Les syndicats et l’obsession de croissance

par  E. ALTVATER
Mise en ligne : 5 août 2006

Économie, écologie, politique et mouvement ouvrier sont désormais à la charnière d’un changement d’ère, explique Elmar Altvater, professeur à l’Université de Berlin [1]. Il en déduit qu’il est fondamental d’imaginer une politique de l’emploi qui soit adaptée à l’ère “post-fossile”, dans un texte publié sur internet par sinpermiso [2], donc accessible à tous. Et pourtant, quel quotidien, quel magazine, quel économiste, quel politicien fait écho à ce type de réflexion ? C’est ce silence et aussi la similitude avec nos propres analyses, qui ont incité Jean-Pierre Mon à traduire ici, de l’espagnol, l’essentiel de l’article de cet auteur :

Toutes les données coïncident indiscutablement : la croissance économique dans les pays industrialisés recule. On ne peut obtenir une croissance digne de ce nom que si on transforme en biens et services toujours plus de matières premières et d’énergie. Mais, depuis de nombreuses années, la croissance de l’utilisation des richesses naturelles reste remarquablement stable en valeur absolue. Et dans l’Europe des 25, le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) a crù en moyenne de 2,5 % par an de 1996 à 2005 (un peu plus jusqu’en 2000, un peu moins après). En Allemagne, le PIB réel entre 2001 et 2005 a augmenté à peine de 0,36 %.

 Emploi et productivité

On sait que la croissance dépend en gros de deux composantes, l’augmentation du temps de travail et celle de la productivité. Sur ces facteurs agissent une infinité de paramètres, tels que le progrès technique, le système de relations industrielles, les marchés financiers, la qualification de la force de travail, la participation au revenu de différents groupes d’âge, etc. Autrement dit, tous ceux que les “règles du jeu” du capitalisme (qu’il soit atlantique ou rhénan) considèrent comme décisifs.

Inutile de dire que le problème de la croissance peut aussi s’interpréter de manière causale : plus la productivité croît, moins il faut de travail pour atteindre un taux de croissance déterminé. Et si le niveau de productivité est fixe, il faut augmenter la production, et si l’on n’y parvient pas, le chômage s’accroît. Ces problèmes, l’économiste David Ricardo les voyait déjà clairement au début du XIXème siècle. Il parlait de « population superflue », (chômeurs, marginaux, souvent contraints à l’exil) apparue avec « l’augmentation de la richesse des nations ». Entre 1820 et 1914, près de 55 millions d’européens ont quitté leur continent pour aller chercher un nouveau foyer dans le “Nouveau Monde”, et en Australie, en Asie ou en Afrique. Aujourd’hui une multitude de “planétaires superflus”, chômeurs ou sous-employés, sont précipités dans une économie informelle de travail précaire, ils se voient, eux aussi, poussés à l’émigration, mais évidemment sans avoir la possibilité de conquérir un autre “Nouveau Monde”. Les frontières étant étanches, on ne peut se trouver un nouveau “foyer” que dans l’illégalité ou la semi-clandestinité.

Ce constat met les syndicats face à un dilemme : que se passe-t-il si les taux de croissance stagnent et si “l’âge d’or” des fortes augmentations salariales a disparu à jamais ? Que se passe-t-il si l’augmentation de productivité est coresponsable d‘un chômage massif, qui s’enkyste structurellement, qui affaiblit les capacités de négociation des syndicats, si bien que plus de productivité ne fournit même pas de meilleurs salaires ?

C’est ce que montrent, depuis 1997, les accords salariaux collectifs, qui ne prévoient d’accorder que de maigres augmentations alors qu’en même temps le chômage s’accroît. L’augmentation de la production ne réussit donc jamais à compenser les gains de productivité.

Il faut alors se demander s’il existe encore des marges de manœuvre pour mettre en place une croissance bénéfique pour l’emploi. Et quelles sont les implications des “limites de la croissance” sur la politique des syndicats.

Même avec des taux de croissance en augmentation, on ne peut pas créer autant d’emplois qu’il s’en perd, pour la bonne raison que la “nouvelle croissance” est due en partie à l’accroissement de la productivité du travail.

Ce n’est que s’il y a, au sein de la concurrence mondiale, une amélioration de la compétitivité d’un pays qui lui permet de conquérir de nouvelles portions de marché qu’il peut y avoir création de nouveaux postes de travail. Et évidemment au détriment de postes de travail perdus ailleurs. Dans le bilan mondial (au-delà des frontières nationales) il y a ainsi plus de vieux postes de travail qui disparaissent que de nouveaux qui se créent. C’est pourquoi depuis plusieurs décennies le nombre de sans-emploi et de travailleurs à temps partiel s’accroît et que se développe, dans toutes les régions du monde, l’économie informelle.

