Conte de l’épiphanie


par  R. LIADÉFRITE
Mise en ligne : 16 février 2006

Avertissement : le conte qui suit est totalement fictif et ses personnages n’ont rien à voir avec quelque personne que ce soit, existant ou ayant existé.

Il était une fois un preux chevalier dont la renommée s’étendait bien au-delà des marches de son royaume. Cette contrée était peu connue des princes d’Asie car située à l’extrême ponant de l’Empire du Levant, à la pointe d’une petite bande de terre récemment baptisée Europe. Ses habitants étaient si turbulents que les princes d’Asie, agacés, s’employaient à les calmer en déversant force produits sur leurs têtes.

L’Histoire rapporte que ce chevalier répondait au doux nom de Thierry, surnommé Le Breton car il s’entêtait à rétablir les finances de son pays, en fort déficit disait-on. En fait, réellement breton par son père et, selon une rumeur sans doute mal intentionée, caniche par sa mère, en raison d’une noire chevelure abondante et bouclée, qui ondoyait au gré de ses chevauchées parmi ses fidèles sujets. Magnanime au plus haut point, il feignait d’attaquer son plus grand ennemi, le Veau d’Or, dont la redoutable puissance inquiétait les princes d’Asie eux-mêmes. En fait, se sachant impuissant à dompter cette bête immonde, il laissait le soin à deux de ses sujets d’égratigner, avec obstination mais sans résultat, la peau inoxydable de ce quadrupède encombrant. Dans l’entourage de Thierry, et même parmi nobles et vilains du royaume, chacun souriait aux attaques proférées depuis une cinquantaine d’années contre le monstre impavide par ces deux sujets, à la constance inébranlable, la bêêê Pierre et l’albêêêrt Jacquard.

Leurs mots d’ordre - logement et dignité - rassuraient au point d’endormir ceux, de plus en plus nombreux, qui espéraient un sort meilleur, ce qui permettait aux échevins de tous ordres qui dirigeaient le pays de mener en toute quiétude leurs querelles pour s’emparer du pouvoir royal. Mais cela était connu de tous et de plus en plus étalé sur la place publique, au point d’envelopper d’une douce torpeur les sujets les plus combatifs.

Pourtant, une mesure brutale vint troubler le royaume de France qui, à peine remis de son passage à la monnaie euro, se vit menacé d’avoir à tout compter en euros, poids et mesures compris. C’est ainsi que Thierry Le Breton, aux journalistes qui le taquinaient, se plaisait à dire : je mesure 1 euro 71, je pèse 67 euros 28. Langage qui inquiétait, on s’en doute, le psychiatre attaché à sa personne.

Ce que l’on savait moins, c’est que Thierry avait deux filles qui répondaient aux prénoms d’Odette et de Bernadette. L’aînée, Odette, bien que fragile et de peu de poids, était de constitution normale ; Bernadette, la cadette, à l’opposé de sa sœur, avait acquis au fil des ans des dimensions monstrueuses. Thierry chérissait Odette qui ne lui causait aucun souci ; par contre, il fulminait contre Bernadette qui enflait à vue d’œil et dont il ne parvenait pas à maîtriser les incompressibles proportions. Entre-temps, il avait pris pour habitude de réduire chacun des deux prénoms en un affectueux “dé-dette“, malheureuse attention qui faisait accourir l’une quand l’autre était appelée. Pour mettre fin à ce persistant malentendu, Thierry dut se résoudre à nommer Odette, qui ne quittait jamais la maison et dont le poids en euros était des plus faibles, “dé-dette privée”, et Bernadette, dont les dimensions augmentaient à vue d’œil et qui s’exposait chaque jour dans la presse “Pie Paul”, sur les ondes et les écrans, “dé-dette publique”, cette dernière appellation vite contractée en “dette publique”, par commodité.

Bernadette pesait alors 1.100 milliards d’euros et son père, désespéré, estimait qu’elle atteindrait les 2.000 milliards d’euros au moment de basculer, si l’on peut dire, dans les douceurs d’une retraite bien méritée. Au bord d’une dépression nerveuse annoncée, Thierry se plongea, dans un premier temps, dans les ouvrages de son maître Adam Smith qui lui conseilla de « laisser faire et laisser passer ». Laisser passer était inévitable : qui aurait pu freiner la masse de Bernadette propulsée vers des sommets jamais atteints ? Mais il n’était pas question de laisser faire. Thierry décida alors d’interroger son ami Jean-Claude Trèscher qui vivait en ermite au fin fond de l’Europe, dans ces montagnes de Serbie aux populations réputées pour leur aspect paisible et leur sens de l’hospitalité. Le résultat fut pitoyable. « Dé-dette doit se serrer la ceinture » proclama l’oracle. « Qu’elle cesse d’alimenter également tous ces chercheurs qui ne trouvent jamais rien, ces fonctionnaires qui s’engraissent à la RTT, ces saltimbanques incapables de se gérer eux-mêmes, ces éducateurs qui dévoient la jeunesse, ces juges inconséquents, ces médecins hospitaliers qui... ». « Se serrer la ceinture ! Dé-dette ! » s’exclama Thierry Le Breton. « Je peux, à la rigueur, lui confectionner une ceinture à 60 trous au lieu des 66 trous actuels [1], mais elle risque l’éventration ! Avez-vous pensé à la racaille qui sortirait brutalement de son ventre ? Au nombre de kärchers nécessaires à l’assainissement de ses entrailles nauséabondes ? » Thierry Le Breton dut encourir les sarcasmes des Serbes avant de regagner la France. En chemin, il rendit visite à son banquier suisse pour éponger « dé-dette privée », de peur de laisser un mauvais souvenir à ses enfants et petits-enfants ; celle-ci, on se le rappelle, était de peu d’euros.

