Comportements aberrants

par  P. SIMON
Publication : juin 1981
Mise en ligne : 7 novembre 2008

L’EXERCICE serein de la démocratie authentique est, sans conteste,
plus facile en période de prospérité économique.
En effet, les tensions sociales que créent l’inflation et le
chômage font ressortir des querelles et des attitudes que l’on
croyait périmées. Inquiet de son avenir, mal à
l’aise dans le présent, l’individu est en proie aussi à
l’égoïsme et à la jalousie qui l’incitent à
faire passer son intérêt personnel avant celui des autres.

Prenons l’Espagne, par exemple. Franco est mort en 1975 et, depuis
lors, le pays fait le difficile apprentissage de la démocratie,
c’est-àdire d’une vie plus juste et plus libre. Malheureusement,
cette même période où les Espagnols devraient s’épanouir,
est aussi celle de la crise qui n’épargne aucun pays européen.
Deux des secteurs privilégiés, l’automobile et la sidérurgie,
sont en chute libre. SEAT, qui produit sous licence les modèles
Fiat, a fait faillite. La société italienne n’étant
pas non plus en excellente posture n’a pu répondre favorablement
aux demandes d’aide que lui adressait son homologue espagnole. Restent,
bien sûr, les Japonais. Quant à la sidérurgie, elle
a vu sa production baisser d’un tiers depuis Franco.

Les chantiers navals, les textiles, et même le tourisme sont
en crise. Alors, bien sûr, le chômage monte. Si bien que
l’Espagne détient un triste record en Europe avec ses 1 600 000
chômeurs, soit près de 12,5 % de la population active.
Trois chômeurs seulement sur quatre reçoivent des secours.
En Andalousie, le taux atteint par endroits 30 %. Dans les provinces
basques ’il s’est brusquement gonflé l’an dernier.

Les sirènes du passé ont alors beau jeu. Des tracts franquistes
circulent rappelant que, de 1960 à 1975, la production industrielle
fut multipliée par quatre. C’était l’époque de
la modernisation de l’agriculture dans un pays où il n’y avait
pratiquement pas de chômage. Plusieurs raisons à cela.
D’abord, la plupart des pays du monde industriel étaient alors
prospères. A l’intérieur, Franco avait interdit les Iicenciements
comme les grèves et l’économie du pays était protégée
des rivalités par un protectionnisme quasi total. Rien d’étonnant,
donc, si, sur les murs de Madrid apparaissent des affiches invitant
Franco, ou plutôt ses émules qui ne demandent que cela
ainsi qu’on l’a vu il y a peu, à revenir remettre l’ordre que
l’on devine. Il faudrait donc protéger par la force les intérêts
d’une minorité nantie et éloigner les « démons
 » de la démocratie (charges sociales, aide aux déshérités)
qui menacent les privilèges. En période de crise grave,
les gens se tourne vers un gouvernement fort dont ils attendent (ô
ironie) qu’il les protège. On vous l’a dit dans ces colonnes,
la crise mène au fascisme.

LE CONTRASTE NIPPON

Pendant ce temps, les Japonais maintiennent et accentuent leur percée,
illustrant à l’échelon mondial le phénomène
décrit à l’échelle des pays. Une minorité
seule subsiste. Mais à quel prix ! Les Japonais, nous dit-on,
n’ont pas, ou presque pas, de couverture sociale. Ils ne profitent même
pas des congés qui leur sont alloués, en tout cas pas
en entier, et travaillent plus que n’importe quel autre peuple. En moyenne,
un Japonais accomplit 2 146 heures par an contre 1 799 pour un Français.
Soit, le travail est nécessaire mais le Japonais moyen tire-t-il
de son labeur un avantage autre que celui de survive dans un monde si
dur, et pour combien de temps ?

En effet, le pays n’investit guère dans les armements ou l’aide
au Tiers et au Quart monde. Pourra-t-il en être encore longtemps
ainsi ? Les finances publiques sont en déséquilibre. Le
remède sera, bien sûr, l’impôt qui va alourdir les
coûts.

LE GACHIS AMERICAIN

Une photo parue dans « Time » du 6 avril nous montre un
fermier américain, debout dans son champ. ii tient une orange
à la main. Tout autour de lui, à perte de vue, le sol
est couvert d’oranges navel qu’on laisse pourrir. Encore une fois, le
malheur a frappé. La saison qui s’achève a vu la récolte
atteindre un nouveau record. Ces diables de fermiers américains.
Plus on cherche à les décourager de produire et plus ils
produisent. Alors il suffit de laisser pourrir sur place près
de la moitié de la récolte et le tour sera joué.
Il est déjà joué puisque, à Chicago, le
prix de l’orange navel a augmenté de 40 par rapport à
l’année dernière. Allons, tout est bien, les profits sont
assurés. Quand même, le président de l’association
des consommateurs a dénoncé le système qui, dit-il,
« garantit les prix à la production mais prive les pauvres
gens d’une nourriture à bon marché ». Le Vice-Président
Bush a promis de revoir de près le contrôle des marchés
et de desserrer l’emprise de l’administration. En faveur de qui ? Des
pauvres ?