 
Les limites de la croissance

Il reste que la croissance ne peut pas être réorientée à volonté, comme beaucoup le souhaitent. Il suffit de penser aux limites écologiques. Elles sont devenues évidentes, dans le monde entier, avec la recrudescence des ouragans entre l’été et l’automne 2005.

Apparaissent aussi les limites inéluctables de l’approvisionnement énergétique. Au cours des 200 dernières années, depuis la révolution industrielle, la croissance de la consommation énergétique a été basée sur l’accès, disponible et bon marché, aux sources fossiles, dont les réserves qui ne sont pas infinies, sont en train de devenir rares. Soit le point culminant de production du pétrole (le fameux pic de pétrole, le “peak oil“) est dépassé, soit il le sera dans peu de temps, au plus tard au cours de la prochaine décennie. 940 milliards de barils de pétrole ont déjà été consommés et les estimations sur ce qu’il en reste dans la croûte terrestre se situent entre 768 et 1.148 milliards, c’est-à-dire la moitié. Puisque l’offre diminue alors que continue de croître la demande des pays industrialisés, qui est du même ordre que celle des pays aujourd’hui en cours d’industrialisation accélérée, le pétrole ne sera désormais disponible qu’à des prix de plus en plus élevés. De sorte que la seconde moitié des réserves mondiales de pétrole pourrait bien être consommée plus rapidement que la première, en quatre ou cinq décennies peut-être.

Il est instructif d’analyser les débuts de l’ère des combustibles fossiles. Lorsque la révolution industrielle a démarré, la croissance de l’économie s’est accélérée en très peu de temps. Entre 1820 et 2000, le PIB augmentait en moyenne de 2,2 % par an, alors qu’au cours des deux millénaires précédents, ce taux n’a pas dù atteindre 0,2. Ce saut quantitatif donnait un avant-goût de l’économie capitaliste de croissance, mais l’homme du Moyen-âge n’a pratiquement pas compris le concept de croissance. Et moins encore l’idée d’une croissance forte, soutenue et durable.

 
Le rôle de la finance

Presque deux siècles ont donc changé les idées et les discours. La “science“ économique a élaboré les théories de la croissance de types keynésien, néoclassique et institutionnel, dont le dénominateur commun est le suivant : on peut résoudre directement, grâce à la croissance, tous les problèmes économiques. « La croissance est bonne pour les pauvres » proclame la Banque mondiale, qui s’était fixé pour objectif la réduction de moitié de la pauvreté dans le monde en 2010. C’était oublier que la croissance n’est possible que si les investissements affluent. Mais que se passe-t-il lorsque leurs coûts financiers (surtout les intérêts) sont plus élevés que les taux de croissance réels, ce qu’on constate depuis le début des années 80 ? Il n’y a alors aucune réduction de la pauvreté, mais au contraire une augmentation de la dette. Cela suffit pour se rendre compte que la croissance n’est pas un paramètre exclusivement économique, qu’il a des dimensions sociales et politiques. « La croissance est bonne pour l’emploi » répète-t-on encore maintes fois. C’est possible, mais pas forcément. La concrétisation des investissements effectués dépend des taux de retour qu’on peut trouver sur les marchés financiers internationaux, de la “capacité marginale de rendement du capital” effective, c’est-à-dire du taux de rapport du capital investi. Des taux d’intérêts élevés et des retours sur investissement importants agissent ainsi très souvent au détriment des investissements réels. Qui plus est, étant donné la pression de la compétitivité mondiale sur les marchés internationaux, ces investissements, même dans les cas où ils se concrétisent, finissent en général par aboutir à une rationalisation, et celle-ci se traduit par des suppressions de postes de travail.

Mais sans s’embarrasser de ces constatations, on déclare que les investissements de croissance sont un objectif politico-économique général ! Ainsi, en Allemagne, dans leur accord de coalition de novembre 2005, la CDU/CSU (démocratie chrétienne et union sociale chrétienne) et le SPD (parti social démocrate) ont-ils souligné la nécessité d’une “nouvelle croissance”, à laquelle ils donnaient le sens de “croissance quantitative manifestement forte”. Or, une croissance forte devait se traduire par de nombreuses créations d’emplois, qui à leur tour, devaient assurer des rentrées importantes dans les caisses de la sécurité sociale, revitaliser la demande et assainir les finances publiques. Mais la question fondamentale reste posée : peut-on encore, de manière responsable, faire de la croissance l’objectif de la politique économique dans un pays industrialisé, déjà fortement développé ? Si on prend en compte les contraintes imposées à l’environnement, pouvons-nous encore nous permettre une croissance qui entraînera une augmentation de la consommation d’énergie et de matières premières ? Pourquoi ne prend-on pas en considération le rôle joué par les marchés financiers internationaux sur les taux d’intérêts et les retours sur investissement, et, par leur intermédiaire, sur la croissance de l’économie réelle ?

