crée des emplois. Voyons plutôt ce qu’en pensent des gens
sérieux comme le professeur Wassily Léontief, prix Nobel
d’économie, qui écrivait dans la « Revue de l’Entreprise
 » de mai 1978
« Il est incontestable que les machines évincent la main-d’oeuvre.
Mais de nombreux théoriciens en économie se sont empressés
de préciser que cela n’implique pas pour autant que la demande
totale de main-d’oeuvre et d’emploi considérée globalement
diminue. Et d’ajouter qu’un nombre égal, voire plus important,
de nouveaux emplois sera nécessairement créé dans
l’industrie des machines et les branches annexes.
Mais est-ce réellement le cas ?
La réponse est négative : car effectivement, les technologies
et machines nouvelles, introduites parce qu’elles permettent de diminuer
les coûts de production, réduisent la demande totale de
main-d’oeuvre, c’est-à-dire le nombre total d’emplois disponibles
dans tous les secteurs de l’économie, à n’importe quel
prix donné de la main-d’oeuvre, c’est-à-dire à
n’importe quel taux salarial...
« Prétendre que les travailleurs évincés
par des machines trouveront inévitablement de l’emploi, pour
construire ces mêmes machines n’a pas plus de sens que de s’attendre
à ce que les chevaux remplacés par des véhicules
mécaniques puissent être utilisés directement dans
les différentes branches de l’industrie automobile ».
Léontief montre ensuite que la méthode qui consiste à
vouloir créer ou conserver des emplois en accroissant les investissements
a des limites bien précises : « Le taux d’investissement
nécessaire à cet effet risque d’être tellement élevé
qu’il n’en restera que fort peu pour la consommation courante. Dans
sa poursuite du plein-emploi par un volume sans cesse croissant d’investissement
productif, la société se retrouverait finalement dans
la situation du miséreux qui se prive du minimum tout en épargnant
et ce nonobstant son revenu annuel augmentant régulièrement.
C’est exactement ce qui pourrait sep produire à la longue sous
la pression incessante du progrès technologique si on laisse
- espérons que ce ne sera pas le cas - les forces débridées
d’une concurrence acharnée déterminer le fonctionnement
du marché du travail et les conditions d’emploi...
Une solution réside dans l’étalement du travail par le
moyen de la réduction du nombre d’heures travaillées par
semaine et de jours de travail par année. Des loisirs accrus
- tout un chacun étant assuré d’un emploi stable - peuvent
grandement contribuer au bien-être général dans
une société développée tel a été
le cas dans le passé, et tel peut certainement être le
cas dans l’avenir ».

*

Tout cela n’émeut guère le Premier ministre
qui considère que les propositions de réduction de la
durée du travail ne font que « déchaîner l’hilarité
générale ». Merci pour les chômeurs. Ce qui
n’empêche pas que d’après le dernier rapport gouvernemental
le chômage continuera à croître. Rien d’étonnant
à cela puisque le gain de productivité attendu pour 1978
sera de l’ordre de 4,3%.
Si, comme on l’a vu plus haut, le revenu brut des sociétés
privées s’est considérablement accru en 1978, il n’en
a pas été de même pour les ménages. Leur
revenu n’aura augmenté que de 13,4% à cause du tassement
des salaires et de l’alourdissement des impôts.
Dans ces conditions, il paraît peu probable que la consommation
des ménages puisse s’accroître considérablement,
de sorte que l’on revient toujours au même point : pourquoi investir
puisque nos capacités de production ne sont utilisées
qu’à 83% ?

*

Nos gouvernants (et le patronat) ne manquent pas une
occasion pour dire tout le mal qu’ils pensent des secteurs publics et
nationalisés qu’ils accusent de n’être pas rentables, et
de dilapider les deniers du contribuable. Mais en même temps cela
ne les empêche pas d’inciter vigoureusement les entreprises nationalisées
à investir pour rassurer la conjoncture : entre 1970 et 1978,
les investissements dans le secteur nationalisé ont augmenté
trois fois plus vite que ceux des firmes privées.
C’est finalement grâce aux entreprises publiques et nationalisées
que la dépression ne s’est pas accentuée. Ce sont elles
qui sont devenues le moteur de l’économie française, mais
ce sont les entreprises privées qui font l’objet de la sollicitude
gouvernementale.

*

Aux Etats-Unis, champions du « libéralisme
économique », il est prévu que les effectifs du
secteurs public passeraient de 8 353 000 en 1960 à 19 350 000
en 1985. L’accroissement sera très important dans le domaine
des services et des communications. En France, le gouvernement freine
au maximum le recrutement dans le secteur public et réduit les
dépenses d’équipement de l’Etat (-10% pour l’éducation
nationale, - 15 % pour le cadre de vie, - 1 % pour les transports terrestres,
etc.).

*

A un congrès d’informaticiens qui s’est tenu
à Toronto au printemps dernier, un économiste ouest-allemand
a déclaré : « Aujourd’hui, 40% des cols blancs au
chômage et 20 % des ouvriers sans emploi le sont à cause
de l’informatisation qui explique 15 % des suppressions d’emploi depuis
1970 ».
En conclusion du débat, le président de la session a souligné
que les règles économiques traditionnelles ne fonctionnaient
plus et « qu’il fallait développer de nouvelles attitudes
à l’égard de l’emploi ».