On n’a jamais vu ça !...

par  M. DIEUDONNÉ
Publication : juillet 1968
Mise en ligne : 22 octobre 2006

En 1903, le célèbre mathématicien américain Newcomb affirmait, calculs à l’appui, que le vol du « plus lourd que l’air » était une utopie. Quelques mois plus tard, les frères Wright ouvraient l’ère prestigieuse de l’aviation.

Ces pionniers savaient qu’un obus volait tant qu’il restait soumis à la force initiale qui l’avait projeté hors de l’âme d’un canon. Il suffisait donc d’adjoindre à un objet inanimé de forme convenable un générateur de force’ assez puissant, pour que cet objet se déplaçât dans l’atmosphère, comme s’y déplaçaient un obus, une flèche propulsée par une arbalète, une fusée de feu d’artifice, une pierre lancée par un enfant qui fait des ricochets, etc.

Tous ces vols du plus lourd que l’air étaient pourtant bien connus de Newcomb et de la foule immense des savants et des profanes qui nièrent l’aviation. Mais ils fermaient les yeux sur ces réalités et restaient soumis au préjugé, au conformisme, à la théorie pseudo -scientifique qui prouvait « mathématiquement » ou « scientifiquement » l’impossibilité du vol du plus lourd que l’air... c’est-à-dire du vol de l’obus, de la flèche, de la fusée et de la pierre lancée par un enfant...

- L’homme se déplacerait dans le ciel, porté par un engin ! Allons donc ! On n’avait jamais vu ça, et on le verrait jamais, car c’était une utopie !

- Mais on n’avait jamais vu non plus dans le passé de moteur à explosion, lequel apportait un élément positif nouveau au problème du vol du plus lourd que l’air. Mais allez donc demander de tenir compte de la réalité nouvelle à ceux qui sont sous l’emprise du préjugé !...

Tout ce que les hommes ont créé au cours de l’histoire et de la préhistoire a été préalablement une utopie... jusqu’à ce qu’elle soit réalisée par des audacieux ou imposée aux hommes par les événements.

Ainsi, une monnaie non garantie par de l’or était une utopie pour quarante millions de Français jusqu’à la déclaration de la première guerre mondiale. « Quoi ! On voudrait échanger des marchandises ayant une valeur contre de la monnaie sans valeur ? On n’avait jamais vu ça et on ne le verrait jamais, car ce serait la fin de la confiance, la ruine de la civilisation, l’effondrement de l’ordre social, l’anarchie !... » Trois jours plus tard, l’utopie était devenue une réalité... La déclaration de la guerre avait mis le gouvernement dans l’obligation de décréter le moratoire et le cours forcé des billets, afin de pouvoir créer toute la monnaie nécessaire au financement de la guerre - ce qui eût été impossible avec une monnaie garantie par de l’or.

Il est vrai qu’un demi-siècle après cet, événement révolutionnaire, les hommes, y compris bon nombre d’experts, financiers, n’en ont pas encore compris là signification et la portée - tant l’esprit humain, attaché au passé, retarde sur la marche du monde, sur la course effrénée et toujours accélérée du progrès technique et de l’économie.

L’actualité nous offre d’innombrables exemples de l’extraordinaire aveuglement de nos contemporains.. Ainsi, ils savent tous que toute industrie nouvelle, bénéficiant des plus récents progrès : de la technique, est « automatisée » au maximum et fournit relativement peu d’emplois - de moins en moins d’emplois. L’élimination du travail humain est imposé à toute industrie nouvelle par la concurrence nationale, européenne et mondiale. Eh bien ! les chômeurs et les salariés, les syndicalistes et les hommes politiques de « droite » ou de « gauche », les économistes et les ministres, ne tenant pas compte de cette réalité, sont tous d’accord pour préconiser l’implantation d’industries nouvelles... afin de créer des emplois, des centaines de milliers d’emplois puisqu’il y a déjà des centaines. de milliers de chômeurs !...

Des emplois utiles, il y en aura de moins en moins puisque le but des progrès techniques est d’en supprimer le plus possible, et non d’en créer. Tout le monde le sait, mais qu’importe ! réclamer le plein- emploi est devenu un réflexe conditionné par l’attachement au passé : l’homme continue à réclamer des emplois que le progrès technique élimine, comme l’abdomen d’un insecte continue à pondre ses oeufs quand un enfant cruel arrache la tête de cette infortunée bestiole...