 
Une double stratégie syndicale

Naturellement, les syndicats ne sont pas, eux non plus, délivrés de l’obsession de la croissance.

Bien qu’il n’y ait pas de relation directe entre investissements, croissance et emploi, il est indiscutable que le potentiel de création d’emplois est plus fort dans une économie en croissance dynamique que dans une économie en stagnation ou en récession. C’est pourquoi les syndicats ne remettent jamais la croissance en question. Au plus doutent-ils, cependant, qu’il soit possible de stimuler la croissance par les méthodes néoclassiques ou néolibérales de contrôle politique de l’offre. Et l’expérience des dernières décennies leur donne raison. La comparaison des politiques des divers pays montre en effet que les taux de croissance ne sont en aucun cas meilleurs là où règnent de strictes politiques de l’offre, les dérégulations, les privatisation, et la flexibilité du marché du travail.

Une politique de stimulation de la demande par des augmentations salariales et des améliorations sociales pourrait indiscutablement réorienter à la hausse la courbe de croissance du PIB. Mais uniquement s’il y a des espaces de manœuvre pour la croissance, parce que ce n’est que dans ce cas qu’il pourrait y avoir une stratégie adéquate d’augmentation du pouvoir d’achat de la population. Et quand se trouve-t-on dans ce cas ? Le chômage massif dans tous les pays industrialisés a eu pour conséquence de mettre à la disposition du patronat un potentiel de travail pratiquement illimité, même s’il peut y avoir des goulots d’étranglement pour certaines qualifications. Mais le capital se fait plus cher. Tout d’abord parce que la part du capital augmente en général avec le progrès technique. Ensuite, parce que le coût des investissements réels augmente avec le niveau réel des intérêts sur les marchés financiers et avec les exigences de retours sur investissements élevés de la part des investisseurs internationaux. On ne peut disposer d’espaces de manœuvre que si les banques centrales des grands pays s’entendent pour faire baisser le niveau international des taux d’intérêts. Mais jusqu’ici cela n’a pas marché, à cause de la puissance des lobbies financiers. Enfin, parce que cela augmente la consommation de matières premières, surtout de pétrole et de gaz. Jusqu’à présent les producteurs comme l’Arabie saoudite pouvaient freiner l’augmentation du prix du pétrole et du gaz s’ils se faisaient rares. Mais cette possibilité est aujourd’hui limitée, tant pour des raisons géologiques que politiques (instabilité des pays de l’OPEP). Ce qui pourrait condamner à l’échec une politique économique orientée vers la stimulation par la demande, seule alternative à la politique de stimulation par l’offre. En fait, il y a encore des réserves de croissance. Mais une fois celles-ci épuisées, on ne pourra espérer beaucoup, ni de la politique de stimulation par l’offre, ni de la politique de stimulation par la demande. L’espoir d’un retour à des taux de croissance élevés n’est donc qu’illusion.

Alors les syndicats doivent avoir une double stratégie : une stratégie de croissance, au moyen d’une stimulation par la demande, uniquement tant que les espaces de manœuvre cités plus haut continueront à exister et pourront être étendus par une action politique économique et sociale, à l’échelle nationale puis, de plus en plus, européenne et mondiale. En parallèle, il faut imaginer une politique réalisable dans la nouvelle ère, dans laquelle la croissance sera considérée comme une obsession pathologique datant de celle, définitivement close, des combustibles fossiles. Stuart Mill, un économiste classique du XIXème siècle, imaginait déjà une économie stationnaire d’autosuffisance, sans accumulation ni croissance. Le progrès économique (c’est-à-dire l’idée de développement) pourrait être mis pleinement au service de la réduction du temps de travail. La stratégie syndicale de réduction du temps de travail s’enrichirait donc, maintenant, avec les limites de la croissance et la fin l’ère des combustibles fossiles, d’un argument complètement neuf et qui va bien au delà de la revendication habituelle d’un temps de loisir plus grand, indispensable à l’épanouissement personnel.

Si les sources d’énergies fossiles tendent à s’épuiser et si l’énergie nucléaire ne constitue pas une alternative, les sources d’énergies renouvelables, qui peuvent et doivent s’y substituer, sont la biomasse, le vent, les cellules photovoltaïques, les marées, l’énergie hydraulique et toutes les autres technologies capables de transformer l’énergie solaire. C’est sous toutes ces formes incertaines que les énergies renouvelables permettront de conserver un régime semblable à celui mis en œuvre avec les sources fossiles.

Nous nous trouvons donc à la charnière entre l’ère de la croissance encore-fossile et l’ère post-fossile des énergies renouvelables, à laquelle il faut nous préparer sérieusement.

En ce qui concerne les syndicats, cette préparation devrait consister à exploiter la fenêtre actuelle (encore) ouverte tout en pariant sur une politique d’emplois et de salaires propre à l’ère post-fossile.


[1à l’Otto-Suhr-Institut für Politikwissenschaft


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.