Au fil des jours

Publication : septembre 1938
Mise en ligne : 2 septembre 2006

Les gens que l’on appelle les Allemands des Sudètes ont éprouvé depuis peu le désir frénétique de devenir hitlériens. C’est assez curieux [...], il faut remonter de sept siècles et demi dans le temps pour trouver des habitants des Sudètes faisant partie de l’Empire germanique [...]. Ce besoin bizarre ne s’est manifesté qu’après que les Autrichiens ne fussent devenus hitlériens [...] On porta donc la question sur le plan diplomatique [...]. Mais l’un des diplomates avait eu soin de mettre sa puissante armée sur le pied de guerre en racontant qu’il procédait à quelques maneuvres ordinaires. Puis le même diplomate fit entendre à Nuremberg un discours fort clair : ou l’on ferait ce qu’il voulait, ou il entrait en force en tchécoslovaquie.

Devant cette menace de guerre, il faut bien reconnaîte que les pays démocratiques n’ont pas réagi d’une manière bien courageuse [...] .L’homme le plus pacifique est bien obligé de se défendre si on l’attaque [...] En réalité, si l’on ne se porte pas au secours d’un allié lorsqu’il est attaqué, on renie simplement la parole donnée [...]. Et à lire et à entendre certains hommes politiques français, on n’en a que plus d’admiration pour les Américains venus se battre à nos côtés au cours de la dernière guerre, alors qu’aucun traité ne les y obligeait [...]. Les voyages formant la jeunesse, M.N.Chamberlain s’envola pour l’Allemagne. On nous a dit qu’il allait renseigner le führer sur les intentions de l’Angleterre en cas de conflit. Il revint fixé surtout sur les intentions de l’Allemagne [...].

Alors les démocraties traitèrent la Tchécoslovaquie comme elles ont l’habitude de traiter leurs embarras financiers. On dévaluerait la Tchécoslovaquie. Elle serait amputée de sa frontière naturelle et de ses fortifications. En échange, on lui offrait le tiers consolidé, c’est-à-dire qu’on lui garantissait le reste [...].

Mais qui garantirait le reste ? Les puissances qui prétendaient garantir le tout ? D’ailleurs une combinaison aussi ridicule ne pouvait déjà plus être proposée. Entre temps, on finissait par s’apercevoir que les Allemands des Sudètes n’étaient qu’un...prétexte. [...].Ce magnifique recul stratégique, élaboré dimanche dernier à Londres, devait permettre dans l’esprit de ses auteurs de résister beaucoup mieux en cas de guerre ? M.N.Chamberlain fait un second voyage pour rendre compte que les ordres ont été fidèlement et rapidement exécutés. Il va en recevoir d’autres qui lui paraîtront, nous l’espérons du moins, plus délicats à transmettre aux malheureux Tchécoslovaques, puisqu’il va s’agir tout simplement de leur disparition.

Le plus tragique, c’est que ni le peuple français, ni le peuple anglais, ni le peuple allemand, ni le peuple italien ne veulent se battre. Mais comme tous ces peuples tolèrent des armements à outrance, il y a gros à parier qu’ils seront bien obligés de s’en servir.

Surtout s’ils continuent à tourner le dos à la seule solution qui leur assurerait la paix éternelle : la distribution des produits utiles à la vie remplaçant la distribution de ceux qui sèment la mort.

Car il est fou de s’imaginer que la paix va s’installer sans qu’on ne fasse rien pour elle, et simplement parce qu’on aura braillé qu’on est pacifique !

Elle ne s’établira pas en demandant des sacrifices aux Tchécoslovaques ; c’est aux bénéficiaires de la rareté qu’il faut en exiger.

On n’est pacifique que si l’on est partisan de l’abondance pour tous les peuples. A ce moment-là, la question de puissance nationale ne se pose plus, ni celle du prestige national, ni celle des frontières, ni celle des races, ni celle des religions.

Et les hommes n’ont plus à remettre leur sort et celui de leur famille à un dictateur.
Toute la question est donc de savoir si les hommes comprendront avant ou après le carnage ? Mais qu’on se hâte, car la guerre rôde, même pour les pacifiques.


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