Contrairement à toute attente, ce fut ce banquier suisse qui tint le langage de la sagesse. « Reprenez vos esprits, Monsieur Le Breton. Tout à fait entre nous, Bernadette va continuer à grossir. Soit. Et après ? »

« Comment ! Et après ? » s’exclama Thierry. « Oui. Et après ? » répéta le banquier. « Réfléchissez un instant. Tout grossit, en ce bas monde. La production et le profit du CAC 40 augmentent. La croissance repart. Le nombre de personnes à secourir, de jeunes à embaucher, de retraités à occuper, de fonctionnaires à liquider... grossit également. Cette “dette publique” dont le volume hante vos nuits, par quoi est-elle alimentée ? Par de la création monétaire, n’est-ce pas ? Quel est le généreux mécène à l’origine de cette création ? Il n’existe pas. D’où sort donc cet argent ? Du néant. Simple jeu d’écritures, Monsieur Le Breton, simple jeu d’écritures ! ».

« Mais il faudra rembourser ! » s’écria Thierry. Le banquier sourit. « À qui ? Pourquoi ? » ajouta-t-il avec douceur. « Dormez tranquille, Monsieur Le Breton. Arrêtez de faire peur au peuple de votre royaume en brandissant la photo de Bernadette, continuez à payer vos éducateurs, vos artistes, vos juges... et tous ceux qui font honneur à la renommée de l’esprit français. Libérez-vous des accords de Masstriche. Portez votre déficit annuel à près de 7% du PIB, comme aux États-Unis. Vous verrez, loin de vous nuire, Bernadette sera l’objet de toutes les louanges, elle continuera à grossir pour le bien-être de tous et c’est vous que l’on mettra sur le pavois ».

« Mais l’inflation ? » s’écria Thierry au bord de l’apoplexie. « Ce n’est pas en prenant à la taille quelques milliards d’euros de plus que Bernadette mettra en danger l’économie. L’inflation a-t-elle augmenté dans les mêmes proportions que le dernier déficit annuel ? Non, n’est-ce pas ? À propos, où en êtes-vous dans cette malheureuse affaire du Crédit Ligotais ? »

« Vingt milliards d’euros » balbutia Thierry, consterné au vu de sa chevelure qui s’effondrait. « Arrêtez de vous faire du souci, Monsieur Le Breton. Arborez la photo de Bernadette au revers de votre veston si cela vous chante. Mais dormez sur vos deux oreilles » conclut le banquier en se levant. La conversation était terminée.

Arrivé en France, Thierry se souvint avoir gardé des liens avec l’un de ses camarades de promotion à l’ENA, autre banquier, mais anarchiste celui-là (à défaut d’excellence, les nouveaux énarques faisaient parfois preuve d’originalité).

« Permets-moi d’avancer une suggestion » dit le banquier au vu de la détresse de son camarade. « Comme tu as tout pouvoir d’innover, émets pour quelques milliards d’euros une monnaie spéciale, qui s’annule à l’achat, sorte de bon à valoir sur quelques productions et services tellement abondants qu’ils tendent actuellement vers la gratuité et fais bénéficier de ces largesses les personnes les plus démunies. Tu allègeras d’autant les stocks d’invendus et donneras un coup de fouet à la production et à la consommation. Agis d’abord par petites doses pour ne pas déclencher de phénomène inflationniste puis, peu à peu, élargis ton domaine d’intervention. Je te garantis le succès. Bernadette ne prendra pas un euro de plus et Jean-Claude Trèscher n’y verra que du feu. Va et fais de beaux rêves ».

La sonnerie du réveil-matin retentit. Thierry Le Breton se réveilla en sueur. Les photos de ses deux filles, Odette et Bernadette, lui souriaient sur la table de nuit. C’était un mercredi matin. Soulagé, il courut à travers Paris : le Conseil des Ministres allait juste commencer. Attentionné, son voisin de table Jean-Louis Beau Lot se pencha vers lui : « Comment vont tes deux filles, Odette et Bernadette ? ».


[1On suppose qu’il s’agit là de la volonté de Thierry Le Breton de ramener « dette publique » de 66% à 60% du PIB, un peu comme on dégraisse certains fromages.


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