La paix ne peut s’édifier que dans l’abondance

par  J. DUBOIN
Publication : septembre 1938
Mise en ligne : 2 septembre 2006

1938 ! La grande presse de tous les pays s’écriait, il y a quinze jours : le monde s’inquiète de la récolte pléthorique du blé ! Et on nous exposait gravement que le blé était en excédent dans tous les pays producteurs[...]. Horreur ! L’Institut International d’Agriculture estime que la récolte mondiale de blé en 1938 dépassera non seulement et de beaucoup celle de 1937, mais encore les meilleures de toutes les années précédentes.

Qu’on n’oublie pas que partout des mesures de restriction avaient été prises et qu’on avait diminué obligatoirement les emblavements dans le monde. Rien n’y a fait.[...]. Même en France, nos bons économistes officiels déplorent l’existence de 20 millions de quintaux excédentaires. On va les transformer en essence.

1938 ! La guerre rôde partout. Au lieu de se réjouir tous en chœur de n’avoir jamais été plus riches et d’avoir enfin vaincu la disette, les hommes, après avoir engrangé une quantité inusitée d’excellent froment, se hâtent aux frontières. On va les armer pour s’entre-tuer. Ils vont assassiner femmes et enfants dans les pays voisins et on en fera autant chez eux ; ils vont détruire le fruit du travail de toutes les générations. Voilà des siècles qu’ils édifient le plus gigantesque outillage économique et [...] voilà qu’ils s’apprêtent à tout briser en se livrant à un carnage qui, lui aussi, battra tous les records connus...

Est-ce possible ? Oui, c’est possible ; c’est même inévitable si les hommes ne veulent pas consentir enfin à se distribuer tout ce qu’ils produisent d’utile au lieu de se distribuer la mort.

Et pourquoi ne peuvent-ils pas se distribuer les choses utiles qu’ils créent aujourd’hui en aussi grande quantité que leurs besoins l’exigent ?

Tout simplement parce qu’ils ne veulent pas transformer leur code social qui fonctionnait tant bien que mal aux temps de la disette, mais qui ne fonctionne plus du tout au temps de l’abondance.

Et ces malheureux veulent tous la paix ! Mais ils ont la faiblesse de croire qu’elle s’instaurera toute seule sans le petit effort que tous doivent accomplir pour s’adapter à une situation entièrement nouvelle et pour laquelle il est vain d’aller chercher des précédents dans l’Histoire. Il n’y en a pas.

Résumons le problème, une fois de plus [...]. Autrefois [...] chacun trouvait à peu près son compte [...dans l’échange marchand entre matières premières et produits finis...]. Pour se procurer ce qui leur est indispensable, les pays industriels se sont servi de leur or tant qu’ils en ont eu [...]. Personne ne voit donc, parmi les dirigeants de tous les pays, que tous ces expédients sont aujourd’hui sans effet et que la situation s’aggrave de jour en jour ? La misère gagne tous les pays, aussi bien ceux qui n’ont pas de matières premières que ceux qui en regorgent et les détruisent. La vieille machine connue sous le nome de commerce international ne fonctionne plus. Veut-on un exemple entre mille [...celui du blé...].

Une seule solution : c’est de faire distribuer gratuitement , par un organisme international, l’excédent de ce que chaque nation peut produire en abondance, qu’il s’agisse de produits fabriqués ou de matières premières. Oh, ne haussez pas les épaules, cher lecteur. Ne se propose-t-on pas déjà de distribuer gratuitement, de l’autre côté de la frontière les gaz, les obus, les torpilles, et autres engins de mort que les pays fabriquent sans arrêt en se ruinant ? Et cette distribution de mort, je vous assure qu’on la souhaite vraiment gratuite, c’est-à-dire sans aucune contrepartie, si possible, de la part des destinataires.

Quant à l’organisme à créer, il existe déjà et il suffit de remanier sa charte constitutive : c’est la Société des Nations. Jusqu’ici, elle n’est pas une société, car, au sens juridique du mot, la société est un être distinct auquel des associés viennent apporter quelque chose qui leur appartient et dont ils se dépouillent en sa faveur. Or, les nations faisant partie de la Société des Nations, n’ont rien apporté du tout. Elles ont conservé jalousement l’intégralité de leur souveraineté. [...]

Il faut donc donner à Genève un rôle économique qui lui permettra ensuite d’unir réellement les peuples sur le plan politique [...] . Ce serait le moyen de faire entrer toutes les nations dans un véritable organisme international, où chaque pays apporterait le surplus de ce qu’il ne peut plus écouler normalement. cet apport, consenti au nom de la paix mondiale, assurerait à chaque peuple la possibilité de vivre décemment des fruits de la coopération de tous...et ceci dit pour ceux qui ne se préoccupent que des questions de gros sous, cela ne coûterait pas mille millions par jour.

Je le répète : c’est folie de demander des sacrifices aux Tchécoslovaques, aux Ethiopiens, aux Chinois. C’est à tous les hommes qu’ils faut demander le sacrifice de leurs préjugés, de leur régime de comptes, de leurs mesquins profits qui s’effondrent. Ou l’abondance pour tous, ou la misère pour chacun : voilà le dilemme qui se pose aux hommes de 1938.

Mais qu’ils sachent bien que guerre ou pas guerre, le régime des échanges individuels est mort. Il serait absurde de le suivre au tombeau.


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