Nous n’en finirions pas de citer des exemples d’aveuglement collectif, d’ailleurs bien connus des lecteurs de « La Grande Relève », et il nous faut conclure.

Au stade actuel de l’évolution de la technique, il ne reste déjà ;plus aux chômeurs et aux salariés, aux paysans et aux étudiants, aux jeunes et aux vieux, aux producteurs et aux consommateurs qu’à exiger et préparer la distribution d’un revenu social - s’ils veulent voir l’ordre social succéder au désordre grandissant, et s’ils veulent adapter leur mode d’existence et leur niveau de vie aux immenses possibilités offertes par l’accélération des progrès techniques.

- Un revenu social ? Vous n’y pensez pas !... On n’a jamais vu ça !... On a toujours travaillé pour gagner de l’argent !... On n’a jamais vu les alouettes tomber toutes rôties dans la bouche des gens !...

- On n’avait jamais vu non plus l’industrie et l’agriculture produire en avalanche de plus en plus de marchandises avec de moins en moins de main d’oeuvre !... Ni le travail motorisé, automatique, électronique ou cybernétique remplacer le travail de la population laquelle, par surcroît, croît en flèche !... Ni des concentrations ou des fusions d’entreprises provoquer des licenciements aussi massifs et nombreux qu’actuellement ! ....

Nos contemporains refusent de prendre en considération ces faits nouveaux qui bouleversent les données traditionnelles des problèmes de l’emploi et des revenus, profit ou salaire, nécessaires à chacun pour subsister. C’est avec les données anciennes et périmées de ces problèmes, et non avec les nouvelles, que les économistes, les syndicalistes, les politiciens et les ministres prétendent leur donner des solutions valables. Tous leurs efforts futurs sont donc d’avance et nécessairement voués à l’échec, comme le sont leurs efforts présents, comme le furent leurs efforts passés.

Ecoutez attentivement leurs propos et observez- les bien à votre poste de télévision, vous prendrez alors conscience qu’ils sont inquiets et sans conviction, ils ont perdu pied et ils le savent... Ils savent aussi qu’un ordre économique entièrement nouveau s’impose à la société, mais il faut avoir le courage de le dire, il faut avoir l’audace des pionniers pour le réaliser et, c’est évident, on n’a jamais vu ça !...

Mais on n’avait jamais vu non plus les deux-tiers de l’humanité mourir littéralement de faim devant d’énormes stocks de produits alimentaires dont la mévente ruine les agriculteurs !...

On n’avait jamais vu l’avenir se fermer devant des millions de jeunes gens, une fois terminés leur apprentissage ou leurs études !... « L’adaptation de l’université aux exigences de l’économie moderne » (sic : étudiants professeurs et ministres...) ne leur apportera pas un seul débouché nouveau, et là est le fond de leur problème !...

On n’avait jamais vu le mécontentement ou la colère gagner toutes les couches : sociales, toutes les ménagères, tous les individus !... Ni les paysans arrêter des trains ou « plastiquer » des préfectures !... Ni la jeunesse être désespérée dès son entrée dans la vie !...

On n’avait jamais vu fabriquer des bombes atomiques et exterminatrices... au nom de la paix, bien entendu !... Etc... Etc...

Tous ces problèmes particuliers n’ont qu’une solution commune à tous : distribuer aux économiquement faibles et aux agriculteurs ; aux étudiants et aux apprentis ; aux paysans, aux ménagères et aux jeunes ; aux militaires, aux arsenalistes et à tous les individus, un revenu social. qui soit à la mesure de la fabuleuse production moderne et possible, et tous les problèmes se seront évanouis...

Cette solution, d’ensemble est mille fois plus facile à réaliser que de vouloir régler un à un tous les problèmes, suivant la méthode traditionnelle et dans le cadre de l’économie des profits et des salaires. Cette dernière méthode est d’ailleurs illusoire, utopique, l’expérience le prouve. Fermer une brèche, c’est en ouvrir d’autres, puisque pour donner satisfaction aux uns (à ceux qui font le plus grand tapage !...) il faut puiser dans la poche des autres, par le jeu des échanges.

La peur d’être qualifiés d’utopistes et de rêveurs empêche les hommes d’aller de l’avant. Mais la nécessité d’éviter un troisième conflit mondial leur imposera de réaliser une économie distributive. Ils savent qu’un ordre nouveau est nécessaire pour rétablir l’ordre et la paix, ce n’est pas l’intelligence et le coeur qui leur fait défaut, c’est le courage des pionniers, des pionniers qui ont fait la préhistoire et l’histoire.


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